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ENTRETIENS 11 aoűt 2020

Philippe Bianconi, un grand pianiste discret

Philippe Bianconi n'est pas de ceux dont on parle régulièrement. Il n'occupe pas le devant de la scène française à outrance. C'est presque un euphémisme que de le souligner. La presse spécialisée, quant à elle, ne lui a jamais dédié la moindre " une ". Ce pianiste sans esbroufe possède pourtant le recul des musiciens qui abordent la quarantaine avec lucidité et bénéficient d'un regard authentique sur leur art.
 

Le 30/01/2000
Propos recueillis par Stéphane HAIK
 



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  • Parmi les pianistes français, vous ĂŞtes sans doute celui qui peut le plus facilement s'enorgueillir d'avoir remportĂ© deux des prix les plus prestigieux du " circuit " : le Robert Casadesus Ă  Cleveland en 1981 et, quelques annĂ©es plus tard, le Van Cliburn (mĂ©daille d'argent) Ă  Fort Worth. Quels souvenirs en gardez-vous ?

    Ils commencent à devenir un peu anciens, mais sont encore bien présents, car ces deux concours m'ont permis d'entamer une carrière aux États-Unis que je ne m'imaginais pas faire, même dans mes rêves les plus fous. Vous savez, les concours laissent toujours des sentiments mitigés. Bien sûr, si vous êtes parmi les heureux élus, ils représentent un " cachet " de qualité, aux yeux du moins de ceux qui vous l'attribue. D'un autre côté, les concours ne sont pas un sésame, et ils continueront encore longtemps à poser la question des critères qui départagent les candidats : des critères qui ne peuvent jamais être objectifs, car à bien y regarder, chacun des musiciens en lice possède non seulement une technicité dont il est difficile de contester le niveau, mais un point de vue sur l'oeuvre qu'il doit interpréter. Tout est donc affaire de goût. C'est la raison pour laquelle il faut savoir relativiser la portée des concours.

     
    Votre prix au concours Casadesus a tant frappé les esprits que l'on vous a immédiatement accolé l'image du digne héritier de Robert Casadesus. Cette comparaison vous paraît-elle légitime ?

    Elle me semble partiellement juste : c'est plutôt à son épouse et dépositaire, Gaby Casadesus, que je dois l'essentiel de ce que je suis musicalement. Son art était clairement " balisé " : tout en finesse, en élégance, en pureté, sans " effets de manche ". Ce sont ces valeurs qu'elle m'a transmises et qui, à n'en pas douter, reflétaient aussi la conception pianistique de Robert Casadesus. Ma chance a été de la rencontrer à un moment charnière de mon évolution : je venais de remporter mon prix au conservatoire et ressentais encore le besoin d'apprendre. Ses conseils furent précieux, notamment sur le plan technique, où elle m'indiquait toujours l'importance de la "digitalité", ce besoin impérieux d'aller " au fond du clavier ", qui permet d'obtenir ainsi cette rondeur de son si caractéristique d'une certaine école française.

     
    Comment expliquez-vous que les Casadesus ne fassent que rarement partie des interprètes auxquels se référent les jeunes pianistes français ?

    Sur cette question, il n'y a pas différentes hypothèses possibles : les Casadesus ayant fait une grande partie de leur carrière aux États-Unis, le public français les a un peu oubliés. Comme on dit, loin des yeux, loin du coeur

     
    C'est un peu aussi votre histoire personnelle


    La preuve, là encore, que remporter des prix outre-Atlantique, cela n'a pas que des côtés positifs
    Je reviens lentement mais sûrement sur les scènes françaises. J'ai toujours refusé de m'installer vraiment aux États-Unis, car je crois que j'aurais été totalement oublié des organisateurs français. J'ai souffert de ne pas être plus souvent invité dans l'Hexagone. À croire que les Français ne me connaissaient tout simplement pas

     
    À moins que ce soit une résurgence de cet ancien syndrome franco-français, qui veut que les artistes français soient, par définition, moins intéressants que leurs homologues étrangers. Si tel est le cas, est-ce une forme de racisme franco-français ?

    Peut-être. Avant moi, des musiciens comme Tortelier, ont eu à se plaindre de cette situation. Je crois cependant que les choses commencent à évoluer. Les mélomanes français ne sont plus en quête exclusive d'exotisme. Il faut dire que les pianistes français de la nouvelle génération, dont je suis l'un des aînés, ont su prouver au grand jour ce dont ils étaient capables : en se " libérant " des carcans dans lesquels on les avait enfermés, volontairement ou non, ils ont pu montrer à quel point ils possédaient une vraie personnalité, qui ne soit pas la copie conforme et servile d'un " déjà vu " ou d'un " déjà entendu ".

     
    Venons-en à votre répertoire. Celui-ci est assez éclectique : les Français - Ravel, notamment -, mais aussi les Allemands - Schumann et Schubert, en particulier -, pour lesquels vous semblez avoir une affection particulière


    C'est vrai que l'art allemand me passionne, qu'il s'agisse de sa musique, de sa littérature ou de sa philosophie. À quinze ans, je suis allé à Bayreuth : un émerveillement pour Wagner est né, une inclinaison pour son onirisme, pour sa force tellurique aussi. Aujourd'hui encore, Wagner continue de " parler " à la partie adolescente que j'ai conservée, bien qu'approchant les quarante ans. De là à établir des ponts avec le répertoire pianistique allemand il n'y a qu'un pas
    qu'il ne faudrait pas non plus franchir. Par contre, entre l'univers des écrivains et des philosophes allemands - les Novalis, Richter, Hoffmann - et l'univers de Schumann - ce compositeur que je choisirais s'il ne fallait en choisir qu'un seul -, il existe des parallèles excitants à établir, des interpénétrations enrichissantes, entre autres cette fameuse dualité entre raison et déraison, présente chez tous ces artistes à un degré ou a un autre. Schumann a, lui, poussé ce " balancement " jusqu'au paroxysme, aux confins de l'inconscient.

     
    Justement ne faut-il pas donner toujours davantage de " sens " au sostenuto chez Schumann ?

    Ce n'est pas le seul aspect important chez Schumann, mais il est vrai que le sostenuto, quand il est employé à bon escient, permet de ne pas présenter un Schumann trop volatil. Les couleurs sont tout aussi capitales : associées à un sostenuto mesuré, elles autorisent ces changements d'humeur dont nous venons de parler.

     
    L'autre grand Allemand pour lequel vous avez montré depuis longtemps un grand intérêt, c'est Schubert. Est-il aisé de passer d'un monde l'autre ?

    J'ai toujours beaucoup aimé Schubert, mais son abord ne fut pas facile, car longtemps je ne savais pas dans quelle catégorie le classer : était-il le dernier classique ou plutôt le premier romantique ? Cette question m'a troublé à un tel point que, pendant un certain temps, je ne l'ai pas joué. Et puis est venu le jour où j'ai cessé de vouloir trouver la solution. J'ai alors commencé à le découvrir vraiment.

     
    Votre rencontre avec le baryton allemand Hermann Prey - avec lequel vous avez enregistré, pour Denon, les trois grands cycles de mélodies (La Belle Meunière, Le Voyage d'hiver et Le Chant du cygne) - a-t-elle favorisé votre entrée dans l'univers de Schubert ?

    Énormément. Cette rencontre est un de mes grands souvenirs de musicien. Imaginez un jeune homme de 25 ans face à un géant comme Prey ! Rapidement, il m'a mis en confiance et expliqué que le pianiste, dans les mélodies de Schubert, n'était en rien un accompagnateur, mais un partenaire qui fait jeu égal. J'ai conservé les partitions, annotées de sa main, bourrées d'indications précieuses pour le schubertien que je suis devenu.

     

    Le 30/01/2000
    Propos recueillis par Stéphane HAIK



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