altamusica
 
       aide
















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
désinscription




CRITIQUES DE CONCERTS 18 juin 2019

Nouvelle version de Medeamaterial de Pascal Dusapin au Festival Musica 2000 de Strasbourg

Médée, un matériau du feu des Dieux
© Marthe Lemelle

Charpentier, Tommasini, Kerll, Benda, Cherubini, Milhaud et même Theodorakis, le mythe de Médée est décidément une source intarissable d'inspiration pour les compositeurs. Pascal Dusapin est le dernier en date, sa nouvelle version de Medeamaterial a constitué l'événement du Festival Musica 2000.
 

Festival Musica 2000, Strasbourg
Le 24/09/2000
Olivier BERNAGER
 



Les 3 dernières critiques de concert

  • Naufrage en musique

  • Un Rigoletto d’avenir

  • Une tragédie démythifiée

    [ Tous les concerts ]
     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)




  • Dans Medeamaterial, il y a d'abord le souffle, le vrai, l'antique, celui qui vient des tripes, des pulsions les plus secrètes, de la violence la plus inavouable. C'est un grand monologue chanté sur un texte outrancier, d'un lyrisme âpre, au ton proche de ses modèles grecs, écrit par un auteur incontournable de la littérature contemporaine allemande, Heiner Müller.
    L'oeuvre originale a été écrite en 1991 pour le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, créée le 13 mars 1992 dans le cadre d'un programme qui la rapprochait de Didon et Enée de Purcell, avec en Médée la chanteuse wagnérienne Hilde Leidland et la Chapelle Royale de Philippe Herreweghe.

    La version 2000 abandonne l'orchestre baroque et confie la partie orchestrale aux cordes du jeune Orchestre Leonard de Vinci. Le rôle de Médée est chanté par un jeune soprano colorature, Chantal Perraud, dont la présence scénique autant que la voix sont impressionnantes. Ce petit bout de femme à la voix puissante sait bouger sans s'agiter, sait donner au drame intérieur de son personnage une urgence qui rend inéluctable le crime final. Elle a bouleversé son auditoire.

    Le mythe dit que Médée a déchiqueté son frère pour se rapprocher de Jason, son amant. De leur passion sont nés deux fils. Aujourd'hui il la trompe. Médée tue ses enfants. Dans la mise en scène d'André Wilms, l'action pourrait être se situer dans un désert : le sol est un drapé. Médée chante en arpentant un espace vide. Jason n'est qu'une icône perdue dans le noir du ciel. Parfois un fantôme dont on ne perçoit que des interjections, des questions sans réponse. Les fils tués, deux silhouettes peintes sur un sol imaginaire à la manière des corps rappelés à l'attention des policiers. De quoi parle la vengeance de Médée ? Heiner Müller dit : "c'est presque le sténogramme de la dispute d'un couple qui en est au dernier stade". À un journaliste du Spiegel, il concède que son oeuvre parle de nous, d'aujourd'hui, de l'injustice d'être né dans un monde de trahison. Conscient toutefois d'écrire dans une continuité historique, à l'image des aèdes qui faisaient vivre génération après génération une parole ancestrale, Müller prend garde : voici un "matériau" pour Médée. Une proposition. Une interprétation.


    Quel éclairage, la musique de Dusapin apporte-elle à ce tableau paroxystique de la jalousie et de la culpabilité ? D'abord la langue allemande. Celle de Müller est contractée, éructante, sans concession. Il y a ici des répétitions, des assonances, des reprises, des néologismes, bref une texture musicale qui ne peut qu'attirer un compositeur pour qui la voix est au centre des préoccupations. Voici :
    " Für dich hab ich getôtet und geboren
    Ich deine Hündin deine Hure ich "
    (Pour toi j'ai tué et enfanté
    Moi ta chienne ta putain moi)
    Quel matériau !

    Medée est une femme blessée, béante, tragiquement folle, qui se parle à elle même en invectivant un absent. André Wilms construit sa dramaturgie en fouillant le monde intérieur chaotique de son héroïne. Alors que Medée est un personnage de chair bien vivant, trop humain, le metteur en scène joue l'abstraction du corps de l'autre en ne montrant de Jason et de ses enfants qu'une image "virtuelle" au sens optique : un miroir les désigne dans une lumière irréelle et floue.

    L'orchestre et le choeur sont dans la fosse. Ce qu'on entend s'inscrit donc comme le prolongement de la voix. L'habileté de Dusapin est de ne jamais laisser croire que l'orchestre accompagne ou souligne l'action, comme dans l'opéra traditionnel. Il l'avoue à Antoine Gindt dans l'intéressant livret qui accompagne les représentations : déjà dans le choix de la tessiture de Medée, soprano colorature, ce type de voix isole la chanteuse dans la solitude. Le texte de Müller est trop fort pour être atomisé : il doit donc passer par Medée, uniquement par elle. Exit donc l'esprit des ensemble vocaux baroques qui constituent souvent un embryon de personnage ou donnent la morale de l'histoire, sans parler de ceux de Verdi
    Ici le choeur de Laurence Equilbey et les cordes de l'Orchestre Leonard de Vinci, n'ont que pour fonction d'être comme l'ombre portée du texte, comme sa résonance. Il y a aussi un quatuor vocal, il n'a pas de rôle scénique au sens strict. Il fonctionne comme la démultiplication des imprécations de Medée, chante des fragments de musique, accuse certains mots, fractionne le discours de l'héroïne, attire certains vers pour les repousser vers Medée, tout comme le miroir brisé restitue la réalité sous forme de mensonge.

    Medeamaterial donné à la Filature de Mulhouse, dans une salle idéale de taille, d'accueil et d'acoustique est une réussite. Après un spectacle si peu consensuel et très bien accueilli par le public, on attend pour la saison 2003 à l'Opera de Paris-Bastille le quatrième opéra de Pascal Dusapin, Le Code de Perelà. Dans le contexte très différent de l'Opéra de Paris, le compositeur français actuel le plus joué du moment saura-t-il rester à ce niveau de refus des conventions ? En d'autres termes, on aimerait bien qu'il casse la baraque.


    Medeamaterial de Pascal Dusapin
    Sur un texte de Heiner Muller
    Choeur de Chambre Accentus, Orchestre Leonard de Vinci
    Mise en scène : André Wilms
    Direction musicale : Laurence Equilbey
    Avec Chantal Perraud, soprano colorature (Medée)
    Quatuor vocal :Rebecca Ockenden, soprano
    Sylvie Colas, soprano, Isabelle Dupuis-Pardoël, mezzo-soprano, Jean-Paul Bonnevalle, contre-ténor
    Comédiens : Evelyne Didi, Marc Bodnar, Isabelle Patey, Frédérique Michel



    Création à la Filature de Mulhouse dans le cadre de Musica les 23 et 24 septembre.
    Autres représentations : 3 octobre 2000 à l'Opéra de Rouen,
    Les 4, 6, 8, 10, et 15 décembre 2000 au Théâtre de Amandiers de Nanterre.




    Festival Musica 2000, Strasbourg
    Le 24/09/2000
    Olivier BERNAGER



      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com