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CRITIQUES DE CONCERTS 26 septembre 2020

Les Troyens d'Hector Berlioz au festival de Salzbourg

La guerre des "Troyens" n'a pas eu lieu
© © Salzburger Festspiele/David Baltzer

Suite à la polémique parue dans les colonnes du quotidien "le Monde", on pouvait craindre le pire avec cette première présentation au Festival de Salzbourg des Troyens de Berlioz. À la place, on a eu le meilleur.
 

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Le 04/08/2000
Antoine Livio (1931-2001)
 



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  • Les épopées, comme les opéras, sont des fables pour instruire et parfois divertir, à l'instar des portiques des cathédrales. Qu'on en fasse des armes de propagande est l'affaire des exégètes et autres commentateurs. Les siècles se chargent d'épurer les intentions du créateur et l'Eroïca possède sa valeur intrinsèque, qu'elle soit ou non dédiée à Napoléon ! À la base il y a une oeuvre et souvent un chef-d'oeuvre. Ainsi en est-il de l'Enéide de Virgile, tout comme des Troyens de Berlioz. Il y a pourtant dans l'oeuvre de Berlioz cinq vers qui font frémir et qu'on ne peut supprimer, car ils sont la conclusion de l'ouvrage :

    " Que sur la terre et sur l'onde
    nos derniers descendants,
    contre eux toujours armés,
    de leur massacre, un jour,
    épouvantent le monde ! "


    Quel que soit le peuple qui ainsi s'exprime, ce racisme, cette haine qui appelle la guerre, la mort, voire la destruction totale ne peut que soulever l'indignation. Or qu'on ne s'y méprenne pas, ce n'est pas la leçon des Troyens et c'est là que Berlioz est surprenant, car il met ces vers dans la bouche de ceux-là même qui, un jour, seront massacrés et détruits, précisément à cause de cette haine raciale.

    Il est donc symptomatique de voir comment un metteur en scène s'empare d'un ouvrage pour l'éclairer, puisqu'une mise en scène est d'abord une explication de texte. Herbert Wernicke et Sylvain Cambreling choisissant de présenter les Troyens en un seul spectacle optent pour la difficulté, car si la première partie montre la destruction de Troie, la seconde annonce celle de Carthage : les vaincus seront les vainqueurs et c'est tout le balancement de l'histoire qui devient le thème du spectacle. Première partie, la couleur rouge sur fond noir (le noir des uniformes), il y a donc des petits drapeaux rouges partout que brandissent les enfants, mais aussi les femmes, celles qui se suicideront plutôt que d'être les esclaves des vainqueurs. Deuxième partie, le bleu sur fond noir, avec les mêmes petits drapeaux mais bleus que brandissent d'autres enfants et d'autres femmes. Puis à la fin, lorsque les prêtres et les guerriers poussent leurs cris de haine - les cinq vers cités plus haut – on voit soudain apparaître au côté des drapeaux bleus, autant de drapeaux rouges et ceux qui les brandissent de se mettre à les briser, à les piétiner.

    On peut difficilement résumer une mise en scène en une seule image, mais c'est là le message que les réalisateurs des Troyenscommuniquent. C'est la première mise en scène qui ne gomme pas l'horreur, mais la place sur un autre plan : il n'y a plus de nationalisme, ni de racisme, il ne reste que l'horreur de la guerre.


    Autre grande réussite : le décor. Il est identique pour les deux parties : un immense arc de cercle de murs blancs, avec une ouverture en son milieu : c'est d'abord la brèche dans la muraille de Troie, puis ensuite un immense portique du palais de Didon, et pour les Troyens l'ouverture sur la Méditerranée, le chemin vers Rome. Derrière cette brèche-ouverture, défilent les éléments anecdotiques de l'histoire, le cheval de Troie, la colonne grecque qui se dresse ou la mer qui appelle au départ. Tout est donc blanc. Et dans la mise en scène tout est clair, d'une clarté nourrie d'équivoque. Car pour rendre signifiant les instants-clés, une autre brèche se dessine à même le sol, et ce sera par cette brèche qu'émergera le fantôme d'Hector.

    Toute l'action dès lors repose sur les interprètes, leur démarche – parfois une vraie chorégraphie – leurs mouvements et leurs déplacements. Ainsi leur chant prend une vraie dimension épique. Certes les femmes mènent le jeu, et le fait d'avoir choisi la même interprète pour les rôles de Cassandre et de Didon est significatif. Cassandre est la prophétesse ; fille de Priam, elle annonce la chute de Troie et, donnant l'exemple, incite les Troyennes au suicide. Didon, reine de Carthage, se suicide aussi, par amour pour Enée certes, mais également parce qu'elle a deviné l'inéluctable, la grandeur future de Rome et la destruction de Carthage.

    Deborah Polaski réussit le tour de force d'incarner ces deux femmes pourtant très dissemblables, en respectant leurs différences. Evidemment on perçoit un certain faiblissement dû à la fatigue, mais comme Didon est plus faible que Cassandre, cela peut se comprendre. Face à elles un seul Enée. J'ai assisté à la prestation de Ion Ketilson (Jon Villars alternant dans ce rôle épuisant). Ce jeune islandais possède de belles ressources vocales, un aigu d'une réelle vaillance, un medium ample et des graves aisés. Il occupe la scène avec une maturité impressionnante. À ses côtés, il faudrait citer toute la distribution, tant elle est homogène. Mais deux femmes la dominent : Yvonne Naef, pathétique Anna, soeur de Didon, et Gaële Le Roi, qui campe un Ascagne impertinent à souhait: la scène où Ascagne dérobe à Didon son anneau nuptial est un grand moment de théâtre !

    Enfin un des triomphateurs du spectacle demeure l'Orchestre de Paris qui, pour sa première apparition dans la fosse du Grosses Festspielhaus, a su faire montre de toutes les qualités qu'on aimerait plus souvent lui connaître. Sous la direction de Sylvain Cambreling, qui conduit l'action à un rythme et avec une intensité d'une progression implacable, il s'est montré tantôt héroïque, tantôt lyrique, dramatique et parfois élégiaque, tous les registres étant à leur maximum d'efficacité, avec des teintes subtiles, dans la petite harmonie surtout.




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    Le 04/08/2000
    Antoine Livio (1931-2001)



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