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ENTRETIENS 09 aoŻt 2020

Jean-Yves Thibaudet : le piano fait homme
© Emi Classics

De Los Angeles √† Paris, Jean-Yves Thibaudet aime cultiver les diff√©rences. Non par go√Ľt de la provocation, mais parce qu'il jure ses grands dieux que la musique ne conna√ģt pas de fronti√®res. De Rachmaninov √† Evans, de Debussy √† Ellington, ce marathonien du clavier continue de susciter aujourd'hui la curiosit√© de ses contemporains. Cet oiseau rare du piano international faisait escale √† Paris, les 2 et 3 f√©vrier, pour deux concerts avec l'Orchestre de Paris dirig√© par Yan-Pascal Tortelier. Entretien.
 

Le 02/03/2000
Propos recueillis par Stéphane HAIK
 



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  • La disparition de Friedrich Gulda a laiss√© les m√©lomanes sans voix.
    Dans les hommages qui lui ont été rendus dans la presse, certains ont
    écrit que vous étiez l'un de ses fils spirituels. Reconnaissez-vous
    cette filiation ?


    Me comparer √† Gulda, c'est l'un des plus beaux compliments qu'on puisse me faire. Je ne sais pas si je suis l'un de ses h√©ritiers. En tout cas, une chose est certaine : Gulda est l'un des rares musiciens qui ait atteint un si haut degr√© de comp√©tence musicale tant en jazz qu'en classique. Et puis Gulda, c'√©tait aussi un provocateur-n√©, jamais en panne d'id√©es folles pour √©gayer l'un de ses r√©citals, et bouleverser ainsi d'ancestraux rituels un peu d√©suets. Ce sens de la mise en sc√®ne, forme de happening avant l'heure, Gulda le ressentait au plus profond de lui-m√™me : une mani√®re d'√™tre plus que de para√ģtre, qui ne devait rien √† des " coups " de marketing tels qu'ils peuvent aujourd'hui se pratiquer. Se d√©v√™tir, apostropher le public, changer de r√©pertoire en plein milieu d'un concert, au grand dam de son auditoire : seul Gulda avait le cran et le temp√©rament de ce genre de fantaisies. Un peu comme Dali en peinture. J'avoue ne pas ressentir ce besoin d'excentricit√©s. En ce sens, je crois ne jamais pouvoir revendiquer la place de fils spirituel (rires).

     
    De Gulda, on peut dire que vous avez au moins hérité du souci de décloisonner les musiques. Chez vous, c'est presque devenu " une marque de fabrique ". Comment défendre ce dessein sans tomber ni dans la vulgarité, ni dans la démagogie outrancière ?

    La fronti√®re est, il est vrai, souvent t√©nue entre ce qu'il convient de nommer le bon et le mauvais go√Ľt, et il n'est pas de solutions id√©ales et uniques pour √©viter cet √©cueil. Le terme de " crossover " n'existe pas dans ma bouche ; il y a la bonne et la mauvaise musique. La vraie question est : comment populariser la musique classique, tout en lui conservant ses atours ? Attirer un public nouveau √† Beethoven, c'est sans doute accepter de l'y conduire par des chemins de traverse : un concert de jazz de bonne qualit√© peut drainer un nombre significatif de m√©lomanes curieux, que le " monde classique " peut int√©resser, √† condition de les y amener en douceur. Prenons l'exemple de mon disque Bill Evans : celui-ci a sans nul doute pouss√© certains √† aller plus en avant dans ma discographie, qui comprend aussi les concertos de Rachmaninov et les Pr√©ludes de Debussy. C'est une m√©thode comme une autre. Elle semble en tout cas pour l'heure l'une des plus efficaces.

     
    Que pensez-vous qu'un musicien de jazz puisse apporter à un musicien " classique " ?

    Incontestablement, un musicien " classique " en contact régulier avec le jazz bénéficie d'un gain de flexibilité expressive que sa formation d'origine ne lui a pas toujours offert. Sans oublier cette fascinante rythmique jazzy, à la fois immuable pulsation et espace de liberté inespéré : deux éléments aux antipodes qui rendent la pratique du jazz passionnante.

     
    Outre le jazz, votre c¬¶ur bat pour l'art lyrique. Il y a quelques ann√©es, au Met de New York, vous avez tenu le r√īle du pianiste muet dans Fedora de Giordano, aux c√īt√©s de Domingo et Freni. Quel souvenir gardez-vous de cette exp√©rience ?

    C'était incroyable, magique. Mon amour pour le chant atteignait là son paroxysme. Spectateur fidèle du Met, je ne me rendais pas vraiment compte à quel point ce que je voyais sur scène pouvait exiger une telle somme de travail en amont. Me mêler à cette production, c'était partager des émotions, dont je ne soupçonnais pas qu'elles puissent exister à pareille intensité.

     
    Le chant fait vraiment partie de votre univers. Vous avez √©t√© l'accompagnateur de Brigitte Fassbaender, d'Angelika Kirchslager, d'Olga Borodina et, en juin 1998, vous avez √©tiez pr√©sent aux c√īt√©s de Cecilia Bartoli au Teatro Olimpico de Vicence pour un concert diffus√© en direct √† la t√©l√©vision et enregistr√© pour Decca. Le soliste international que vous √™tes a d√Ľ faire preuve d'une certaine abn√©gation ?

    C'est un peu mon originalité : je mène une carrière internationale, mais suis capable de me mettre au second plan, lorsque des occasions exceptionnelles se présentent. Vous savez, je crois qu'il faut être prêt à beaucoup sacrifier pour la voix, qui est le plus bel instrument du monde.

     
    A vous entendre, le chant aurait beaucoup enrichi votre connaissance de votre instrument.

    Je serais m√™me tent√© de dire que l'art lyrique est la meilleure formation qu'un instrumentiste puisse recevoir : travailler avec un chanteur, pour un pianiste, c'est entendre ce qu'est un vrai legato, c'est apprendre √† conduire une phrase, autant d'exemples qu'aucun professeur de piano ne pourra montrer avec une telle acuit√©. Je suis formel : un instrumentiste qui ne s'int√©resse pas √† l'art lyrique passe √† c√īt√© de l'essentiel.

     
    Votre passion éprouvée pour le jazz et l'art lyrique fait de vous un pianiste presque atypique. Etes-vous toujours plus heureux aux
    Etats-Unis qu'en France ?


    C'est une vieille histoire. Aujourd'hui, je passe autant de temps outre-Atlantique qu'en Europe, et en particulier en France, m√™me si l'on ne m'y voit pas beaucoup jouer. Vous voyez, il y a un malentendu qu'il faut dissiper : mon absence des sc√®nes fran√ßaises n'est pas de mon fait. Sans doute n'a-t-on pas appr√©ci√© que je fasse carri√®re aux Etats-Unis. Bien que les choses se soient arrang√©es, la France demeure le pays dans lequel je joue le moins. Je crois que les organisateurs attendent de vous une grande disponibilit√©. Le probl√®me en France, c'est que la musique, comme tous les autres arts d'ailleurs, est d√©pendante des fluctuations politiques. On travaille donc √† court terme et, pour un artiste qui m√®ne une carri√®re internationale, se lib√©rer au moment voulu est parfois difficile. Il faut souvent savoir jongler avec les dates. Un art que le pianiste ne ma√ģtrise pas toujours (rires).

     

    Le 02/03/2000
    Propos recueillis par Stéphane HAIK



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