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ENTRETIENS 21 novembre 2019

L'impératrice Anna Caterina Antonacci

Nerone ambigu et sadique au TCE, Anna Caterina Antonacci est en ce moment Poppea pour ses d√©buts √† l'Op√©ra de Paris, dans une production de Popp√©e sign√©e David Alden. Adul√©e des parisiens depuis sa Cassandre historique dans les Troyens au Ch√Ętelet, la sculpturale italienne ne semble avoir peur de rien, si ce n'est des √©tiquettes.
 

Le 31/01/2005
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Le public fran√ßais n'a pas √©t√© surpris de vous entendre en Nerone, bien que pour tout le monde, vous soyez Poppea. N'√©tait-ce pas √©trange de passer de l'un √† l'autre ?

    C'√©tait mon souhait, un d√©fi m√™me. J'ai beaucoup chant√© Poppea depuis 1993, notamment dans la production de David Alden, que nous reprenons √† l'Op√©ra Garnier. J'√©tais tr√®s curieuse d'aborder le r√īle de Nerone, car il est musicalement plus int√©ressant, et le personnage est plus vari√©. J'ai beaucoup aim√© m'y essayer, particuli√®rement avec David McVicar, qui est un g√©nie. J'ai accept√© cette production parce que j'√©tais s√Ľre que ce genre d'op√©ra lui irait comme un gant. C'√©tait moderne et inhabituellement provocateur. J'ai √©t√© stup√©faite de d√©couvrir √† quel point ce livret pouvait √™tre encore sulfureux aujourd'hui. Personne n'h√©site √† tuer : Poppea, Nerone, m√™me Ottavia, tuent des gens tous les jours. M√™me les ¬ę gentils ¬Ľ, Drusilla, Ottone, ne le sont qu'√† moiti√©. Cela ne les d√©range pas de fouler un cadavre pour atteindre leur but. L'op√©ra traite de la lutte pour le pouvoir entre la vertu et la fortune. Seneca est le seul champion de la vertu, mais c'est un √™tre tr√®s vaniteux.

     

    Comment êtes-vous venue à la musique baroque ?

    C'est une vieille histoire. Dès le début, j'ai étudié beaucoup de partitions anciennes au conservatoire. Malheureusement, cette musique est très peu jouée en Italie. Monteverdi est mon grand amour. C'est une combinaison parfaite entre la ligne musicale et la beauté du texte. Le Combattimento di Tancredi e Clorinda, évidemment, sur un texte du Tasse, mais aussi le livret de Busenello, le meilleur que j'aie jamais chanté, par sa fluidité, sa liberté. C'est un texte poétique, au même titre que ceux de l'Arioste, du Tasse.

     

    Comment pouvez-vous supporter les livrets des opéras de Haendel après cela ?

    Haendel est tr√®s diff√©rent, beaucoup plus vocal, et m√™me dangereux, car je dois beaucoup all√©ger mon √©mission, et je finis par perdre l'appui du diaphragme. Sur le plan dramatique, c'est plus facile √† transposer dans une autre √©poque, et cela peut √™tre tout √† fait passionnant, comme pour Rodelinda et Agrippina, qui devient une merveilleuse com√©die. Monteverdi, c'est du th√©√Ętre pur, m√™lant com√©die et trag√©die, dans une veine shakespearienne. L'Incoronazione di Poppea est l'op√©ra de toute une vie. J'ai commenc√© par Amore en 1988 √† Martina Franca, avec Alberto Zedda. Puis j'ai abord√© Poppea, et je viens de faire Nerone. Je ferai certainement Ottavia, et peut-√™tre Arnalta, pour mes vieux jours !

     

    La production la plus célèbre du Couronnement de Poppée à Paris réunissait Jon Vickers, Gwyneth Jones et Christa Ludwig. Y a-t-il une tradition monteverdienne en Italie ?

    Il y a eu des choses tr√®s √©tranges dans les ann√©es 1950, avec des voix imposantes, un orchestre surdimensionn√©. De toute fa√ßon, m√™me si cela a un peu chang√© aujourd'hui, notre conception de la voix est tr√®s diff√©rente. La sp√©cialisation n'est pas en usage en Italie ; c'est pour cette raison, par exemple, que les contre-t√©nors sont tr√®s peu employ√©s. J'ai fait une tr√®s belle Poppea √† Bologne en 1993, avec Graham Vick et Ivor Bolton. Il n'y avait que des femmes : Ottone √©tait interpr√©t√© par Bernadetta Manca di Nissa. Seule Nutrice √©tait un t√©nor. Je dois dire que pour Arnalta, je pr√©f√®re un t√©nor. Dans la production du Th√©√Ętre des Champs-Elys√©es, Tom Allen √©tait id√©al, vocalement et physiquement.

     

    Quel est votre rapport aux instruments anciens ? Est-ce plus facile de chanter avec eux ?

    Le son est diff√©rent, mais ce n'est pas plus facile. J'ai fait avec Claudio Abbado et le Philharmonique de Berlin un fabuleux concert Monteverdi : le Combat de Tancr√®de, que je fais seule ¬Ė en fait je trouve tr√®s frustrant de le faire √† trois ¬Ė, le Lamento d'Arianna et Con che soavit√†. Claudio Abbado dans Monteverdi, cela peut para√ģtre √©trange, mais il est ouvert √† tout. C'est aussi ma conception de la musique. Nous avons fait un autre concert o√Ļ Monteverdi c√ītoyait Tcha√Įkovski et une oeuvre contemporaine. Le fondamentalisme musical m'effraie. Je ne veux pas devenir une pr√™tresse du baroque !

     

    Dans les Troyens, votre français était exemplaire. Accordez-vous beaucoup d'attention à la diction ?

    La diction est fondamentale, car j'aime le th√©√Ętre. C'est une question de technique vocale. J'ai beaucoup travaill√© l√†-dessus. M√™me en italien, je suis parfois plus claire que mes coll√®gues italiens, peut-√™tre parce que je chante plus ouvert. Parfois, cette attention aux mots peut aller √† l'encontre de la beaut√© de la voix. Je ne suis d√©sormais plus pr√™te √† faire ce sacrifice dans les zones difficiles, l'aigu notamment, il faut trouver un compromis. Dans le m√©dium, je tiens √† √™tre compr√©hensible. Dans les Troyens, l'approche plus l√©g√®re de John Eliot Gardiner a √©t√© id√©ale pour moi.

     

    Vous allez aborder Medea de Cherubini, qui est un r√īle tr√®s tendu.

    C'est tr√®s difficile. Cherubini n'est pas tr√®s expert en mati√®re d'√©criture vocale. Ses lignes sont parfois tr√®s instrumentales : soutenir des phrases tr√®s aigu√ęs, puis revenir dans le grave. Le personnage est aussi tr√®s difficile.

     

    Avez-vous un modèle ?

    J'ai toujours été admirative des bonnes techniques. Joan Sutherland est un phénomène, en aucun cas un modèle : j'écoute et j'admire cette façon si étrange de chanter, en ouvrant très peu la bouche pour un impact sonore immense. Mirella Freni est un modèle technique, elle est plus humaine. J'essaye d'imiter cette manière de produire des sons toujours brillants.

     

    Vous avez beaucoup chanté Rossini au début de votre carrière. Allez-vous y revenir ?

    Je vais faire Ermione en concert √† G√™nes. C'est un tr√®s beau r√īle, que j'ai beaucoup chant√©, m√™me si la musique a des faiblesses. En Italie, durant la ¬ę Rossini Renaissance ¬Ľ, toutes ces oeuvres ont √©t√© consid√©r√©es comme des chefs-d'oeuvre, mais apr√®s vingt ans, l'entousiasme est un peu retomb√©. Je chante beaucoup moins Rossini, car on y pr√©f√®re souvent des sopranos l√©gers, m√™me pour les r√īles dramatiques. C'est assez absurde, car Semiramide, Elena de la Donna del Lago demandent un soprano plut√īt central, sans suraigus √©crits. J'aimerais beaucoup refaire Semiramide que j'ai chant√©e trop t√īt dans ma carri√®re, alors que je n'√©tais pas vraiment pr√™te. Rossini, c'est agr√©able une fois par an, pour le plaisir, et aussi comme une gymnastique.

     

    Rossini, Mozart sont donc une question de santé vocale.

    Pas n√©cessairement. Il faut √©videmment trouver un √©quilibre, ne pas encha√ģner de r√īles tr√®s lourd, mais c'est surtout la dur√©e d'un op√©ra qui m'importe. Les temps de r√©p√©titions sont tr√®s √©prouvants pour moi : huit √† neuf heures dans la m√™me journ√©e, c'est impossible √† tenir. Le lendemain, je ne peux pas parler. Agrippina dure quatre heures, c'est beaucoup plus fatigant que Cassandre qui n'est sur sc√®ne que pendant une heure et demie : les Troyens sont l'√©quivalent de deux op√©ras. J'aimerais aborder Didon, mais pas dans la m√™me soir√©e. Psychologiquement, c'est impossible. Je n'avais pas r√©alis√© la profondeur de l'oeuvre en acceptant le r√īle. Chaque soir, je pleurais sur sc√®ne. C'est un authentique chef-d'oeuvre, malgr√© certaines longueurs du troisi√®me et du quatri√®me acte : le grand frisson ! Comme cela co√Ľte une fortune, il y a peu d'occasions de le chanter, mais je vais faire la reprise de la production de Yannis Kokkos √† Gen√®ve.

     

    Gardiner vous a choisi pour être sa Carmen.

    Il a eu cette id√©e en me voyant dans Cassandre. Je l'ai fait √† Macerata en Italie, mais c'est un honneur que de le chanter en France. J'ai aussi en projet la Juive d'Hal√©vy, un r√īle cr√©√© pour Corn√©lie Falcon et marqu√© par Rosa Ponselle. Ce sont des exp√©riences extraordinaires qui m'attendent !

     

    Le 31/01/2005
    Mehdi MAHDAVI



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