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CRITIQUES DE CONCERTS 20 octobre 2018

Récital Schubert de la pianiste Mitsuko Uchida au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.

Au terme du voyage
© Richard Avedon

Véritable leçon d’exploration musicale que cette interprétation des trois dernières sonates de Schubert par une Mitsuko Uchida au sommet de ses moyens, parvenant à unifier en un véritable triptyque des visions de l’errance mélancolique où s’exalte avant tout un art des transitions miraculeux, apanage des tout meilleurs musiciens.
 

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
Le 18/02/2012
Yannick MILLON
 



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  • Jusque dans sa manière de saluer, le front touchant presque les rotules, l’atypique Mitsuko Uchida ne s’embarrasse d’aucune coquetterie. La sexagénaire nippone, formée à Vienne, reste cette grande et frêle silhouette qui, malgré des traits taillés à la serpe, a conservé une allure juvénile. Obsédée par la seule vérité musicale, elle est devenue au fil des ans l’un des meilleurs serviteurs de Schubert.

    À l’issue de cet ambitieux récital, on mesure d’ailleurs le chemin parcouru depuis son émergence sur la scène internationale, quand elle se voyait souvent reprocher de cogner sur le clavier, de peu ménager les ressorts et le feutre des marteaux.

    Car si Uchida a conservé une puissance d’articulation et une vitesse d’attaque fulgurantes dans l’énoncé des thèmes masculins, elle n’en ose pas moins des nuances parmi les plus expressives qu’on ait entendues dans l’univers cyclothymique de Schubert, parvenant à habiter le temps musical avec une authentique maîtrise zen.

    Écrites entre le printemps et l’automne 1828, à la toute fin d’une existence parmi les plus courtes de l’histoire musicale, les trois dernières sonates pour piano, autrement difficiles à grouper sur une même soirée, ne serait-ce qu’en termes de proportions, que celles de Beethoven, forment une manière de synthèse de l’univers de Schubert.

    Dans l’antépénultième, en ut mineur, Uchida joue d’une énergie beethovénienne, dès un premier accord plaqué comme celui de la Sonate Pathétique du modèle Ludwig, et d’une énergie frondeuse, d’une vigueur rythmique incessante – les basses d’Alberti, les formules de tarentelle du Finale, bondissantes jusqu’à la trépidation.

    Par delà un respect maniaque des durées et des silences, la phrase prend toutefois le temps de respirer, de marquer les pauses nécessaires, pour mieux gérer les gradations dans la dynamique. En outre, l’investissement physique dès la première seconde est rendu possible, comme dans la Sonate en la majeur qui suit, par l’abandon de la reprise dans le premier mouvement – sage décision pour tenir la distance sur l’ensemble de la soirée.

    Plus étonnant encore, l’art de conduire les incessantes modulations, souvent au ton lointain, qui sous des doigts moins avisés sonnent quelquefois incongrues. Carrément magistral enfin, le mélange de rigueur rythmique et de souplesse harmonique dans l’ostinato du mouvement liminaire, qui renvoie aux sol répétés de l’Impromptu dans le même ton d’ut mineur du premier cahier.

    L’Adagio, très lent, très lié, ainsi contenu, nuancé, articulé, concurrencerait ceux des sonates qui suivent ; presque un miracle. La retenue est d’ailleurs l’un des atouts d’Uchida, qui confère un vague à l’âme typiquement viennois au Menuet, disloqué par des silences comme autant de confessions avortées, varié par un Trio chaloupé à la manière d’une valse triste, du bout des phalanges.

    On pourrait multiplier à l’envi les exemples de maîtrise de la grande arche, de vision à long terme, de soin dans l’énoncé des thèmes tout au long des deux sonates suivantes. On retiendra surtout la manière de faire résonner la table d’harmonie en ouverture de la Sonate D. 959, ses demi-tons sinueux, cette manière de prendre l’auditeur par la main pour l’amener à explorer paysages contrastés, vastes étendues naissant sous ses pas.

    Et cet Andantino nu, quasi ascétique, pédalisé a minima, d’abord un rien irrégulier – éducation à Vienne, une fois encore –, puis focalisé sur les deuxièmes croches, obsessionnelles, menant au maelström central sans sentiment de rupture, ces murmures angoissés qui le seront plus encore, jusqu’à l’infinitésimal, dans l’Andante sostenuto de la Sonate en sib, moment de grâce douloureuse absolue.

    Dans l’ultime sonate justement, pour renforcer le sentiment d’infini, la pianiste observera cette fois la reprise du vaste premier mouvement, introduit de manière étrangement opaque, comme paralysé par la peur de l’inconnu, avec maintien de l’una corda jusqu’à la dernière extrémité avant le forte. Ou comment épargner de la semelle en cours de chemin, sur la route de tous les possibles où nous mène Schubert.

    Le même chemin de la mélancolie, Mitsuko Uchida l’avait amplement dévoilé juste avant l’entracte, dans l’ambiguïté du Finale de la Sonate en la, traversé d’une fausse nonchalance rappelant à tout moment la sérénité triste du pigeon voyageur de Die Taubenpost, tout dernier Lied d’octobre 1828, toute dernière composition du Wanderer.

    Un périple mémorable de deux heures que conclura la pianiste en coupant de la main gauche son dernier accord, seul geste théâtral – mais signifiant – d’une soirée concentrée sur l’essentiel.




    Théâtre des Champs-Élysées, Paris
    Le 18/02/2012
    Yannick MILLON

    Récital Schubert de la pianiste Mitsuko Uchida au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
    Franz Schubert (1797-1828)
    Sonate pour piano en ut mineur D. 958
    Sonate pour piano en la majeur D. 959
    Sonate pour piano en sib majeur D. 960
    Mitsuko Uchida, piano

     


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