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ENTRETIENS 23 octobre 2018

Le passe retrouvé (6) : Germaine Lubin

Cet entretien a été réalisé au moment où allait sortir le livre de Nicole Casanova « Germaine Lubin, Isolde 39 », aux Editions Flammarion. Germaine Lubin y évoque ses souvenirs à l'Opéra de Paris mais aussi à Bayreuth, et notamment Boulez y dirigeant Parsifal.
(Entretien réalisé le 10 juillet 1974 pour Le Quotidien de Paris).

 

Le 16/08/2004
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Quand êtes-vous entrée à l'Opéra de Paris ?

    J'avais 24 ans. Je me suis trouvée dans un théâtre très bien organisé. Monsieur Rouché avait auprès de lui un régisseur en chef, Monsieur Chéreau. Il organisait tout cela admirablement. Maintenant, c'est la pagaille, d'après ce que me disent mes élèves de l'Opéra. On répète le matin, le soir après le dîner, tout le temps. A cette époque, on ne répétait jamais le matin. On commençait à deux heures de l'après-midi, jusqu'à cinq heures, très rarement le soir après dîner. Rouché avait la chance d'avoir cet homme extraordinaire pour l'organisation, mais qui n'avait pas de génie comme metteur en scène, alors c'était lui qui la plupart du temps mettait en scène. C'était un artiste, un homme du monde extrêmement bien élevé, un excellent administrateur, un mécène qui a donné beaucoup d'argent à l'Opéra.

     

    Quel souvenir gardez-vous des mises en scène de Rouché ?

    La chose la plus étonnante qu'il ait faite a été Elektra. C'était admirable. On parle d'Elektra maintenant, mais ce n'est rien du tout à côté de ce qu'il avait fait. Evidemment on raconte que c'était des petites mises en scènes vieillottes, mais c'était à cause des décors qui étaient souvent anciens. Mais quand il a créé des spectacles, il a invité des peintres et des créateurs qu'il avait déjà au Théâtre des Arts. Nous faisions un vrai travail d'équipe avec de très grands chanteurs, comme Marcel Journet dont Toscanini m'a dit à moi-même : « C'est la plus belle basse du monde ». Il y avait Pernet, un grand artiste, une troupe tout à fait remarquable avec une harmonie et une cohésion qui n'existent plus aujourd'hui, je le crains.

     

    Comment procédiez-vous pour bâtir votre répertoire ?

    Je choisissais la première. Si je les avais écoutés, j'aurais tout chanté. Mais j'ai refusé Salomé, parce que j'étais fatiguée, car je chantais beaucoup et tout le temps, à l'étranger aussi. On me laissait partir de temps en temps. Monsieur Rouché m'aimait beaucoup. C'était lui qui était venu m'entendre à l'Opéra-comique où j'avais débuté et Monsieur Carré lui a dit : « Elle est prête, elle peut aller à l'Opéra ». Le rythme de travail était très serré. Il fallait être aux répétitions de manière absolument ponctuelle. D'ailleurs, on n'avait pas grand chose à me dire. J'avais une sorte d'instinct de la scène et du geste. Quelquefois, Rouché me suggérait une modification, mais c'était très rare.

     

    Vous étiez considérée comme la plus grande cantatrice française et l'une des plus grandes du monde. Comment vous comportiez-vous dans la vie ?

    J'étais très modeste avec un grand défaut : je n'ai pas su me faire pardonner mes dons. J'étais assez dédaigneuse avec tout le monde, sauf avec les petits : les machinistes, le concierge, les habilleuses. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Mais avec les camarades qui me jalousaient, qui me détestaient, et ils l'ont prouvé plus tard en me faisant arrêter, j'étais tout à fait dédaigneuse. Mais j'avais des amis comme Pernet, Jouatte, Rouard, Richard Mayr à Vienne. Je sortais beaucoup quand j'étais Madame Géraldy, car tout Paris nous invitait. Mais quand j'ai quitté Monsieur Géraldy et que j'ai fait cette énorme bêtise de croire que j'aimais Monsieur Moreau, alors que je n'aimais que Tristan au monde, alors tout a été fini. J'ai été cloîtrée. Mais avant, nous fréquentions tout le milieu littéraire parisien.

     

    Quels rapports y avait-il entre l'Opéra et l'Opéra-comique ?

    Au moment où j'ai débuté, ils formaient vraiment deux théâtre séparés avec des répertoires différents. On jouait Carmen, Tosca à l'Opéra-Comique. Plus tard, Monsieur Rouché a administré les deux quand Monsieur Carré est parti. Je n'ai jamais rien vu de plus beau que Castor et Pollux en costumes Louis XIV, robes à paniers, perruques, grandes plumes, avec cinq ballets dont un blanc, admirable. C'était entièrement Monsieur Rouché.

     

    Est-ce que le public était aussi motivé pour une nouvelle production qu'il l'est aujourd'hui ?

    Je pense bien ! Quand il s'est agi d'Elektra, ça a été extraordinaire. Il y avait autant de ferveur et d'enthousiasme chez le public que chez les artistes. Mais tout cela tenait à Monsieur Rouché qui savait rassembler tout le monde. Il a écrit un petit livre sur la mise en scène. Il avait une grande admiration pour Reinhardt que j'ai très bien connu. Il avait monté beaucoup d'opéras de Strauss à Dresde et quand j'allais chanter à Salzbourg, j'étais toujours reçue chez lui. Il faisait des spectacles extraordinaires. Je me rappelle un Molière, Le malade imaginaire, vraiment très drôle. Il avait du génie.

     

    Quels étaient les compositeurs que vous aimiez le plus ?

    Il y avait naturellement Wagner, le grand des grands. Et puis Debussy. Figurez-vous qu'un jour Busser m'a dit que Debussy écrivait une Jeanne d'Arc pour moi. Mais il est mort avant. Vous imaginez ! Créer une Jeanne d'Arc de Debussy. Il y avait aussi Ravel, Florent Schmidt avec qui j'étais très très amie. Quand il allait à l'Institut avec Busser, le mercredi, ils venaient ensuite prendre le thé avec moi. Un mot de Florent, tordant, quand il a eu des ennuis à la Libération et qu'on l'a blanchi, on lui a proposé de reprendre son célèbre Psaume que j'avais beaucoup chanté. Il m'a proposée comme interprète, mais on s'est écrié : « Germaine Lubin, vous n'y pensez pas ! » ; « Pourquoi ? Elle n'a plus de voix ? » a-t-il répliqué. J'ai trouvé ça très drôle. J'étais aussi très amie avec les Gaubert. Ils ont passé des séjours chez moi en Auvergne où j'avais une maison.

     

    Connaissiez vous ce qu'on appelle aujourd'hui le monde des variétés ?

    Absolument pas ! Ces mondes de s'interpénétraient pas. J'allais quelquefois à l'Olympia voir Maurice Chevalier. Il m'amusait beaucoup. Il était très drôle. J'ai vu aussi Madame Piaf, plus tard. Pour moi cette femme avait du génie. Quand elle a commencé, elle est arrivée toute petite, dans une petite robe noire, avec trois poils sur la tête, des mains admirables collées à ses jambes. Et elle s'est mise à chanter. J'ai senti mon coeur battre et j'ai été émue à un point que vous n'imaginez pas. Je n'ai jamais rien vu de comparable parmi les grandes chanteuses d'opéra. J'ai chanté avec Flagstadt que j'ai beaucoup admirée. Elle avait une très belle voix mais des problèmes dans l'aigu. Elle fut une belle Isolde mais les Allemands disent que j'ai été la plus grande qu'ils aient connus. D'ailleurs, à la mort de Lauritz Melchior, avec qui j'ai beaucoup chanté, c'est ma Mort d'Isolde qu'on a passée à la BBC, pas la sienne, alors qu'elle avait gravé tout l'opéra avec lui.

     

    Avez-vous regretté de ne pas avoir été en Amérique ?

    Oui, je l'ai beaucoup regretté pour deux choses : pas pour les dollars, je n'en avais pas besoin, mais pour la publicité et pour les disques. Ici, j'ai été massacrée par le disque. Artistiquement, l'Amérique ne m'attirait pas. On y allait alors pour gagner de l'argent. Ce qui était important, c'était Bayreuth. C'était là qu'il fallait aller.

     

    Le cinéma ne vous a jamais tenté avec le physique que vous aviez ?

    J'y allais pour m'amuser, mais le chant était alors considéré comme un art bien supérieur. Un chef d'orchestre polonais qui s'appelait, je crois Szyfer, et qui dirigeait à l'Opéra, m'a une fois emmené aux studios de Billancourt et j'ai chanté en étant filmée par Dreyer. Celui-ci m'a ensuite proposé de tourner pour lui car il disait n'avoir jamais vu un visage qui était aussi beau à l'image. J'étais très belle, vous savez ! Mais je ne sais même pas ce qu'est devenue cette séquence. Mon compagnon n'a jamais voulu en entendre parler. J'en ai manqué des choses ! Juste avant la guerre, Monsieur Rouché voulait monter Norma que je chantais très bien. Mais il n'y avait pas d'Adalgise. J'étais navrée.

     

    Avez-vous bien connu le Groupe des Cinq ?

    J'ai très bien connu Sauguet dont j'ai créé La Chartreuse de Parme, Milhaud dont j'ai créé Maximilien. Auric, je l'ai connu après, chez le Comte d'Ario, à Aix-en-Provence. Il m'a dit qu'il me voulait à l'Opéra mais qu'il s'était heurté à un mur de haine insurmontable.

     

    Vous avez abordé Wagner très tôt dans votre carrière ?

    La première fois qu'on a repris Wagner à l'Opéra après la guerre de 14-18, c'est moi qui ai chanté Sieglinde. Mais je n'aime pas chanter les victimes, alors j'attendais avec impatience le jour où je chanterais Brünnhilde. Après, je me suis bien rattrapée ! J'ai chanté Brünnhilde, Isolde et Kundry partout. Wagner était très populaire. C'est le plus grand. Jamais on ne le dépassera, jamais on ne l'atteindra. Bien sûr, il y a Pelléas et les oeuvres de Ravel, de Rameau, mais nous ne sommes pas un pays de musiciens. Philippe Gaubert dirigeait pourtant admirablement Parsifal. Il devait avoir quelque chose de mystique en lui. Boulez, que j'ai entendu à Bayreuth, l'a aussi très bien dirigé, sauf le thème principal, car il n'est certainement pas mystique. Il le dirige trop vite. A part ça, il l'a très bien conduit. Il a le sens de cette musique, et il sait comme personne faire ressortir la splendeur de l'écriture orchestrale de Wagner. Au deuxième acte, il a trouvé des couleurs fantastiques pour les Filles-fleurs et bâti avec beaucoup d'intelligence les récits de Kundry. C'était encore la mise en scène de Wieland. Un peu sombre, mais absolument admirable. Je regrette que Boulez ne vienne pas diriger ici. C'est lui qui devrait être directeur de l'Opéra. C'est un grand artiste. C'est notre grand artiste.

     

    Quand vous avez chanté Elektra, c'est Serge Lifar qui avait réglé vos danses ?

    Il m'avait réglé des danses magnifiques. On répétait de deux heures à cinq heures sur la scène. A six heures, j'allais au foyer de la danse retrouver Serge qui jusqu'à sept heures réglait mes danses. Il m'avait fait faire des danses grecques. Hofmannsthal a fait d'Elektra un opéra un peu germanique, mais on y trouve quand même beaucoup de la Grèce. Je dansais éperdument. Quand je commençais la grande scène « Agamemnon ! Agamemnon ! », il m'avait inventé une sorte de pas de lionne absolument extraordinaire. Je crois qu'on m'a fait payer très cher les dons que j'avais reçu et que je n'ai pas su faire oublier.

     

    Le 16/08/2004
    Gérard MANNONI



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