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CRITIQUES DE CONCERTS 23 aoŻt 2019

Création mondiale de K... de Philippe Manoury à l'Opéra Bastille.

Votre K... est grave
© Eric Sebbag

K..., l'op√©ra de Philippe Manoury se joue actuellement √† l'op√©ra Bastille jusqu'au 27 mars. Apr√®s la critique plut√īt mitig√©e de G√©rard Mannoni, notre collaborateur Olivier Bernager a souhait√© offrir un autre point de vue sur cette cr√©ation. Il le conjugue √† la seconde personne du pluriel, comme si vous y √©tiez...
 

Opéra Bastille, Paris
Le 15/03/2001
Olivier BERNAGER
 



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  • D√®s la premi√®re seconde, vous √™tes envelopp√© dans un bain de musique qui vous parvient de partout. Un continuum sonore en perp√©tuelle √©volution qui s'immisce dans votre regard plus que dans votre √©coute. Il ne vous signale rien de particulier, c'est une vibration. Elle jaillit de partout, elle est autour de vous, sur vous, en vous.

    Bourdonnement savant si vous essayez de vous y arrêter, de lui chercher un contour, de l'identifier. Bourdonnement primitif si vous vous contentez de le subir. Mais il ne faut pas attendre longtemps pour comprendre que ce qui vous enserre est la musique de l'enfermement. Elle est terriblement présente, elle tisse avec le chant comme une cotte de mailles.

    Il y a chez Manoury une p√Ęte sonore qui enferme le temps musical, qui le pi√®ge. On sent dans son traitement des sons, qu'il soit √©lectronique ou acoustique, que chaque √©v√©nement sonore ne se rapporte pas directement au pr√©c√©dent, autant qu'il n'induit pas n√©cessairement le suivant. Au contraire, les relations entre les figures de son discours musical sont √† la limite de l'appr√©ciation consciente tant elles sont t√©nues, surtout pour vous qui assistez au spectacle une unique fois.

    Tout cela est tr√®s construit, et m√™me tr√®s affirm√©. Parfois les sons de Manoury atteignent votre m√©moire : son pi√®ge a fonctionn√©. L√†, vous levez les yeux et vous regardez la sc√®ne : sa m√©canique est en marche, d'abord pour l'autre, cet autre que Kafka nomme Joseph K, bient√īt pour vous. Et si c'√©tait moi ?


    Comme au cinéma

    Mais, soudain, la musique s'emballe, l'action sur scène aussi d'ailleurs. Vous percevez alors que cet affolement est un pouls qui s'accélère. Ce qui se passe ne va pas plus vite : c'est vous qui vous affolez, c'est votre coeur qui s'affole. Levez les yeux. Sur scène, un personnage chante tranquillement. Non, il torture normalement, administrativement, sérieusement. N'êtes-vous pas gêné d'assister à cela ?

    Les sons de l'orchestre ou ceux des haut-parleurs (o√Ļ est la diff√©rence si vous laissez en chemin l'anecdote ?) vous serrent de pr√®s. D'o√Ļ viennent-t-ils ? Quels instruments les ont produits ? Sont-ils actuels ? Ont-ils √©t√© compos√©s au pr√©alable ? Il y a ceux venant du plus loin qu'il soit possible. Des murmures, des bruits de paroles, une foule.

    Il y a les sons ext√©nu√©s qui parcourent l'espace comme les lambeaux oubli√©s du monde de la fosse, carcasses d√©figur√©es. Il y a les claironnants, les solaires, les intr√©pides, ceux qui accompagnent le fouet. Il y a aussi ceux qui soulignent l'incompr√©hension de Joseph K, et ceux qui signent la b√™tise crasse de ses ge√īliers.

    L'aspect cinématographique de K... est indéniable. Dès le début, la musique fonctionne comme une bande-son. Elle crée un climat, elle souligne l'action, elle amplifie l'espace ; mais surtout, elle est mobile.


    L'enfermement, un thème récurrent

    Vous l'écoutez comme vous regardez le plan-séquence d'ouverture de La soif du mal d'Orson Welles, dont la présence semble avoir accompagné Manoury pendant qu'il écrivait. La musique pointe l'action en venant de très loin : ainsi répond-elle à la machine infernale du Procès de Kafka.

    K... est le deuxième opéra de Manoury, le premier 60e parallèle parlait déjà d'enfermement, mais s'intéressait aux conséquences de celui-ci sur des individus particuliers. À vrai dire, le métier à l'opéra de Manoury manquait encore de souplesse. La sonorité était là, mais le compositeur semblait l'avoir enfermée avec les voyageurs qu'il décrivait pris au piège de leur salle de transit : sans mouvement, elle stagnait, quelque chose n'allait pas.

    Ici, au contraire, elle est ductile, souple, féline, elle sait ralentir l'action autant que lui donner un coup de fouet. L'idée de tempo est centrale. Chaque scène est enfermée en elle-même : fermeture au noir, ouverture au noir. Chacune libère son énergie dans un laps de temps très resserré.

    Derrière Manoury, il y a Alban Berg et son opéra Wozzeck pour le traitement en scènes courtes, les interludes orchestraux, l'instrumentation même. Par exemple, lorsque le chant n'y suffit pas, Manoury, comme le faisait Berg en son temps, double la ligne vocale d'inventions sonores orchestrales.

    Par beaucoup d'aspects, et d'abord par le choix du texte, il y a un c√īt√© expressionniste dans cette oeuvre que la mise en sc√®ne ne souligne pas, mais ne regrettons rien car tel quelle, elle est magnifique d'un bout √† l'autre. C'√©tait une gageure de passer du Proc√®s de Kafka au livret de Bernard Pautrat et Andr√© Engel.

    Le travail de condensation de ces auteurs est remarquable. Jamais le texte ne vous égare. Enfin, l'écriture vocale assume pleinement la beauté mélodique sans renier les acquis de l'opéra du XXe siècle. Assurément, Manoury a compris et fait mentir les Cassandres. L'opéra a encore quelque chose à dire. Et tant mieux si on s'y laisse enfermer par K




    Opéra Bastille, Paris
    Le 15/03/2001
    Olivier BERNAGER

    Création mondiale de K... de Philippe Manoury à l'Opéra Bastille.
    K
    de Philippe Manoury (Création mondiale)
    Orchestre de l'Op√©ra national de Paris- Ma√ģtrise des Hauts-de Seine/ Choeur d'enfants de l'Op√©ra national de Paris- R√©alisation musique √©lectronique IRCAM.
    Direction : Dennis Russel-Davies
    Mise en scène : André Engel
    Décors : Nicky Rieti
    Costumes : Chantal de La Coste Masselière
    Avec Andreas Schreibner (K)- Eva Jenis (Mademoiselle B√ľrstner)- Susan Anthony (La femme de l'huissier)- Gregory Reinhart (Le juge d'instruction-L'aumonier de la prison)- Nicolas Cavallier (Le directeur adjoint-L'avocat)- Kenneth Riegel (Titorelli)- Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Block-L'huissier)- Robert W√∂rle (L'oncle)- Wilfried Gahmlich (L'accus√©)- Nora Gubisch (La femme)- Youri Kissine (L'inspecteur-Le bastonneur)- Nigel Smith (le pr√©pos√© aux renseignements).

    À l'Opéra Bastille jusqu'au 27 mars.

     


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