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CRITIQUES DE CONCERTS 13 aoűt 2020

Beatrix Cenci d'Alberto Ginastera au Grand Théâtre de Genève

Beatrix Cenci,
un opéra de la cruauté

© Nicolas Lieber

Présenter pour sa dernière saison à la direction de Genève un opéra inédit dont le thème est terriblement dérangeant, tel est le défi réussi par Renée Auphan avec Beatrix Cenci, le deuxième opéra d'Alberto Ginastera. Un spectacle marquant qui privilégie le propos politique de l'oeuvre au détriment de la tragédie intime.
 

Grand Théâtre, Genève
Le 16/09/2000
Sylvie BONIER
 



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  • Ecrite Ă  Genève en 1968, Beatrix Cenci fut crĂ©Ă©e trois ans plus tard Ă  Washington oĂą commande en avait Ă©tĂ© faite Ă  Alberto Ginastera, après le succès remportĂ© par Bomarzo. Le thème choisi par l'Argentin le fut aussi par Shelley, Stendhal, Dumas père et Artaud. Les Cenci, de ce dernier, retiennent l'attention passionnĂ©e de Ginastera, qui voit dans ce " théâtre de la cruautĂ© " source Ă  inspirations multiples. La partition s'appuie davantage sur un travail très fouillĂ© des climats que sur un dĂ©veloppement linĂ©aire de la texture orchestrale apprĂ©hendĂ©e comme une vĂ©ritable entitĂ© harmonique et polyphonique. Et l'approche musicale de Ginastera s'avère plus cinĂ©matographique que théâtrale, mĂŞme si le livret concoctĂ© par William Shand et Alberto Giri ouvre sur des rĂ©flexions philosophiques que leur texte exaltĂ© porte bien Ă  la scène.
    Le compositeur double l'action sans la susciter, ce qui donne l'impression d'avoir affaire à une histoire soulignée par la musique plutôt qu'à une oeuvre lyrique conçue dans son entier. Mais l'expressionnisme qui baigne l'ensemble rend tangible l'oppression de la pièce. En faisant appel à un bruitisme particulièrement suggestif, Ginastera utilise des références à la Renaissance, au Grégorien ou à la tradition lyrique italienne en les désagrégeant peu à peu. Sous l'apparence, la pourriture : grincements, cris de chiens, chuintements, sifflements et montées progressives de la masse sonore jusqu'à des climax insupportables : les personnages errent dans la plus inhumaine des tragédies, entamée sur un souffle du choeur qui s'achève en hurlements.
    Si un fait divers véridique du XVIe siècle est à l'origine du sujet, c'est en tragédie grecque que Ginastera le traite. Choeur à l'antique et orientation sur un destin politisé rendent le fatum plus pesant. À la base, pourtant, il ne s'agissait " que " de l'inceste commis par un comte italien sur sa fille qui se vengea, à l'aide de sa belle-mère, en le faisant tuer par deux hommes de main. Le tribunal ecclésiastique de Clément VIII les condamna à la peine capitale en 1599. La chronique judiciaire tirée de cet événement marqua nombre d'artistes qui s'y consacrèrent tant en littérature qu'en peinture. Ginastera, dont on connaît les prises de position contre les péronistes, a élargi le thème sur l'abus sexuel comme illustration de la perversion du pouvoir.


    Le metteur en scène Francisco Negrin ne s'est pas éloigné de ce postulat en tentant d'universaliser l'action dont il resserre les moindres mouvements en codes et en attitudes très lisibles. Anthony Baker s'est chargé de situer les personnages dans un espace carcéral dont le fond de scène figure une salle de torture, et de mélanger des costumes à la Velasquez à des imper-chapeau et robes grises venus tout droit la deuxième guerre mondiale. Les très fortes images, que le décorateur impose par le balayage d'un simple rideau rouge sang, seraient moins esthétisantes si l'idée de départ allait jusqu'à son aboutissement. Le double de Beatrix, suspendu dans les airs tel un ange crucifié qui suit l'héroïne tout au long du spectacle (formidable Anne Tournié, dansant et crachant son angoisse), suffisait à concentrer l'attention sur la suffocante infamie que subit Beatrix. Les costumes historisants n'ajoutent malheureusement rien à cette bouleversante intention.


    La chef d'orchestre uruguayenne Gisèle Ben-Dor, pourtant spécialiste de Ginastera découvrait la partition comme tous les chanteurs et l'OSR. Elle connaît pourtant si bien le monde de l'Argentin, qu'on sent qu'elle a fait sien cet opéra aux tensions éprouvantes. En menant si finement les moindres échos, irisations et soupirs sans reculer devant une puissance sonore renversante, Gisèle Ben-Dor s'impose en grande musicienne. Rarement l'orchestre aura sonné avec tant de clarté tout en conservant un mystère et des couleurs si intenses, sur fond d'hallucinations musicales.
    Du côté vocal, c'est un festival que la soprano américaine Cassandra Riddle domine de part en part. Sa Beatrix à l'impressionnant abattage n'en demeure pas moins un exemple de sensibilité et d'intelligence scénique. La voix est pleine et belle, projetée avec virulence et délicatement modelée, le timbre enveloppant aux contours nets. Magnifique musicienne, cette chanteuse lance des fortissimos à vous clouer au siège comme elle va jusqu'à effacer son chant dans la douleur. Son infect Cenci de père est campé par un Louis Otey au timbre anthracite et au jeu d'une grande intelligence. Le baryton américain est trop fin pour brosser un despote incestueux monstrueux et grimaçant. Il suggère la folie, le délire et la perte de soi avec autant de sobriété que de crédibilité. Le reste du plateau est à hauteur égale, la Lucrecia écartelée de Linda Mirabal. L'Orsino lâche et sec de Tracey Welborn et le Bernardo lumineux d'Ethel Guéret ajoutant au malheur qui se joue sur scène un bonheur réel de les écouter dans la salle.


    Jusqu'au 24 septembre
    Renseignements Visiter le site du Grand Théâtre

    Orchestre de la Suisse Romande
    Choeurs du Grand Théâtre de Genève
    Compagnie de ballet "Les Fragments RĂ©unis"
    Direction musicale : Gisèle Ben-Dor
    Chef des choeurs : Guillaume Tourniaire
    Mise en scène et décors : Francisco Negrin et Anthony Baker
    Costumes : Anthony Baker
    Chorégraphie : Ana Yepes
    Lumières : Wolfgang Göbbel
    Effets spéciaux Volants : Flying by Foy
    Avec Cassandra Riddle (Beatrix Cenci), Linda Mirabal (Lucrecia), Ethel Guéret (Bernardo), Louis Otey (El Conde Francesco Cenci), Tracey Welborn (Orsino), Troy Cook (Giacomo), Héctor Pérez (Marzio-rôle parlé), Joël Angelino (Olimpio-rôle parlé), Harry Draganov (Andrea), Nader Abbassi (Un garde), Seung Mook Lee (Premier invité), Bovo Reljin (Second invité), Slobodan Stankovic (Troisième invité), Anne Tournié ((Double de Beatrix- rôle dansé)




    Grand Théâtre, Genève
    Le 16/09/2000
    Sylvie BONIER



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