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DOSSIERS 29 mars 2020

Les cadeaux de Noël 2011 d'Altamusica

Vous n'avez pas encore fait vos achats de NoĂ«l et voyez le rĂ©veillon approcher en dĂ©sespĂ©rant de trouver le CD, le DVD ou le livre Ă  offrir Ă  votre entourage ? Altamusica vous donne comme chaque hiver un petit coup de pouce en vous proposant ses sĂ©lections pour les fĂȘtes de fin d'annĂ©e.
Joyeux Noël à toutes et à tous !
Aujourd'hui, les sélections de Noël de Yannick MILLON

 

Le 20/12/2011
Propos recueillis par La rédaction
 
  • Les cadeaux 2011 de GĂ©rard MANNONI
  • Les cadeaux 2011 d'Olivier BRUNEL
  • Les cadeaux 2011 de Nicole DUAULT
  • Les cadeaux 2011 de Thomas COUBRONNE
  • Les cadeaux 2011 de Yannick MILLON



  • Les 3 derniers dossiers

  • L'art de la symphonie

  • Un monument de granit

  • Les cadeaux de NoĂ«l 2013 d'Altamusica

    [ Tous les dossiers ]
     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)


  • BarenboĂŻm fĂȘte Salzbourg



    Ludwig van Beethoven (1770-1827)
    Concerto pour piano n° 4 en sol majeur op. 58
    Pierre Boulez (*1925)
    Notations pour orchestre
    Anton Bruckner (1824-1896)
    Te Deum
    Dorothea Röschmann, soprano
    Elina Garanča, mezzo-soprano
    Klaus Florian Vogt, ténor
    René Pape, basse
    Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
    Wiener Philharmoniker
    direction et piano : Daniel BarenboĂŻm
    Enregistrement : Salzburg, Grosses Festspielhaus, 26/07/2010
    DVD C Major Unitel Classica 706808

    Tout le musicien Daniel BarenboĂŻm est rĂ©sumĂ© dans cette captation du concert d’ouverture de Salzbourg 2010, qui fĂȘtait Ă  la fois le quatre-vingt-dixiĂšme anniversaire de la naissance du festival ainsi que les soixante ans jour pour jour de l’inauguration du Grosses Festspielhaus.

    On retrouve d’abord le concertiste, jouant au milieu de Wiener Philharmoniker en petit comitĂ© et dirigeant depuis le clavier un QuatriĂšme Concerto de Beethoven qui n’a jamais sonnĂ© aussi voisin de la Symphonie Pastorale, en paisible flux, d’un dĂ©roulement bonhomme hĂ©rissĂ© de quelques tensions – l’attaque du mouvement lent, les tutti du Finale, qui se dĂ©sengourdit progressivement – et parcouru par une nostalgie typiquement viennoise – jusqu’aux funĂšbres interrogations de l’Andante, dont la conclusion touche au sublime.

    BarenboĂŻm dĂ©fenseur de la musique de son temps ensuite, au pupitre de la version pour orchestre des Notations de Boulez, occasion d’une joyeuse explosion de gerbes sonores tantĂŽt de chair crue – Notation II, innervĂ©e par les timbales de Bruno Hartl –, tantĂŽt d’une texture messiaenesque se parant au contact des musiciens autrichiens de teintes Ă  la Alban Berg – Notation III, oĂč semble errer la silhouette de Lulu.

    BarenboĂŻm hĂ©raut du grand rĂ©pertoire enfin, dans un Te Deum de Bruckner portĂ© par un glorieux quatuor de solistes – le soprano irradiant de Dorothea Röschmann, le tĂ©nor Ă©vangĂ©lique d’un Klaus Florian Vogt idĂ©alement immatĂ©riel. Comme son modĂšle Wilhelm FurtwĂ€ngler, le chef israĂ©lo-argentin dĂ©fend un Bruckner toujours mobile et rubato, aux effets de masse jamais engluĂ©s. On oubliera vite les nĂ©gligences du maestro dans les attaques pour retenir une gĂ©nĂ©rositĂ©, un climat habitĂ© qui dĂ©passe la simple monumentalitĂ©, et un effectif choral et orchestral au grain somptueux.



     
    Alles Guth !



    Mozart-Da Ponte Operas
    Konzertverenigung Wiener Staatsopernchor
    Wiener Philharmoniker
    direction : Nikolaus Harnoncourt, Bertrand De Billy, Adam Fischer
    mise en scĂšne : Claus Guth
    décors : Christian Schmidt
    captation : Brian Large
    Enregistrements : Salzbourg, Haus fĂŒr Mozart, 2006, 2008, 2009
    Coffret 6 DVD EuroArts Unitel Classica 2058818

    Au risque de nous rĂ©pĂ©ter, profitons de l’occasion de la sortie en coffret de la trilogie Mozart-Da Ponte de Claus Guth Ă  Salzbourg pour rappeler Ă  quel point cette somme compte parmi les plus grandes rĂ©ussites scĂ©niques des annĂ©es 2000, les productions les plus dĂ©bordantes d’intelligence et d’analyse psychologique conçues rĂ©cemment.

    La demeure bourgeoise Ă  la Bergman de Noces dĂ©sillusionnĂ©es et leur Cherubim infiniment poĂ©tique, la sombre forĂȘt oĂč agonise pendant trois heures un Don Giovanni en pleine crise de dĂ©rĂ©liction, l’expĂ©rience des premiĂšres blessures amoureuses chez une jeunesse dorĂ©e dans CosĂŹ, et autant de ponts entre trois ouvrages creusant en profondeur l’ñme de personnages si finement caractĂ©risĂ©s, tout cela s’aborde comme un vĂ©ritable cycle.

    Remercions au passage Unitel alors tout juste ressuscitĂ© d’avoir flairĂ© l’évĂ©nement et mis en boĂźte cette trilogie fondamentale, avec un seul regret majeur – hormis des directions aussi dĂ©pareillĂ©es que celles d’Harnoncourt, De Billy et Fischer –, celui d’avoir livrĂ© le CosĂŹ Ă  la postĂ©ritĂ© la premiĂšre annĂ©e.

    ConsidĂ©rĂ© comme le maillon le moins abouti, la Scuola degli amanti a Ă©tĂ© repensĂ©e de fond en comble lors de son unique reprise cet Ă©tĂ©, au point qu’il ne serait pas abusif de parler de nouvelle production, vĂ©ritable laboratoire de l’amour, entiĂšrement Ă©purĂ©, plus cohĂ©rent encore et Ă©cartant le numĂ©ro de Patricia Petibon, Ă©bouriffant mais un peu Ă©tranger au climat gĂ©nĂ©ral.

    Il faudra donc faire avec ce regret Ă©ternel, la nouvelle direction de Salzbourg venant d’annoncer l’abandon total des reprises dans la ville de Mozart. À l’issue du visionnage de ces 6 DVD, nous vous invitons donc Ă  relire le compte rendu de Thomas Coubronne pour imaginer Ă  quoi peut ressembler le CosĂŹ dĂ©finitif de Claus Guth.



     
    Course à l’abüme



    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
    Don Giovanni
    Gerald Finley (Don Giovanni)
    Anna Samuil (Donna Anna)
    Kate Royal (Donna Elvira)
    Luca Pisaroni (Leporello)
    William Burden (Don Ottavio)
    Anna Virovlanski (Zerlina)
    Guido Loconsolo (Masetto)
    Brindley Sherratt (Commendatore)
    The Glyndebourne Chorus
    Orchestra of the Age of Enlightenment
    direction : Vladimir Jurowski
    mise en scĂšne : Jonathan Kent
    décors : Paul Brown
    Ă©clairages : Mark Henderson
    captation : Peter Maniura
    Enregistrement : Glyndebourne, 2010
    2 DVD EMI Classics 0 720017 9

    Mozart encore, et un Don Giovanni tout aussi passionnant dĂ» au Britannique Jonathan Kent, qui signait pour Glyndebourne 2010 une mise en scĂšne aux relents de Dolce vita, fellinienne en diable avec son Don Giovanni-Marcello des plus cyniques, son Leporello-Paparazzo.

    La transposition ne coince jamais aux entournures du surnaturel oĂč tant de relectures s’échouent, l’enfer faisant ici irruption dĂšs une fin de I Ă  couper le souffle, quand la foudre provoque l’incendie du palais oĂč se retranche seul un Dissolu dĂ©jĂ  promis Ă  la damnation, et qui devra apprivoiser le froid Ă©ternel dans un dĂ©cor dĂ©structurĂ© tout au long du II.

    Ce sentiment de consomption, de course Ă  l’abĂźme, est aussi le fait de la battue dĂ©vastatrice d’un Vladimir Jurowski phĂ©nomĂ©nal d’énergie, de vĂ©locitĂ© et de violence, Ă  la tĂȘte d’un Orchestre de l’Âge des LumiĂšres enivrant de couleurs, de rythmes, de cassures puis de caresses, d’insinuations en contrepoint des lignes vocales – l’érotisme intenable du violoncelle dans Batti, les piaillements des bois dans le Catalogue.

    Un spectacle dĂ©fendu corps et Ăąme par un Gerald Finley et un Luca Pisaroni idĂ©aux de mordant et de prĂ©sence. On sera beaucoup moins sĂ©duit par l’Anna walkyrisante de Madame Samuil, mal appariĂ©e Ă  l’Elvira tout amour, en voix nettement plus fine et prĂ©cise, de Kate Royal.

    Zerlina frĂ©missante, Masetto trĂšs peuple, Ottavio lyrique, Commandeur en revenant de film d’horreur, arrachĂ© de son cercueil au cimetiĂšre puis surgissant de sous la table du souper, voilĂ  un Don Giovanni (version de Vienne avec sextuor final abrĂ©gĂ©) qui vous happe dĂšs la premiĂšre image et ne vous lĂąchera plus.



     
    Le clown triste



    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
    Complete fortepiano concertos :
    Concertos pour clavecin n° 1-4
    Concerto pour pianoforte n° 5-27
    Rondos K. 382, K. 386
    Arrangements de concertos de J.C. Bach
    Viviana Sofronitski, pianoforte
    Musica Antiqua Collegium Varsoviense
    direction : Tadeusz Karolak
    Enregistrements : Varsovie, 2005-2006
    Coffret 11 CD Etcetera KTC 1424

    Mozart toujours, versant instrumental. Parmi la production du divin Wolfgang, le corpus de concertos pour piano est sans doute le plus riche d’un point de vue qualitatif, seize concertos sur vingt-trois datant d’aprĂšs l’installation Ă  Vienne, dĂ©cennie des plus grands chefs-d’Ɠuvre, contre six symphonies sur une cinquantaine que compte son catalogue.

    Les rĂ©fĂ©rences discographiques classiques ne manquent pas, mais on attendait depuis longtemps une intĂ©grale sur instruments d’époque. La discrĂšte Viviana Sofronitzski, fille de l’écorchĂ©-vif Vladimir, pianiste Ă©mĂ©rite de l’aprĂšs-guerre, s’est entourĂ©e d’un ensemble polonais de magnifique facture pour combler cette lacune du disque.

    Le rĂ©sultat est d’autant plus proche de l’enchantement que par souci d’exhaustivitĂ©, le coffret comporte les quatre pastiches initiaux et les arrangements de piĂšces de Jean-ChrĂ©tien Bach, donnĂ©s au clavecin, ainsi que les rondos et concertos pour deux et trois pianos.

    En ne tournant jamais le dos Ă  la souplesse, Ă  l’élĂ©gance aristocratique, y compris au niveau des sonoritĂ©s de l’orchestre, Ă  l’opposĂ© du prĂ©historisme des premiers baroqueux, la pianofortiste dĂ©fend un Mozart thĂ©Ăątral au meilleur sens du terme, constamment irriguĂ© par la subtilitĂ© marivaudienne d’un vĂ©ritable Jeu de l’amour et du hasard, et donc d’une ambiguĂŻtĂ© de clown triste loin du Mozart bĂ©at qui a prĂ©valu pendant des dĂ©cennies.

    Les changements d’humeur bĂ©nĂ©ficient de la pĂ©nĂ©tration psychologique idĂ©ale de l’instrumentarium ancien, et notamment d’une facture des vents en vĂ©ritable manteau d’arlequin, exaltant le cĂŽtĂ© journal intime des annĂ©es viennoises.

    Tempi Ă©quilibrĂ©s – seuls les Concertos qui mettent en nage semblent Ă  juste titre portĂ©s sur la performance –, couleurs moirĂ©es et lumiĂšre automnale – un mouvement lent de Concerto n° 22 Ă  pleurer –, fantaisie du toucher qui n’est jamais excentricitĂ© – une articulation d’orfĂšvre –, on s’émerveille Ă  chaque seconde de l’intelligence de la dĂ©marche, de la justesse des dosages. Un petit bijou Ă  acquĂ©rir sans tarder.



     
    In Memoriam



    Ludwig van Beethoven (1770-1827)
    Missa solemnis
    Krassimira Stoyanova, soprano
    Elina Garanča, mezzo-soprano
    Michael Schade, ténor
    Franz-Josef Selig, basse
    SĂ€chsischer Staatsopernchor Dresden
    Staatskapelle Dresden
    direction : Christian Thielemann
    Enregistrement : Dresde, Semperoper, 13/02/2010
    DVD C Major Unitel Classica 705 408

    DĂ©cidĂ©ment, Christian Thielemann n’est jamais meilleur que dans les partitions fleuve. AprĂšs son impressionnant Requiem allemand munichois paru chez le mĂȘme Ă©diteur, il livre une Missa solemnis de la mĂȘme spiritualitĂ© inouĂŻe. DĂ©laissant la BaviĂšre pour la Saxe, il porte les forces chorales du Semperoper et la Staatskapelle de Dresde Ă  des sommets.

    Garant de la grande tradition de monumentalitĂ© et de lenteur, il n’en privilĂ©gie pas moins une image sonore limpide et un soutien constant Ă©vitant tunnels et fourmis dans les jambes Ă  l’heure des prestes lectures Ă  effectifs rĂ©duits. On notera d’ailleurs l’absence de toute saturation y compris dans les tutti les plus massifs et puissants, et des fugues menĂ©es Ă  une allure relativement vĂ©loce.

    Les solistes embrassent cette vision proche de Brahms et Bruckner avec une longueur de souffle impressionnante. Et si Michael Schade grimace tout son saoul, si Krassimira Stoyanova, un rien Ă©teinte, ne quitte pas la partition des yeux, aucun incident ne vient troubler ce quatuor homogĂšne portĂ© par des voix graves somptueuses. Non moins exceptionnel, le violon solo de Matthias Wollong donne un Benedictus d’une rare ferveur, d’un Ă©lan collectif Ă  panser toutes les plaies du monde.

    Il faut dire qu’on assiste Ă  une sorte d’office, sans applaudissements, commĂ©morant Ă  la fois le bombardement du 13 fĂ©vrier 1945 et la rĂ©ouverture du Semperoper quarante annĂ©es plus tard. La minute de silence qui suit le dernier Dona nobis pacem n’en est que plus prenante.



     
    Jenůfa de rĂ©fĂ©rence



    LeoĆĄ JanĂĄček (1854-1928)
    Jenůfa
    Amanda Roocroft (Jenůfa)
    Deborah Polaski (Kostelnička)
    Miroslav DvorskĂœ (Laca Klemeň)
    Nikolai Schukoff (Ć teva Klemeň)
    Mette Ejsing (Buryovka)
    Coro y Orquesta del Teatro Real
    direction : Ivor Bolton
    mise en scÚne & décors : Stéphane Braunschweig
    costumes : Thibault Vancraenenbroeck
    Ă©clairages : Marion Hewlett
    captation : Ángel Luis Ramírez
    Enregistrement : Madrid, Teatro Real, 22/12/2009
    DVD Opus Arte OA 1055 D

    Depuis le thĂ©Ăątre du ChĂątelet, oĂč elle fut donnĂ©e pour la derniĂšre fois en 2003, la Jenůfa de StĂ©phane Braunschweig n’a pas pris une ride, et fait toujours figure de modĂšle. On se rĂ©jouit donc de sa parution au catalogue DVD au grĂ© d’une reprise – pourtant annoncĂ©e comme une nouvelle production – au Teatro Real de Madrid.

    La scĂ©nographie, entre panneaux de bois et sols Ă©crus, dĂ©peint un univers quasi monacal, illustrant Ă  merveille le poids Ă©crasant de la morale religieuse dans les sociĂ©tĂ©s rurales. L’enfant de l’hĂ©roĂŻne, source de toutes indignations par sa naissance hors mariage, se voit ainsi pris au piĂšge d’un dĂ©cor de coin de chambre instillant une dose de claustration aussi forte que ces pales de moulin ou cette croix rouge sang dĂ©limitant un espace symĂ©trique jusqu’à l’étouffement.

    Ivor Bolton dirige roide, sans l’acuitĂ© des timbres qui est le sel de la musique tchĂšque, mais avec une tension saisissante. TrĂšs beau plateau pour complĂ©ter ce DVD de base de toute vidĂ©othĂšque lyrique : le timbre aiguisĂ© d’Amanda Roocroft sert une Jenůfa ardente et intĂ©rieure Ă  la fois, dont seuls les aigus Ă  pleine voix bougent.

    Toujours aussi chaotique dans le troisiĂšme registre, la Sacristine de Deborah Polaski est l’inverse d’une ogresse, rongĂ©e par le doute, victime plus que bourreau, chantant avec nuances et un timbre qui sait ĂȘtre de belle matiĂšre. Les demi-frĂšres sont impeccables : Ć teva au lyrisme bravache de NikolaĂŻ Schukoff, parfait en hĂąbleur de basse cour, Laca hĂ©roĂŻque de Miroslav DvorskĂœ, dĂ©ployant un instrument d’une rare plĂ©nitude.



     
    Bréviaire chambriste



    Ludwig van Beethoven (1770-1827)
    Complete String Quartets :
    Quatuors à cordes n° 1-16
    Sonate pour piano n° 9
    Quatuor Artemis
    Natalia Prishepenko, violon
    Heime MĂŒller, violon (1998-2007)
    Gregor Sigl, violon
    Volker Jacobsen, alto (1998-2007)
    Friedemann Weigle, alto
    Eckart Runge, violoncelle
    Enregistrement : Berlin, Cologne, 1998-2011
    Coffret 7 CD Virgin Classics 0 708582 6

    Souvent considĂ©rĂ© comme la Bible de la musique de chambre, le massif des seize quatuors Ă  cordes de Beethoven reste un Anapurna, un Everest musical que peu de formations ont rĂ©ussi Ă  gravir sans s’y casser les reins. Les Berg, les Juilliard, les Budapest, les Italiano, les PraĆŸak pour ne citer que les plus incontournables, comptent parmi les happy few Ă  s’ĂȘtre montrĂ©s Ă  la hauteur de pareil brĂ©viaire.

    Le Quatuor ArtĂ©mis, arrivĂ© aux sommets en une dĂ©cennie malgrĂ© des bouleversements internes qui en auraient laissĂ© d’autres K.O., a semble-t-il rejoint le cercle trĂšs fermĂ© des immenses serviteurs beethovĂ©niens. Avec des modulations de textures dans les effets de masse, une gestion des articulations et surtout un dosage du vibrato laissant clairement entendre que la rĂ©volution baroque a Ă©tĂ© digĂ©rĂ©e, les comparses allemands font feu de tout bois.

    ÉtalĂ©es sur plus de treize ans, les captations tĂ©moignent d’une vĂ©hĂ©mence accrue au fil des prises, d’un ton plus pĂ©remptoire qui sied Ă  merveille aux coups de sang rĂ©putĂ©s du compositeur, Ă  ses accĂšs de colĂšre et de fronde.

    Et si l’on persiste Ă  garder une petite prĂ©fĂ©rence pour l’intĂ©grale des Italiano – entre autres dans le Finale du Quatuor n° 14, phrasĂ© plus ramassĂ© –, on reste pantois devant cet extrĂȘme dĂ©liĂ© – conclusion du Quartetto Serioso –, la vitesse d’archet des tenues, la plĂ©nitude des accords – la sonoritĂ© de sirĂšne de paquebot qui ouvre l’Opus 127 –, l’énergie considĂ©rable d’une Grande Fugue – insĂ©rĂ©e Ă  sa place d’origine, en conclusion du TreiziĂšme Quatuor, privĂ© ici de son finale ultĂ©rieur – oĂč chacun semble jouer sa vie.

    Petites précisions éditoriales enfin. Le coffret contient la transcription de la NeuviÚme Sonate pour piano, et le Quatuor les Harpes, jamais publié séparément, est disponible dans la seule intégrale, geste peu charitable pour ceux qui auraient acquis les volumes séparés au prix fort. Pour les autres, le bonheur sera sans nuages.



     
    Le meilleur de Liszt



    Alfred Brendel plays Liszt – Artist’s choice
    Franz Liszt (1811-1886)
    Sonate en si mineur – Jeux d’eau Ă  la Villa d’Este – Unstern : sinistre, disastro – Nuages gris – Sursum corda – Abendglocken – Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen – Danse macabre – AnnĂ©es de pĂšlerinage : deuxiĂšme annĂ©e, Italie – VallĂ©e d’Obermann – FunĂ©railles – CsĂĄrdĂĄs macabre – Deux lĂ©gendes – La lugubre gondola – Invocations – PensĂ©e des morts – BĂ©nĂ©diction de Dieu dans la solitude – Fantaisie et fugue sur le nom de BACH
    Alfred Brendel, piano
    Enregistrements : 1972-1991
    3 CD Decca 478 2825

    2011 a Ă©tĂ© l’occasion de commĂ©morer deux grands maĂźtres, Gustav Mahler et Franz Liszt. GĂ©rard Mannoni a soulignĂ© l’importance de la parution des AnnĂ©es de pĂšlerinage selon Bertrand Chamayou chez NaĂŻve. Attardons-nous sur une rĂ©Ă©dition en nous frottant Ă  la sĂ©lection de 3 CD Decca puisant dans le legs lisztien d’Alfred Brendel.

    Coffret admirablement agencĂ© – il s’agit du choix trĂšs Ă©clairĂ© de l’artiste –, brossant un vaste panorama de la production pianistique du virtuose hongrois dans des interprĂ©tations grattant jusqu’à la substantifique moelle de l’analyse structurelle, jusqu’aux arcanes de la polyphonie. On se rĂ©jouira donc d’une sĂ©lection portĂ©e sur des partitions faisant une grande place Ă  la couleur, Ă  l’atmosphĂšre plus qu’à la pyrotechnie pure.

    Et s’il est un domaine oĂč Brendel excelle comme aucun autre, c’est bien dans les derniers opus Ă©nigmatiques de la pĂ©riode de l’AbbĂ© Liszt, quand l’écriture se rarĂ©fie et atteint au mysticisme renvoyant toutes les cascades d’accords du monde Ă  leur vacuitĂ©.

    On sera donc plongĂ©s en pleine interrogation face aux quintes diminuĂ©es bĂ©antes, aux rythmes pointĂ©s d’Unstern, fascinĂ©s par l’art de la pĂ©dalisation et de la rĂ©sonance dans Nuages gris. Pas une piĂšce n’échappe Ă  l’art de la dramaturgie patiente qui porte ce toucher – Sursum corda d’une angoisse irrĂ©pressible, Lugubri gondole dĂ©sertiques Ă  souhait.

    Au passage, on tient l’une des rĂ©fĂ©rences absolues de l’intĂ©grale de l’Italie, deuxiĂšme des AnnĂ©es de pĂšlerinage. Et bien qu’inconditionnel de la lecture dĂ©jantĂ©e de Vladimir Horowitz, comment ne pas ĂȘtre subjuguĂ© par la radiographie de la Sonate en si – quatriĂšme et ultime enregistrement (1991) –, rigoureuse, attentive Ă  chanter, non sans sculpter le clavier avec une puissance magnifiquement valorisĂ©e par la prise de son ?

    On retrouve avec le mĂȘme plaisir la cĂ©lĂšbre Totentanz gravĂ©e Ă  l’époque Philips aux cĂŽtĂ©s de Bernard Haitink, ainsi que le live de la VallĂ©e d’Obermann (Amsterdam 1981) et des FunĂ©railles (Vienne 1981). Au final, avec une telle colonne vertĂ©brale intellectuelle, le souvent dĂ©criĂ© Liszt gagne une incontestable aura de respectabilitĂ© et touche au sublime.



     
    Mahler granitique



    Gustav Mahler (1860-1911)
    Symphonies n° 2, 4, 7 et 9
    Das Lied von der Erde
    3 RĂŒckert-Lieder
    2 Wunderhorn Lieder
    Elisabeth Schwarzkopf, Hilde Rössl-Majdan (2), Fritz Wunderlich (Lied), Christa Ludwig (Lied, RĂŒckert, Wunderhorn)
    Philharmonia Chorus
    (New) Philharmonia Orchestra
    direction : Otto Klemperer
    Enregistrements : Londres, 1961-1968
    Coffret 6 CD EMI Classics 0 83365 2

    À l’initiative de sa branche française, EMI garnit son catalogue de trĂšs sympathiques coffrets de fin d’annĂ©e, permettant entre autres pour la premiĂšre fois – et pour Ă  peine vingt euros – de disposer en une seule boĂźte cartonnĂ©e de la totalitĂ© du legs mahlĂ©rien de Klemperer en studio, traduction des textes chantĂ©s incluses.

    Fascination intacte d’une NeuviĂšme Symphonie marmorĂ©enne, vĂ©ritable classique du disque – un Adagio final jansĂ©niste, loin des suppliques dĂ©chirantes d’un Abbado –, jubilant d’ironie dans une forme d’autodĂ©rision typiquement juive souvent saluĂ©e par Pierre Boulez. MĂȘme incontestable rĂ©ussite pour un Chant de la terre qui rĂšgle la question discographique aux cĂŽtĂ©s de Bruno Walter.

    Timbres du Philharmonia d’une acuitĂ© idĂ©ale pour ces poĂšmes-bonzaĂŻs ciselĂ©s comme autant de miniatures, rien n’échappe Ă  la vigilance du vieux maĂźtre, et certainement pas la vitalitĂ© d’un Fritz Wunderlich indĂ©trĂŽnable, ou la radiance d’une Christa Ludwig au sommet, y compris dans les quelques Lieder en complĂ©ment.

    Un peu sĂ©vĂšre, la QuatriĂšme Symphonie bĂ©nĂ©ficie d’un travail de musique de chambre et du soprano ĂŽ combien habile Ă  Ă©voquer la Vie cĂ©leste d’Elisabeth Schwarzkopf. MĂȘme radiance de la reine du Lied dans une DeuxiĂšme Symphonie longtemps cĂ©lĂ©brĂ©e pour sa nervositĂ© – une Marche funĂšbre initiale en 19’.

    Reste le cas de la SeptiĂšme Symphonie, qui n’a jamais eu les faveurs de la critique. Il faut dire que l’approche – Ă©tendue sur quelque cent minutes, un record ! – a de quoi rebuter par son extrĂȘme dĂ©cantation – le Finale –, par son atonie de façade – l’introduction, comme expirĂ©e de poumons Ă  bout –, ses soudains Ă©clats entĂ©nĂ©brĂ©s, sa fin de premier mouvement plaies bĂ©antes Ă  l’air.

    Et pourtant, la fascination l’emporte face Ă  cette approche terroriste, purgatoire aux allures d’enfer oĂč en guise de sĂ©rĂ©nades, on a droit Ă  deux nuits de cauchemars, de processions claudicantes. Plus le moindre rythme de danse qui distille un tant soit peu d’innocence dans cette vision Ă©puisante de pessimisme, prĂŽnant la damnation Ă©ternelle.



     
    Humain, trop humain




    Gustav Mahler (1860-1911)
    The Complete Symphonies
    Studio Cycle :
    Symphonies n° 1-9
    Das Lied von der Erde
    Adagio de la Symphonie n° 10
    Edith Mathis, Doris Soffel (2) ; Ortrun Wenkel (3) ; Lucia Popp (4) ; Elizabeth Connell, Edith Wiens, Felicity Lott, Trudeliese Schmidt, Nadine Denize, Richard Versalle, Jorma Hynninen, Hans Sotin (8) ; Klaus König, Agnes Baltsa (Lied)
    London Philharmonic Choir (2, 3, 8) ; Southend Boys Chorus (3) ; Tiffin School Boys Chorus (8)
    Live Recordings :
    Symphonies n° 5-7
    London Philharmonic Orchestra
    direction : Klaus Tennstedt
    Enregistrements : Londres, 1977-1986 (studio), 1988-1993 (live)
    Coffret de 16 CD EMI Classics 0 94493 2

    S’il est un point commun entre Otto Klemperer et Klaus Tennstedt, c’est que l’un comme l’autre ont dĂ» faire face Ă  la dĂ©pression tout au long de leurs existences respectives. Au-delĂ  du parallĂšle, la maniĂšre de Tennstedt, dont EMI rĂ©Ă©dite Ă  prix doux l’intĂ©grale studio augmentĂ©e de prises live pour les symphonies instrumentales mĂ©dianes, diffĂšre sensiblement de celle de son aĂźnĂ©.

    Ici, peu de dimension analytique, et un interventionnisme trĂšs limitĂ© sur l’ensemble du cycle, qui respire naturellement, sans tripatouillages ni effets de manche, avec un son ample et un art magistral des transitions. On notera en revanche un climat gĂ©nĂ©ral ouvertement tournĂ© vers la dĂ©cadence qu’on rapprochera du SĂ©cessionnisme viennois.

    Si le geste de Bernstein fascine par son expressivitĂ© dĂ©bordante d’énergie de vivre, la battue de Tennstedt happe par son angoisse face Ă  la mort, et dĂ©clenche souvent un maelström trĂšs sombre, appuyĂ© sur des cuivres graves admirablement burinĂ©s, avec son lot de rugositĂ©s et de petites imperfections trahissant une vĂ©ritable fĂȘlure.

    Sostenuto constant, y compris dans des phrasĂ©s magnifiques, le cycle prĂ©sente notamment une CinquiĂšme, une SixiĂšme d’anthologie, la premiĂšre d’une puissance tellurique mais refusant l’exaltation finale en studio – contre un live au contraire brĂ»lant –, la seconde d’une urgence palpable, aux cordes vibrantes, au mouvement lent dĂ©chirant, ainsi qu’un Adagio de DixiĂšme Symphonie d’un dĂ©sespoir sans appel – la premiĂšre entrĂ©e de tout l’orchestre aprĂšs l’introduction – jusqu’à un climax d’une acuitĂ© insoutenable – la trompette.

    L’Orchestre philharmonique de Londres, sans ĂȘtre exactement le Concertgebouw d’Amsterdam, les Berliner ou les Wiener, dĂ©livre une pĂąte somptueuse, charnue, aux excellentes rĂ©serves de tension chez les cordes. Une intĂ©grale des symphonies de Mahler – Chant de la terre inclus – honorablement chantĂ©e, d’une fervente humanitĂ©, sans vrai point faible, et dont la dĂ©cadence a Ă©tĂ© souvent imitĂ©e mais jamais dĂ©passĂ©e dans son intĂ©gritĂ©. Joyeux NoĂ«l !



     

    Yannick MILLON
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