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CRITIQUES DE CONCERTS 24 octobre 2020

RĂ©cital de Martha Argerich et Stephen Kovacevich dans le cadre de Piano**** Ă  la Philharmonie de Paris.

Deux pianos en un seul

Martha Argerich, Stephen Kovacevich : deux noms dont le prestige suffit à remplir la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Deux musiciens voués corps et âme aux compositeurs qu’ils ressuscitent. Ce soir, Debussy et Rachmaninov sont ceux qu’ils nous invitent à retrouver et redécouvrir avec eux dans un bonheur lumineux.
 

Philharmonie, Paris
Le 22/04/2017
Claude HELLEU
 



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  • CĂ´te Ă  cĂ´te, leurs deux pianos ne font qu’un. Leur jeu de mĂŞme fusionnel, Martha Argerich et Stephen Kovacevich nous enchantent le temps d’une soirĂ©e exceptionnelle. De Debussy, ils ont choisi de nous offrir la musique Ă  l’état pur. La sonoritĂ© limpide, ses nuances de couleurs, la spontanĂ©itĂ© Ă©dĂ©nisent le PrĂ©lude Ă  l’après-midi d’un faune. Au-delĂ  de toute image, ce sont les rĂŞves et les dĂ©sirs qu’évoque le poème nĂ© sous les doigts des pianistes. Douceur, ardeur, Ă©vanescence, incandescence grisent l’auditeur. Le toucher dĂ©voile la subtilitĂ© des timbres, la libertĂ© de l’écriture, le raffinement de l’imagination. D’un piano Ă  l’autre, nimbĂ©es d’un halo de pĂ©dale, les sonoritĂ©s s’irisent sous une mĂŞme lumière. Peu importe les mots de MallarmĂ©, les harmonies ainsi sensibilisĂ©es prolongent leur pouvoir.

    Les contrastes d’En blanc et noir, composĂ© en pleine Première Guerre mondiale (1915) par un Debussy malade, succèdent aux charmes de l’œuvre de jeunesse. Autres climats, autres Ă©motions, mais toujours mĂŞme complicitĂ© des deux pianistes au fil des trois pièces que le compositeur signe dĂ©sormais Claude de France. La première, Avec emportement, porte un exergue tirĂ© du RomĂ©o et Juliette Gounod : « Qui reste Ă  sa place – Et ne danse pas – De quelques disgrâce – Fait l'aveu tout bas Â», allusion Ă  son amertume de ne pouvoir participer aux combats. HabitĂ©e par le couple qui l’interprète, son expressivitĂ© complexe tient de l’épure tant la virtuositĂ© claire, les attaques dĂ©tachĂ©es, les rythmes prĂ©cis et lĂ©gers se passent le relais ou se confondent en un feu d’artifice d’une rare clartĂ© polyphonique.

    La deuxième pièce, Lent – Sombre, est dĂ©diĂ©e au lieutenant Jacques Charlot (neveu de Jacques Durand, l’éditeur de Debussy), tuĂ© Ă  l’ennemi en 1915. « Prince, portĂ© soit des serfs Eolus – En la forĂŞt oĂą domine Glaucus – Ou privĂ© soit de paix et d’espĂ©rance – Car digne n’est de possĂ©der vertus – Qui mal voudroit au Royaume de France Â», la Ballade contre les ennemis de la France, de Villon, annonce la tragĂ©die. Argerich et Kovacevich partagent sa vĂ©hĂ©mence douloureuse, la profondeur du toucher aussi naturelle que bouleversante.

    Dédiée à l’ami Igor Stravinski, la troisième pièce, Scherzando, est aussi naturellement éblouissante. Aux deux pianos les acrobaties techniques fusent, se provoquent, semblent improviser une volubilité dont les imprévus se ravissent mutuellement. Jusqu’à la fin en suspens, tel un point d’interrogation qui nous laisse à des sommets d’interprétation.
    Lindaraja conclut d’une sensualité délicieuse ce bonheur avec Debussy. Langoureuse, du grave à l’aigu, la danse se balance sur un rythme de habanera entre les deux claviers. Soirée dans Grenade réalisera la forme accomplie de cette courte pièce qui nous ravit plus simplement.

    Avec de tels interprètes, l’envergure des Danses symphoniques de Rachmaninov s’épanouit évidemment en seconde partie du programme. Cet art de la sonorité exceptionnel que possèdent les deux complices pénètre l’énergie bondissante des frappes aérées, notes répétées élastiques, la détermination mais aussi la nostalgie du Non allegro, les dissonances, les faux départs d’une valse lente étrangement mélancolique troublant les pulsions de l’Andante con moto.

    À ces deux mouvements succède un Lento assai - Allegro vivace - Lento assai tel un couronnement. La richesse de ses résonnances, la spatialisation orchestrale de sa puissance, les chocs qu’affronte sa course haletante, la diversité des timbres voués aux enchaînements harmoniques nous mènent à un Dies irae envoûtant. Évasions, émotions, surprises, intimisme se marient pour le meilleur d’un lyrisme transcendé par sa transparence. Sans que jamais rien ne les charge ni ne les alourdisse, Martha Argerich et Stephen Kovacevich donnent tout à entendre des effusions de ce chant du cygne d’un pianiste-compositeur septuagénaire, trois ans avant sa mort.




    Philharmonie, Paris
    Le 22/04/2017
    Claude HELLEU

    RĂ©cital de Martha Argerich et Stephen Kovacevich dans le cadre de Piano**** Ă  la Philharmonie de Paris.
    Claude Debussy (1862-1918)
    Prélude à l’après-midi d’un faune pour deux pianos
    En Blanc et noir
    Lindaraja
    Sergei Rachmaninov (1873-1943)
    Danses symphoniques pour deux pianos op. 45b
    Martha Argerich & Stephen Kovacevich, pianos

     


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