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CRITIQUES DE CONCERTS 17 octobre 2018

Création française de Sunday in the Park with George de Stephen Sondheim dans une mise en scène de Lee Blakeley et sous la direction de David Charles Abell au Théâtre du Châtelet, Paris.

Seurat et le néo-musical
© Marie-Noëlle Robert

Après A Little Night Music et Sweeney Todd, le Châtelet présente une nouvelle production de Sunday in the Park with George. Mais ce musical considéré comme l’un des plus atypiques de Stephen Sondheim a du mal à passer en France pour une pièce d’avant-garde. Soumis aux prouesses de la Computer Generated Imagery, le spectacle de Lee Blakeley convainc moins que les précédents.
 

Théatre du Châtelet, Paris
Le 15/04/2013
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Qui n’a jamais rêvé de voir s’animer les personnages d’un tableau ? Stephen Sondheim et James Lapine l’ont fait, mais sans doute le récit de la genèse de Sunday in the Park with George vaut-il mieux que l’œuvre elle-même. D’un côté, le pape du musical, pas toujours à succès, mais souvent personnel et original – ceci expliquant certainement cela –, de l’autre, un jeune auteur de théâtre d’avant-garde new-yorkais. Et une rencontre improbable, quoique désirée de part et d’autre – coup du destin ou coïncidence ?

    Entre eux, un projet : non pas l’adaptation de A Cool Million, roman directement inspiré de Candide de Voltaire, proposée par Lapine mais refusée par le compositeur et lyricist pour éviter la tentation de parodier le chef-d’œuvre de Leonard Bernstein, mais un thème et des variations autour du tableau Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat.

    Partagé entre l’atelier du peintre et les après-midi de pose et d’observation dans l’île de la Grande Jatte, le premier acte plonge le spectateur dans l’extrême concentration de l’acte créatif, auquel l’artiste sacrifie sa vie. Autour de lui, malgré les sourires, les hypocrisies, l’incompréhension de ses contemporains. Lui n’en a que faire, obsédé par ses principes : order, design, composition, tension, balance, harmony. Jusqu’à se confondre avec son œuvre.

    Un siècle plus tard, la dimension commerciale, industrielle a pris le pas sur la nécessité de la création. Les grands principes de Seurat n’ont plus cours pour son arrière-petit-fils fictif, qui ne peut plus s’exclamer, au cours de la présentation de sa nouvelle œuvre, ce Chromolume n° 7, qui sans doute n’est guère différent des six précédents, que Art is not easy. La science a pris le pas sur l’art, là même où, d’abord observateur et artisan, l’arrière-grand-père de George mettait la science au service de l’art.

    Ce basculement ne modifie en rien l’appréciation des contemporains de l’artiste. C’est que d’un siècle à l’autre, ils n’ont pas vraiment changé – ainsi le veut en tout cas la double distribution des rôles, bien qu’il ne soit pas si simple de les reconnaître au premier coup d’œil ou d’oreille : le rival du peintre, figé dans ses goûts académiques, est devenu le directeur du musée, sa femme une critique d’art, et ainsi de suite.

    Sunday in the Park with George est donc une œuvre éminemment construite, et qui à aucun moment ne dissimule ses prétentions à susciter une réflexion esthético-philosophique sur la beauté, l’art et le statut de l’artiste dans la société – fatalement simpliste, puisque difficile à épuiser le temps d’un musical qui, même conçu pour le « théâtre d’avant-garde à but non lucratif » de l’off-Broadway, c’est-à-dire débarrassé de l’obligation de plaire et de tenir l’affiche, doit répondre à certains impératifs.

    Pas étonnant dès lors, que l’Interlude où les personnages du tableau de Seurat expriment leur lassitude face à la promiscuité auxquelles les a condamnés la postérité, soit la scène la plus réussie de la pièce, car affranchi de ce sérieux, certes fortement teinté d’ironie, qui freine le drive des actes qui l’entourent.

    Plus que jamais atypique, Sondheim s’ingénie à détourner, ou contourner, les codes de l’entertainment par une sécheresse d’écriture qui se réclame des « opéras de chambre de Britten comme Le Viol de Lucrèce et Le Tour d’écrou ». En vérité, son inspiration s’avère bien plus thématique que mélodique, en ce que les motifs, même lorsqu’ils s’inscrivent dans la forme en principe isolable de la chanson, la dépassent toujours, nourrissant un matériau pensé à l’échelle de l’œuvre entière.

    Composition savante en somme, pour ainsi dire pointilliste, qui impose Sondheim parmi les contemporains des minimalistes américains plutôt que dans la lignée d’un Richard Rodgers – sans qu’il ne renie rien de ce qu’Oscar Hammerstein II lui a appris en un seul après-midi. Et partant ne s’accommode guère de l’orchestration sirupeuse de Michael Starobin, que David Charles Abell défend aussi bien sans doute qu’il est possible à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France.

    Moins poétique que dans A Little Night Music, moins efficace que dans Sweeney Todd – question de sujet, sans doute plus dans le second que dans le premier cas –, la mise en scène de Lee Blakeley semble tout entière soumise aux exploits techniques de la CGI (Computer Generated Imagery), dont les tableaux vivants finissent par tourner à vide, à l’instar du Chromolume n° 7 de George.

    Entre Julian Ovenden (Georges, puis George) et Sophie-Louise Dann (Dot, puis Marie, sa fille), éminemment professionnels mais moins marquants – là encore dans un tout autre registre – que Rod Gilfry et surtout Caroline O’Connor dans Sweeney Todd, ou même Lambert Wilson et Greta Scacchi dans A Little Night Music, Rebecca de Pont Davies offre de la mère du peintre le portrait le plus saillant, car le plus émouvant dans l’harmonie générale de ce dimanche au parc avec George.




    Théatre du Châtelet, Paris
    Le 15/04/2013
    Mehdi MAHDAVI

    Création française de Sunday in the Park with George de Stephen Sondheim dans une mise en scène de Lee Blakeley et sous la direction de David Charles Abell au Théâtre du Châtelet, Paris.
    Stephen Sondheim (*1930)
    Sunday in the Park with George, musical en deux actes inspiré d’Un dimanche après-midi à l’île de la Grand Jatte de Georges Seurat
    Livret de James Lapine
    Orchestration de Michael Starobin

    Chœur du Châtelet
    Orchestre Philharmonique de Radio France
    direction : David Charles Abell
    mise en scène : Lee Blakeley
    décors et vidéos : William Dudley
    costumes : Adrian Linford
    chorégraphie : Lorena Randi
    éclairages : Oliver Fenwick
    animation des images : Matthew O’Neill

    Avec :
    Julian Ovenden (Georges / George), Sophie-Louise Dann (Dot / Marie), Nickolas Grace (Jules / Bob Greenberg), Rebecca de Pont Davies (An Old Lady / Elaine), Jessica Walker (Her Nurse / Harriett Pawling), David Curry (A Soldier / Charles Redmond), Rebecca Bottone (Celeste 1 / Betty), Francesca Jackson (Celeste 2 / Billy Webster), Beverly Klein (Yvonne / Blair Daniels), Nicholas Garrett (A Boatman / Dennis), Damian Thantrey (Franz / Lee Randolph), Laura Gravier-Britten (Louise), Jonathan Gunthorpe (Louis / Man / Alex), Christine Buffle (Frieda / Naomi Eisen), Scott Emerson (Mr.), Elisa Doughty (Mrs.).

     



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