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ENTRETIENS 22 juillet 2019

Ahmed Essyad,
les sons pour le dire

© Op√©ra du Rhin

Compositeur au carrefour de plusieurs cultures, Ahmed Essyad a n√©anmoins choisi le moyen √Ęge comme cadre de son dernier op√©ra. Son H√©lo√Įse et Ab√©lard jou√© actuellement au Th√©√Ętre du Ch√Ętelet en atteste, apr√®s avoir √©t√© cr√©√© √† la fin de l'ann√©e derni√®re √† l'Op√©ra du Rhin. Rencontre.
 

Le 17/05/2001
Propos recueillis par Françoise MALETTRA
 



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  • Ahmed Essyad, vous √™tes ce " musicien entre deux rives " qui ne cesse de rechercher l'alliance intime entre vos racines arabo-berb√®res et la musique occidentale, H√©lo√Įse et Ab√©lard serait aujourd'hui son point d'ancrage le plus fort ?

    Je ne pense pas qu'il puisse y avoir d'écriture sans obsession. Quand je regarde les oeuvres des anciens, Mozart, Beethoven, Stravinski, Schoenberg, Debussy, je vois, je sens leurs obsessions constamment présentes. Personnellement, j'ignore la nature de la mienne et je veux l'ignorer, car il me semble que si je la saisissais un jour, je cesserais d'écrire. Et si cet opéra n'a pu m'en affranchir, il m'a permis d'aller plus loin que jamais dans cette tentative de fusion entre mes deux cultures.

     
    Un des derniers disciples de Schoenberg, Max Deutsch, qui fut votre ma√ģtre, vous r√©p√©tait¬†: "¬†n'oubliez pas, Essayd, que la musique est vocale, ou qu'elle n'est pas¬†!¬†". Lui avez-vous ob√©it¬†?

    Si 8O% de ma musique est √©crite pour la voix, c'est une d√©marche qui va bien au-del√†. C'est la n√©cessit√© d'√™tre dans l'√©vidence du phras√©, dans la clart√© du "¬†dit¬†". La voix impose cette discipline. M√™me si elle est fragile et si vuln√©rable, elle nous appartient. Pour les instruments, c'est tout aussi complexe. Et ce que voulait dire Max Deutsch, c'est que m√™me lorsque l'on √©crit pour eux, il faut toujours penser la phrase √† la mesure du corps. Je viens d'une culture o√Ļ la voix est fondamentale, o√Ļ le verbe est fondateur. La musique est inconcevable sans la voix. L'instrument n'est l√† que pour √™tre son miroir, son √©cho.

     
    H√©lo√Įse et Ab√©lard est un hommage, avez-vous dit, " √† ces femmes qui m'ont aid√© √† me conna√ģtre, qui m'ont appris √† aimer ". O√Ļ est pour vous la grandeur de celles-ci ?

    Ab√©lard est quelqu'un de brillant. Un c√©r√©bral, une intelligence fabuleuse, un savoir universel, un pol√©miste implacable. H√©lo√Įse, c'est tout autre chose. Elle est fine, cultiv√©e, capable de se mesurer avec l'intelligence d'Ab√©lard, mais il y a en elle une r√©volte extraordinaire, une exigence envers elle-m√™me et le monde qui l'entoure, hors du commun. Chez Ab√©lard, la pratique du pouvoir suppose le compromis, jusque dans ses relations avec H√©lo√Įse.

    H√©lo√Įse, elle, est enti√®re. Elle aime Ab√©lard d'un amour mystique, sans raison autre que d'aimer cet homme. Quand Ab√©lard prononce le mot " divin ", il l'entend comme un instrument. Chez H√©lo√Įse, il br√Ľle, comme la source de la lumi√®re elle-m√™me. Elle ne lui pardonnera jamais, par exemple, de l'avoir oblig√©e √† l'√©pouser pour sauver les meubles. En cela, c'est une femme parfaitement moderne. Elle est des n√ītres. Ab√©lard appartient √† l'histoire de la pens√©e. H√©lo√Įse nous habite encore. Elle est l'image de notre qu√™te de libert√© et d'absolu. Au 1er acte de l'op√©ra, on lui rend visite. Au dernier, c'est elle qui nous rend visite. C'est elle qui vient nous voir.

     
    Comment vivez-vous, et comment int√©grez-vous dans l'√©criture cette autre obsession majeure qu'est la perception du temps musical, entre le temps de l'oralit√©, le temps qui s'√©coule, non mesur√©, et le temps de la musique occidentale, qui est une ponctuation inexorable, m√™me si le s√©rialisme a tent√© de l'en d√©livrer ?

    Je recherche avant tout la pulsation, et je dirais que, dans ce sens, la partition d'H√©lo√Įse et Ab√©lard est un aboutissement. Comment faire entendre cette pulsation en dehors de la rigueur oblig√©e du premier temps dans la musique occidentale ? Impossible !

    La musique doit danser, et cette pulsation animer cette musique de mani√®re souterraine, sous-jacente. Ca, c'est l'enseignement du temps. Il m'a fallu trente ans pour y parvenir. J'ai toujours √©t√© √©bloui devant les musiques indiennes, arabes ou africaines, o√Ļ cette pulsation naissait en dehors de toute mesure. Elle √©tait dans la d√©mesure.

    Hors H√©lo√Įse et Ab√©lard sont deux volcans, consum√©s par une immense lave int√©rieure. Et la seule voie que j'ai trouv√©e c'est cette f√©brilit√© qui d√©place les √©v√©nements hors du temps et de la mesure. Ils m'ont mis sur cette voie d'une fa√ßon radicale. Ab√©lard va contr√īler son volcan, il en a les moyens. H√©lo√Įse, non.

     
    Depuis longtemps vous travaillez avec Bernard No√ęl √† la recherche d'une dramaturgie minimale qui s'attache √† une identification musicale rigoureuse des personnages et en m√™me temps √† leur ambigu√Įt√©. Il semble bien que dans cette partition c'est √† l'orchestre qu'il revient de traduire cette ambigu√Įt√© et de dire vraiment qui ils sont, n'est-ce pas¬†?

    Ca, c'est l'apprentissage de Mozart, auquel d'ailleurs je rends hommage dans le final avec le pseudo r√© mineur du Commandeur¬†: quand Ab√©lard parle d'un mariage mystique, il dit un √©norme mensonge et il le sait. Ici, les r√īles sont invers√©s¬†: c'est une femme qui dit non. Chez Mozart, l'orchestre r√©v√®le parfois la v√©rit√© des personnages quand ils mentent sur sc√®ne. L'orchestre "¬†d'H√©lo√Įse et Ab√©lard¬†" dit les choses qui les animent de l'int√©rieur¬†: cette √©ruption qui les travaille et les pousse √† jouer du verbe merveilleusement bien.

    Mais le jeu n'est pas le m√™me¬†: chez Ab√©lard, il na√ģt de la passion pour la langue et les choses de l'esprit. Chez H√©lo√Įse, il est une sainte extase. Cette langue articul√©e est proche des techniques du rap, un univers auquel on adh√®re imm√©diatement, qui lib√®re les mots de leur signification premi√®re et cr√©e des distorsions fascinantes pour un musicien. C'est pour cette raison que je ne peux plus envisager d'√©crire en dehors du texte, d'√©crire dans l'abstraction.

    Quand je re√ßois un texte de Bernard No√ęl, il n'y a pas d'ombre, et dans ses vers, vous traversez des couches de lumi√®re. Mais cette lumi√®re n'√©claire pas tout, et lorsque vous croyez avoir compris ce qu'elle vous masque, vous vous apercevez qu'il y a l√† une multitude de sens possibles. Comment les saisir¬†? Je n'ai que des sons pour le dire



    Repr√©sentation au Th√©√Ętre du Ch√Ętelet les 16,19,22 mai 2001)
    Direction musicale : Pascal Rophé
    Mise en scène : Stanisolas Nordey
    Orchestre Philharmonique de Strasbourg ¬Ė Septuor du Conservatoire National de r√©gion de Strasbourg ¬Ė Choeur de l'Op√©ra du Rhin.
    Avec Jia-Lin Zhang (H√©lo√Įse), Peter Savidge (Ab√©lard), Anna Burford (Roswita), Ren√© Schiffer (Garlande), Jonny Maldonado (Fulbert), Maja Pavlovska (Choryph√©e).

     

    Le 17/05/2001
    Françoise MALETTRA



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