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CRITIQUES DE CONCERTS 23 octobre 2020

Concerts de musique russe avec Valery Gergiev √† la t√™te de l'Orchestre du Th√©√Ętre Mariinski de Saint-P√©tersbourg .

Gergiev, le sauveur
© Decca Classics

Ces temps derniers, le chef russe Valery Gergiev est l'objet d'une légère controverse : on lui reproche une certaine suractivité qui l'empêcherait d'aller au bout de sa pensée musicale, quand on lui en prête une
Des griefs largement infond√©s si l'on s'en tient aux deux derniers concerts qu'il a donn√©s au Ch√Ętelet d√©but f√©vrier.

 

Th√©atre du Ch√Ętelet, Paris
Le 02/02/2001
Linda MURRAY
 



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  • Apr√®s avoir tir√© le Th√©√Ętre Mariinksy de la banqueroute et produit plusieurs excellents enregistrements sous √©tiquette Philips, Valery Gergiev s'est vu l'objet d'une m√©diatisation extr√™me. Son r√©pertoire s'√©largissant rapidement, certains ont commenc√© √† mettre en question le bien-fond√© de cette notori√©t√©, se demandant m√™me si Gergiev ne profitait pas de son image de "sauveur de la musique russe".

    Si les deux concerts donnés successivement les 1er et 2 février derniers, ont quelque signification, on peut alors affirmer sans risque que cette notoriété est méritée. Et si l'un des arguments favoris de ses détracteurs consiste à dire que ses interprétations sont prévisibles, cela peut être attribué au fait que notre connaissance du chef Gergiev repose presque exclusivement sur le répertoire russe qu'il dirige manifestement d'une manière très personnelle.

    Or, on doit aussi avoir à l'esprit que Gergiev a entrepris un grand cycle d'exploration de sa musique natale et que cela exige un certain esprit de continuité. S'il est difficile d'appréhender pour le moment son plan d'ensemble, il y a fort à parier que ce qui a été pris pour un manque de renouvellement se révèlera en réalité être de la constance.

    Toradze rivalise de charisme avec Gergiev

    Pour revenir aux concerts du Ch√Ętelet, le premier concert des deux a commenc√© avec le Concerto pour piano n¬į3 de Prokofiev, avec Alexandre Toradze comme soliste, et ce fut assur√©ment l'un des sommets des deux soir√©es. Toradze fut, bien s√Ľr, le soliste des cinq concertos pour piano de Prokofiev enregistr√©s par Gergiev, et malgr√© cela, le public parisien n'est pas forc√©ment familiaris√© avec son nom. Sa prestation, en cons√©quence, √©tonna l'audience.

    Toradze est un pianiste de premier plan dot√© d'une technique et d'un phras√© √©blouissants alli√© √† un sens du tempo et du rythme inflexible. Et par-dessus tout, l'interpr√®te ne manque pas de charisme. √Ä le voir jouer, il semble tant√īt effleurer les touches, tant√īt de bondir litt√©ralement de son si√®ge pour aller soustraire chaque note des dents du piano.

    Propre et prompt, son travail √† la p√©dale donne parfois l'impression que ses pieds bougent au m√™me rythme que ses doigts. √Čpousant parfaitement le style de Gergiev, le pianiste appuya sans r√©serve la lecture enti√®re et p√©remptoire du chef .

    Pour l'amour de Prokofiev

    Prokofiev est le compositeur fétiche de Gergiev et son amour lui ouvre une compréhension intrinsèque de cette musique que peu d'artistes ont égalée. Jusqu'à la fin du concerto, il parut en mesure de dicter le flux et le reflux de la musique tel un Poséidon imposant son rythme aux océans. Complètement plongés dans la partition, chef et pianiste dansèrent pratiquement durant tout le concerto, et lorsqu'ils atteignirent le final, une bonne partie de l'auditoire faillit oublier de respirer


    Pour la seconde soir√©e, le duo s'est attaqu√© au Concerto pour piano n¬į 2 de Prokofiev avec une f√©licit√© √©gale. Sans doute un peu ext√©nu√© par le concerto de la veille, Toradze paru peut-√™tre un peu moins pr√©cis que la veille, mais sa verve resta intact. Or Toradze n'est pas toujours un pianiste facile √† entendre : qu'elle soit sereine ou tourment√©e, il vit la musique √† coeur ouvert et ass√®ne √† son audience des sentiments √† l'√©tat brut, sans aucun filtre de pudeur.

    La seconde oeuvre du premier concert (le 1er février) fut le Prométhée, ou Poème du Feu, de Scriabine. Il y a des moments humoristiques dans cette oeuvre, et Gergiev ne manqua pas de les mettre en valeur (en particulier dans le dialogue pétillant entre les bois et les cordes). Cependant, c'est manifestement le mysticisme qui domine chez Scriabine et Gergiev sembla en avoir parfaitement conscience.


    Le mysticisme introuvable de Scriabine

    Mais son jeu habile sur les couleurs et les contrastes comme par exemple ce chant serein de hautbois soudainement cerné par le fracas irrésistible de l'orchestre ne parvint pas complètement à habiter le rayonnement intérieur propre au compositeur. Cela écrit, ce fut tout de même une interprétation de haut niveau et Toradze, une fois encore, fut étincelant de virtuosité.

    Le lendemain, Gergiev affronta Le Poème de l'Extase, le second des poèmes symphoniques de Scriabine, encore un cran au dessus dans le territoire peu hospitalier du mysticisme. Une oeuvre des extrêmes, qui demande du chef de la fermeté, et Gergiev ne toléra aucune timidité dans le jeu de son orchestre, faisant tonner et résonner le poème de la première à la dernière note.

    Si fallait chercher une forme litt√©raire correspondant √† ce po√®me musical, on aurait recours aux vers libres, et Gergiev travailla en ce sens, jouant des permutations entre phrases longues et courtes, utilisant les diff√©rents √©l√©ments de l'orchestre dans un dialogue plut√īt que dans un unisson harmonieux. Dans les cinq derni√®res minutes, Gergiev r√©ussit enfin √† coller au plus pr√®s de l'exigence m√©taphysique du compositeur : c'est bien connu, les r√©v√©lations sont toujours longues √† venir.

    L'apologie du rythme

    Stravinsky fut le dernier compositeur au programme de ces deux soir√©es avec successivement l'Oiseau de feu et le Le Sacre du Printemps. Pour la premi√®re oeuvre, des cordes sinueuses illustr√®rent finement sa dimension orientale mais l'ensemble p√Ętit d'un certain manque de vivacit√©. Heureusement, ce ne fut pas le cas le lendemain avec un Sacre du Printemps rythm√© et fr√©n√©tique en diable avec des allures de grand rite sacrificiel et paien.

    Au final, Gergiev s'est effectivement montr√© √† la hauteur de sa r√©putation de "sauveur de la musique russe" que lui pr√™tent ses adeptes, et s'il n'a pas sign√© la r√©f√©rence d√©finitive de chacun des compositeurs qu'il a abord√©s, particuli√®rement Scriabine, son √©clairage de ce r√©pertoire reste toujours indispensable, tant il est vrai que cette "√Ęme russe" que la Folle journ√©e de Nantes a voulu cerner reste multiforme et insaisissable.




    Th√©atre du Ch√Ętelet, Paris
    Le 02/02/2001
    Linda MURRAY

    Concerts de musique russe avec Valery Gergiev √† la t√™te de l'Orchestre du Th√©√Ętre Mariinski de Saint-P√©tersbourg .
    Orchestre du Th√©√Ętre Mariinski de Saint-P√©tersbourg (Kirov).
    Piano : Alexandre Toradze.
    Th√©√Ętre du Ch√Ętelet. 1er et le 2 f√©vrier, 2001.

    01/02/01
    Prokofiev : Concerto pour piano et orchestre no.3 en ut majeur, op.26 (1921).
    Scriabine : Prométhée ou Le Poème du feu, op.60 pour piano et orchestre (1908-1910).
    Stravinsky : L'Oiseau de feu (1909-1910).

    02/02/01
    Stravinsky : Le Sacre du Printemps (1912-1913).
    Prokofiev : Concerto pour piano et orchestre no.2 en sol mineur, op.16 (1913-1923).
    Scriabine : Le Poème de l'extase, op.54 (1906-1908).

     


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