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CRITIQUES DE CONCERTS 24 février 2018

Nouvelle production de Trompe-la-Mort de Luca Francesconi dans une mise en scène de Guy Cassiers et sous la direction de Susanna Mälkki à l’Opéra de Paris.

L'œuvre au noir
© Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Si l'idée, littéralement démesurée, d'adapter Balzac à l'opéra peut déjà s'apparenter à une extraordinaire gageure, le choix de concentrer l'action autour d'un seul personnage donne à Trompe-la-Mort, création signée Luca Francesconi, des allures de défi périlleux. Mais le pari est gagné haut la main, musicalement et vocalement.
 

Palais Garnier, Paris
Le 16/03/2017
David VERDIER
 



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  • Sa Comédie humaine, Luca Francesconi la connaît sur le bout des doigts, choisissant comme personnage principal, celui que Balzac appelait la colonne vertébrale de son œuvre : Jacques Vautrin, alias Jacques Collin, alias l'Abbé Herrera, alias Trompe-la-Mort. Condamné aux travaux forcés, Trompe-la-Mort s'évade du bagne de Rochefort et assassine un prêtre espagnol dont il usurpe l'identité.

    Le retour des personnages d'un roman à l'autre est cette grande invention qui permet à Balzac de faire surgir Herrera dans la pension Vauquer dans le Père Goriot. Après avoir encouragé les premiers pas de Rastignac, il jette son dévolu sur le jeune Lucien de Rubempré dans Illusions perdues. Francesconi fait débuter son récit au moment du pacte faustien qui réunit Herrera et Rubempré – pacte fatal qui se conclura par le suicide sordide du jeune homme et le revirement de dernière minute où Herrera change une dernière fois de vie et endosse l'uniforme de chef de la police.

    Une minutieuse sélection est au cœur du travail mené par Francesconi pour construire un livret exclusivement composé de phrases écrites de la main même de Balzac. Le résultat est stupéfiant et permet de pénétrer au plus près de la caractérisation psychologique des personnages. L'essentiel de l'action se situant dans la partie Splendeurs et misères des courtisanes, il va de soi qu'il ne reste dans la distribution qu'un condensé d'une dizaine de personnages, sur les quelque deux cent-quatre-vingts que comporte ce roman. Par son épure et sa radicalité, la mise en scène de Guy Cassiers s'attache à refléter cette tension sous-jacente qui court d'un bout à l'autre de cet opéra.

    Surgissant du sol ou tombant des cintres, un dispositif d'écrans-LED présente des images fixes, découpées telles des lames de rasoir, avec des alternances de gros plans projetés en direct. Le Palais Garnier sert de point de référence au drame balzacien. Cassiers fait fi des anachronismes en le montrant sous toutes ses coutures comme écrin psychologique, notamment le Foyer de la danse, haut lieu de la prostitution mondaine à la fin du XIXe siècle. Les machineries de Herrera trouvent dans les cabestans des sous-sols des équivalents remarquables, tandis que les ors du foyer et du grand escalier jurent avec les tractations de Nucingen fou de désir pour Esther et désirant l'acheter tel un objet.

    Ambitionnant de donner à l'action une écriture musicale faite d'une polyphonie de styles complexes et sensuels, Francesconi privilégie texture et densité sonore pour donner une enveloppe narrative et psychologique à l'action. Les irisations et les moirures crissées se combinent avec des textures étales où le tempo demeure suspendu pour permettre à la langue de Balzac de sonner dans toute sa dimension.

    Nulle intention ici de recourir à une électronique qui structure la pièce de l'intérieur, comme dans Quartett, créé à la Scala en 2011 d'après Choderlos de Laclos. La critique sociale au vitriol n'en apparaît que plus acerbe et d'une extrême contemporanéité. Le recours à une expression explicitement lyrique des monologues et une attention très fine à la diction et aux phrasés permet de rendre l'évolution du sentiment amoureux d'Esther ou le désespoir de Lucien, prisonnier de son pacte diabolique. Plus conventionnelle, l'écriture des ensembles se heurte à un rendu scénique un rien emprunté (le trio des espions ou la scène du mariage).

    Nuancée et mordante, l'interprétation du rôle-titre par Laurent Naouri sonne comme une évidence. Une étrange combinaison de Méphistophélès et Golaud se lit en filigrane dans ce personnage protéiforme. D'une impressionnante carrure syllabique, le baryton fait surgir à tous les étages la noirceur et le drame, y compris dans le rendu des accents voulus par Balzac lui-même. Cyrille Dubois en Lucien de Rubempré et Julie Fuchs en Esther sont les deux révélations de cette soirée. Leur prestation démontre que des voix rompues aux œuvres de répertoire peuvent parfaitement se plier aux exigences d'un langage musical contemporain, y compris d'une redoutable complexité comme c'est le cas ici.

    Si Philippe Talbot peine à entrer dans son personnage de Rastignac, Christian Helmer offre au Marquis de Granville une projection remarquable, bien relayé par le pétulant Nucingen de Marc Labonnette. Les trois espions (Laurent Alvaro, François Piolino et Rodolphe Briand) puisent dans une expressivité piquante et bouffe tandis que les dames sont admirablement servies par la présence de Chiara Skerath en Clotilde de Grandlieu et Béatrice Uria-Monzon, Comtesse de Sérisy aux hystéries flamboyantes… sans oublier Ildikó Komlósi (Asie) en âme damnée de Trompe-la-Mort.

    Admirable de cinétique et de fluidité, la direction de Susanna Mälkki donne une force et une lisibilité inouïes à la musique de Francesconi. Quatre ans après Makropoulos à Bastille, l'Orchestre de l'Opéra de Paris retrouve ainsi une artiste de premier plan capable de donner à cette création une dimension évidente de chef-d'œuvre.




    Palais Garnier, Paris
    Le 16/03/2017
    David VERDIER

    Nouvelle production de Trompe-la-Mort de Luca Francesconi dans une mise en scène de Guy Cassiers et sous la direction de Susanna Mälkki à l’Opéra de Paris.
    Luca Francesconi (*1956)
    Trompe-la-Mort, opéra en deux parties (2017)
    Livret du compositeur d’après Honoré de Balzac

    Chœurs et Orchestre de l'Opéra de Paris
    direction : Susanna Mälkki
    mise en scène : Guy Cassiers
    costumes : Tim Van Steenbergen
    vidéos : Frederik Jassogne
    préparation des chœurs : Alessandro di Stefano

    Avec :
    Laurent Naouri (Trompe-la-Mort), Cyrille Dubois (Lucien de Rubempré), Julie Fuchs (Esther), Philippe Talbot (Rastignac), Christian Helmer (Marquis de Granville), Marc Labonnette (Baron de Nucingen), Laurent Alvaro, François Piolino et Rodolphe Briand (Trois espions), Chiara Skerath (Clotilde de Grandlieu), Béatrice Uria-Monzon (Comtesse de Sérisy), Ildikó Komlósi (Asie).

     



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