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ENTRETIENS 11 aoűt 2020

Jean-Philippe Lafont sans artifice

Il fut l'un des héros de la dernière saison de Bayreuth et vient de retrouver l'Opéra Bastille avec le Falstaff de Verdi: un itinéraire qui, pour Jean-Philippe Lafont, se double d'une incessante réflexion sur la technique vocale et ses conséquences sur l'interprétation.
 

Le 24/02/2000
Propos recueillis par Michel PAROUTY
 



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  • Vous venez de reprendre Ă  Paris le rĂ´le de Falstaff, que vous avez abordĂ© voici une douzaine d'annĂ©es; comment a Ă©voluĂ© votre personnage?

    J'ai chanté Falstaff dans sept productions différentes, entre autres celle mise en scène par Willy Decker, qui est pour moi un grand directeur d'acteurs, et dans une version semi-scénique dirigée par John Eliot Gardiner à Baden-Baden puis aux Proms de Londres, et que l'on verra au Châtelet. Je crois que mon personnage a évolué dans le sens du dépouillement. Au début, j'étais plus jeune chien, plus monolithique, plus rude, et sans doute plus disponible physiquement. Je souhaite désormais éviter ce qui est redondant et inutile, donner à Falstaff davantage de sensibilité et d'individualité; après tout, c'est lui le plus intelligent du plateau, les autres ne cherchent qu'à le tourner en ridicule parce qu'ils n'ont rien à faire et qu'il est trop différent d'eux. C'est facile de tourner en dérision quelqu'un de différent; déjà à l'école, si vous êtes petit et gros, vous avez des problèmes avec vos camarades de classe.

     
    On imagine mal Gardiner dans Verdi; qu'a-t-il apporté à Falstaff?

    C'était lui, déjà, qui m'avait dirigé à l'Opéra de Lyon, lors de ma prise de rôle. Il a fait de Falstaff un merveilleux divertissement, mais il a sutout souligné combien c'est un ouvrage d'ensemble, qui se démarque foncièrement des autres oeuvres de Verdi. Il y a du Mozart dans Falstaff, et Gardiner l'a bien compris. A Baden-Baden, il m'a tendu sa baguette pour que je dirige la fugue finale. A Londres, aux Proms, les difficultés étaient d'autant plus grandes que nous avions le chef derrière nous, que nous étions très près des spectateurs, et que nous pouvions être tentés de nous laisser aller à des facilités.

     
    Comment travaillez-vous avec un metteur en scène?

    Dans un premier temps, je suis une feuille blanche, je me mets entièrement à sa disposition; c'est à moi de faire preuve de mes qualités dans n'importe quelle situation. Le metteur en scËne a sa propre vision, je n'apporte qu'un vernissage. A priori, je ne dis jamais non, sauf une fois à Amsterdam, à Harry Kupfer, alors que nous répétions une Damnation de Faust; je chantais Méphisto, et pendant "Voici des roses", je devais faire asseoir Barry McCauley, qui interprétait Faust, sur un tapis d'ordures, lui caresser le sexe...On peut tout faire si l'on a une raison valable, mais j'ai horreur de la vulgarité.

     
    Le répertoire français semble tenir une place restreinte dans votre répertoire; est-ce un choix?

    Je pense avoir jusque là mené une carrière sage et contrôlée. J'ai fait quelques Escamillo sans gloire, des Valentin de Faust, des Lescaut de Manon. En fait, mon grand rôle français c'est Golaud dans Pelléas et Mélisande; je l'ai beaucoup chanté et c'est l'un de mes personnages préférés.

     
    On s'attendrait à vous entendre dans Hérodiade de Hérodiade ou Athanaëm de Thaïs.

    Les rares fois où on me les a proposés, je n'étais pas libre.

     
    Comment évolue votre voix, qui a atteint sa mâturité ?

    J'ai mis longtemps à comprendre ce que Denise Dupleix, mon professeur, a voulu me dire. J'ai remonté ma position vocale pour assumer des tessitures plus tendues, j'ai travaillé la flexibilité, l'allègement de l'aigu. En janvier 2001, je reprendrai Rigoletto à Toulouse; c'est un rôle qui me posait des problèmes parce que je maîtrisais mal le cantabile et que je chantais en me souciant trop du volume sonore. Je crois que maintenant il me paraîtra plus facile. Cet été, j'ai fait mes débuts à Bayreuth dans Telramund de Lohengrin. Vous savez que l'acoustique, là-bas, est formidable. La première fois que j'ai ouvert la bouche, on m'a dit que c'était trop fort- et j'avais pour partenaire Gabriele Schnaut, qui est une voix monumentale. Or ce qui est intéressant, c'est la vibration du timbre, pas la puissance. Ce que je voudrais, dans les années qui viennent, c'est trouver une excellence de timbre, en dégraissant, si je puis dire, la matière première.

     
    Ce qui aura, bien sûr, une influence sur votre jeu.

    Je voudrais faire en sorte que mon interprétation soit davantage fondée sur la précision musicale, sur la beauté vocale. Compenser l'imprécision rythmique et musicale par un excès d'activité physique et dramatique n'est pas nécessaire, je trouve que cette dépense d'énergie est trop souvent utilisée à mauvais escient. Le legato n'a jamais été ma qualité première, j'ai besoin d'une énorme concentration pour m'améliorer dans ce domaine et obtenir un chant plus soigné. Le répertoire allemand a été pour moi une aide précieuse, et tout ce qu'il m'a appris a influencé ma manière d'interpréter l'opéra italien. Je pense que je n'ai pas encore vraiment décollé dans ce domaine, j'ai souvent chanté Macbeth et Nabucco, mais j'ai encore beaucoup à faire pour obtenir ce que je veux. Je vais bientôt incarner Scarpia à La Scala de Milan, avec Riccardo Muti; et je peux dire que tout ce que je faisais auparavant dans ce rôle me semble maintenant inutile. Le théâtre est dans la musique; les artifices ne servent à rien.

     
    Votre interprétation de Barak dans La Femme sans ombre de Richard Strauss a été très remarquée; pourquoi avez-vous abordé ce rôle écrasant?

    Denise Dupleix m'avait dit il y a bien longtemps: "Un jour, tu chanteras Barak". J'avais quelques années de carrière à l'époque, je connaissais peu le répertoire, Les Pêcheurs de perles de Bizet, c'était mon maximum. On m'a fait écouter Wozzeck, Pelléas, et je me suis dit: "Si je dois vraiment chanter ça, je reste professeur de gymnastique." J'avais davantage en tête Rigoletto, ou des rôles vocalement très généreux. Finalement, j'ai chanté Golaud, qui est devenu l'un de mes rôles préférés. Un jour, Jacques Karpo, qui dirigeait l'Opéra de Marseille, m'a proposé Barak; j'ai d'abord été complËtement déstabilisé, puis conquis.

     
    Le répertoire allemand vous a aidé dans votre carrière internationale?

    Enormément. Il m'a bonifié en tant qu'artiste et en tant qu'homme. Il m'a permis de me faire reconnaître, ce qui n'est guère évident avec le répertoire italien. La musique de Wagner m'apporte une grande plénitude spirituelle.

     
    Wagner est d'ailleurs très présent dans vos projets.

    Oui, puisque je vais participer à une production en concert de Rienzi à Barcelone, et qu'une prise de rôle très importante pour moi sera Hans Sachs des Maîtres-chanteurs de Nuremberg à Toulouse en 2002. Entre temps, j'aurai fait plusieurs détours, dont un par Verdi, pusque je vais aborder dans quelques mois Iago d'Otello. Et je reviendrai un moment vers l'opéra français avec Sancho Pança dans le Don Quichotte de Massenet, aux côtés de Samuel Ramey. Un de mes grands regrets, c'est de ne pas avoir suffisamment de temps pour des récitals de mélodies; les Kindertotenlieder de Maher me tentent... espérons."


     

    Le 24/02/2000
    Propos recueillis par Michel PAROUTY



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