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CRITIQUES DE CONCERTS 18 octobre 2018

Création mondiale de GerMANIA de Raskatov dans une mise en scène de John Fulljames et sous la direction d’Alejo Pérez à l’Opéra de Lyon.

Les âmes ruinées
© Bertrand Stofleth

Puissance dévastatrice que celle de GerMANIA d’Alexander Raskatov donné en première mondiale à l’Opéra de Lyon. Un portrait croisé de l’Allemagne et la Russie à travers leurs dictatures du XXe siècle, œuvre d’art totale agissant comme une bombe à fragmentation, qui narre les soubresauts d’un siècle d’apocalypse sans échappatoire ni lumière au bout du tunnel.
 

Opéra national, Lyon
Le 21/05/2018
Yannick MILLON
 



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  • Après avoir importé d’Amsterdam en 2014 Cœur de chien, premier opéra achevé d’Alexander Raskatov, l’Opéra de Lyon propose cette fois une vraie création à l’artiste né en Union soviétique le jour de l’enterrement de Staline. Dans GerMANIA, le compositeur, auteur du livret, renvoie dos à dos nazisme et stalinisme dans un jeu de parallèle appuyé sur les textes de Heiner Müller, dramaturge allemand disparu en 1995, ouvertement antinazi, attiré un temps par le communisme puis traqué par la Stasi dans la RDA où il avait pourtant choisi de vivre, et qui fait dire ici à l’un des soldats de sa pièce : « je suis guéri du communisme, depuis que j’ai vu leur paradis soviétique ».

    À travers dix scènes chronologiques éclatées dans un jeu de va-et-vient géographique, Raskatov et Müller font le procès de tous les totalitarismes en présentant autant de personnages détruits par la guerre, broyés par les régimes autoritaires et la folie de dirigeants et belligérants s’exprimant chacun dans sa langue natale. Et lorsqu’arrive la scène du Géant rose, nom d’un tueur en série allemand du début des années 1990, l’incongruité n’est qu’apparente : le psychopathe porte en lui le traumatisme de ses parents, son père ayant assisté de force au viol de sa mère par douze soldats de l’Armée Rouge à la libération de Berlin.

    © Bertrand Stofleth

    Il fallait d’ailleurs les reins solides et le geste dramatique exacerbé du maestro argentin Alejo Pérez, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Lyon déchaîné, pour porter la tension phénoménale de la musique, dans une esthétique post-chostakovienne, d’écriture en blocs de timbres zébrés d’accords lapidaires et d’exaspération de la tension par la répétition. Une trame orchestrale où s’immiscent des citations : Wagner d’abord avec des accords de Tristan et le thème d’Erda à l’évocation du Walhalla, l’Internationale ensuite, plusieurs fois avortée par un groupe de cuivres décomplexé, au cœur de textures diaboliques, à l’orchestration appuyée sur les sons terribles et récurrents d’une cymbale suspendue frottée par un archet et les harmoniques glaciales de cordes raréfiées.

    La distribution est d’autant moins en reste que l’écriture vocale est la plupart du temps insensée – la fugue en sextuor sur Heil Hitler ! –, des graves abyssaux de Gennadi Bezzubenkov en Staline jamais loin du Strohbass aux aboiements ténorisants hystériques de l’Hitler de James Kryshak, en passant par les Trois dames façon Filles du Rhin qui auraient mis les doigts dans la prise – aigus hirsutes jusqu’à l’épouvante d’Elena Vassilieva, coloratures démoniaques de Sophie Desmars –, sans oublier le ténor décoiffant de Michael Gniffke, jamais à court de projection face aux assauts de l’orchestre.

    La mise en scène de John Fulljames, premier degré, efficace, avec vidéo discrète et surtitrage intégré à la scénographie, fait le pari d’un décor unique sur tournette en énorme amoncellement de vêtements à la manière d’un hangar de camp de concentration. Avec une couche de pessimisme supplémentaire au tomber de rideau, quand Youri Gagarine évoqué un peu plus tôt descend lentement des cintres entouré de débris spatiaux, comme si même dans le vide intersidéral, l’homme ne pouvait s’empêcher de semer le chaos, éloquent écho, sur la prière d’un court Auschwitz Requiem, à la dédicace du compositeur de son opéra apocalyptique, dans la lignée des Soldats de Zimmermann, « à la mémoire de toutes les âmes ruinées ».




    Opéra national, Lyon
    Le 21/05/2018
    Yannick MILLON

    Création mondiale de GerMANIA de Raskatov dans une mise en scène de John Fulljames et sous la direction d’Alejo Pérez à l’Opéra de Lyon.
    Alexander Raskatov (*1953)
    GerMANIA, opéra en deux actes et dix scènes
    Livret du compositeur d’après Germania et Germania 3 de Heiner Müller

    Création mondiale, commande de l’Opéra de Lyon

    Chœurs, Studio et Orchestre de l’Opéra de Lyon
    direction : Alejo Pérez
    mise en scène : John Fulljames
    décors : Magda Willi
    costumes : Wojciech Dziedzic
    éclairages : Carsten Sander
    vidéo : Will Duke
    préparation des chœurs : Karine Locatelli

    Avec :
    Sophie Desmars (Dame I / Femme du prisonnier allemand / Frau Hauptmann), Elena Vassilieva (Dame II / Anna / Frau Weigel), Mairam Sokolova (Dame III / Frau Kilian), Andrew Watts (Soldat allemand III / Cremer / Voix du garçon), Karl Laquit (Géant rose), James Kryshak (Hitler), Alexandre Pradier (Soldat allemand II / Lieutenant / Criminel russe I), Michael Gniffke (Thälmann / Soldat allemand I / Trübner), Boram Kim (Officier allemand I / Capitaine / Prisonnier allemand), Ville Rusanen (Ulbricht / Officier allemand II / Général / Goebbels / Criminel russe II / Voix du poète), Piotr Micinski (Soldat russe I / SS / Kapo), Timothy Murphy (Soldat russe II / Travailleur II), Gennadi Bezzubenkov (Staline / Travailleur I / Voix de Gagarine), Didier Roussel (Soldat russe III / Haut-parleur I), Brian Bruce (Haut-parleur II), Gaëtan Guilmin (Fugitif / Rattenhuber).

     



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