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ENTRETIENS 18 novembre 2017

Samuel Ramey, la voix royale
© Christian Steiner

Légende vivante et jeune papa fringant de soixante-trois ans, Samuel Ramey a deux visages. Paris qui, depuis vingt ans, lui doit tant d'inoubliables souvenirs, esprits démoniaques et rois déchus, fête un Boris Godounov inespéré, saisissant de bel cantisme, timbre somptueux et majesté hallucinée d'aura transcendante. Ecoutons la voix du sage.
 

Le 02/05/2005
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Qui a découvert votre voix phénoménale ?

    Mon premier professeur de chant, à l'université, dans le Kansas. J'ai grandi dans une petite ville, et je n'avais jamais entendu d'opéra avant d'aller à l'université. Mais toute ma famille aimait la musique, et ce goût m'est venu naturellement. Après ma première expérience, j'ai décidé que j'aimais cela, que c'était ce que je voulais faire. Mais j'ai mis beaucoup de temps avant d'être prêt à chanter : une voix de basse arrive à maturité plus tard que les autres. J'avais plus de trente ans lorsque j'ai débuté. Et même après, j'ai dû attendre un certain temps avant de pouvoir aborder les grands rôles. Mes vrais débuts ont eu lieu au New York City Opera, dans Zuniga de Carmen. Puis Norman Treigle, la première basse du théâtre, est mort, et le New York City Opera m'a distribué dans des productions qu'il avait marqué de son empreinte : on m'a donné cette chance. J'y ai chanté mon premier rôle important, Méphistophélès dans Faust de Gounod.

     

    Vous avez ressuscité la basse colorature rossinienne, une voix pour ainsi dire perdue à l'époque. Qui vous a offert cette opportunité ?

    J'ai toujours eu cette flexibilité dans ma voix, même très jeune. Je chantais beaucoup de Haendel et de musique de ce genre, d'autant que mon premier professeur insistait sur la nécessité de garder une voix légère et souple. J'ai fait beaucoup d'exercices pour cela. C'est ainsi que cette aptitude s'est développée, même si elle a toujours fait partie de ma voix. Marilyn Horne est venue à une représentation du Comte Ory au New York City Opera et m'a entendu chanter. Elle devait enregistrer l'Italienne à Alger : elle a pensé que je serais un bon Mustafa, et me l'a proposé. Alors que nous faisions le disque à Trévise, j'ai reçu un appel du Festival de Pesaro, qui venait d'être créé, qui m'a proposé de chanter l'Italienne cet été-là. Je n'étais pas libre, mais j'y ai chanté dès l'année suivante. C'est ainsi que cela a commencé, et j'y ai passé plusieurs étés. Je dois beaucoup à Marilyn Horne. J'ai fait mes débuts au Metropolitan Opera avec elle dans une production de Rinaldo de Haendel : elle a insisté pour que je sois dans la distribution. Nous avons beaucoup chanté ensemble, nous sommes très bons amis.

     

    Parallèlement, vous avez abordé des rôles plus lourds.

    J'ai attendu que ma voix soit plus mûre pour chanter des rôles plus lourds. J'ai chanté Attila assez jeune, mais certains grands Verdi demandent du temps. J'avais plus de quarante ans quand j'ai chanté Philippe II pour la première fois. L'année prochaine, je vais débuter au Met dans Padre Guardiano de la Force du Destin. J'ai encore quelques rôles verdiens en réserve !

     

    Votre palmarès de grands chefs d'orchestre est impressionnant.

    Un des premiers avec qui j'ai travaillé, qui m'a beaucoup appris, est Julius Rudel, à l'époque directeur artistique du New York City Opera. Puis, il y a eu Riccardo Muti, avec qui j'ai fait mes débuts à la Scala dans les Noces de Figaro, Claudio Abbado, James Levine, James Conlon : ce sont des personnes formidables, je leur dois beaucoup à tous. L'expérience avec Karajan est un grand souvenir également. Les répétitions de Don Giovanni à Salzbourg restent une expérience extraordinaire : il était encore en forme à cette époque, c'était vraiment un moment d'exception.

     

    On vous associe souvent à la figure du diable. Qu'est-ce qui vous attire dans ce personnage multiple ?

    J'imagine que c'est d'aller à l'encontre de ma propre nature. Ce sont des personnages très charismatiques, enthousiasmants, et très stimulants à interpréter. Et ces rôles sont très bien écrits pour ma voix. Ce sont mes rôles préférés. J'aime particulièrement Méphistophélès dans Faust de Gounod, c'est celui que j'ai le plus chanté, environ 250 fois.

     

    Boris Godounov semble avoir marqué un tournant dans votre carrière. Etait-ce un défi ?

    Je n'avais pas eu d'expérience avec la langue russe : apprendre le rôle a donc été un grand défi pour moi. J'ai beaucoup attendu avant de l'aborder. On me l'a proposé plusieurs fois, mais je voulais véritablement me sentir prêt à le faire. J'avais plus de cinquante ans quand je l'ai chanté pour la première fois à Genève. C'est un rôle difficile. La scène de la mort est la plus stimulante sur le plan vocal : il faut veiller à ne pas en faire trop. J'ai écouté quelques grands interprètes durant ma préparation : Chaliapine, Ghiaurov, Pinza, Siepi, mais pas trop, pour ne pas copier. Je voulais créer ma propre interprétation. Après Genève, je l'ai fait à Salzbourg en 1994, au Metropolitan en 1997, et deux ans plus tard à Washington. Cette fois, j'ai dû le réapprendre car je ne l'ai pas assez chanté pour l'avoir toujours en mémoire. Interpréter ce rôle entouré de Russes est un peu intimidant, mais ils ont été très gentils, m'ont complimenté sur ma prononciation, me corrigeant quand quelque chose n'allait pas. Une expérience très enrichissante.

     

    Dans la production de Boris Godounov à Bastille, vos chutes sont spectaculaires, à l'image de votre jeu d'acteur. Avez-vous eu une formation particulière ?

    Comment tomber sans se faire mal, c'est une chose qu'on apprend dès le début. J'ai toujours aimé la scène, et j'ai appris à jouer en travaillant avec des metteurs en scène extraordinaires : ils m'ont beaucoup apporté durant toutes ces années. Au New York City Opera, j'ai fait beaucoup de productions avec Franck Corsaro qui était un metteur en scène formidable. Jean-Pierre Ponnelle, Strehler : c'est la meilleure école.

     

    Avez-vous beaucoup travaillé pour avoir cette diction très claire dans toutes les langues ?

    Quand j'ai commencé, je chantais beaucoup le répertoire français. Quand j'ai abordé Méphistophélès pour la première fois, je suis venu à Paris l'été précédent, et j'ai travaillé plus d'un mois avec Janine Reiss. J'ai étudié tous mes rôles français avec elle : Don Quichotte, Les Contes d'Hoffmann, La Damnation de Faust, Escamillo, Robert le Diable : un rôle magnifique. Après Paris, je l'ai chanté une fois en concert à New York, et puis plus rien. C'est dommage.

     

    L'Opéra de Paris occupe-t-il une place particulière dans votre carrière ?

    J'ai connu bon nombre de mes premiers grands succès ici à Paris, en 1983, Moïse, Robert le Diable : c'est un endroit très particulier. J'espère y chanter à nouveau. Je suis en discussion avec Monsieur Mortier qui veut que je revienne ; nous allons bien trouver quelque chose.

     

    Vous chantez de plus en plus régulièrement des rôles de baryton. Est-ce dû à une évolution de votre voix ?

    Ma voix a toujours été capable de le faire, mais à mon âge, je ne vais plus être pouvoir chanter mon répertoire très longtemps. Si je veux continuer, je dois trouver de nouveaux répertoires, me réinventer pour ainsi dire. C'est la raison pour laquelle je chante davantage Scarpia, que j'ai abordé Gianni Schicchi.

     

    Avez-vous des regrets ?

    Quand j'étais étudiant, je trouvais Wagner un peu ennuyeux : je ne me sentais pas aussi attiré par le répertoire allemand que par le français et l'italien. Mais, j'aurais voulu chanter quelque chose de Wagner. Il y a quelques années, j'aurais pu essayer le Hollandais du Vaisseau Fantôme, un rôle de ce genre, mais maintenant, c'est un peu tard.

     

    Après tant d'années, n'avez-vous pas peur, certains soirs, de décevoir le public, en n'étant plus conforme à votre légende ?

    Parfois, je sens que ma voix n'est plus ce qu'elle était, qu'elle change. Mais je pense avoir toujours quelque chose à offrir. J'ai des engagements pour les cinq années à venir.

     

    Allez-vous à l'opéra quand vous n'êtes pas sur scène ?

    Oui, et j'adore ça. J'y vais moins ces derniers temps, parce que nous avons un petit garçon qui nous occupe beaucoup, mais lorsque je suis à Londres, à Paris, je vais écouter les amis. Et puis, j'écoute beaucoup de musique en général, j'ai une grande collection de 33 tours, toutes les basses que j'ai écoutées quand j'ai commencé à étudier : Pinza, Ghiaurov, et Cesare Siepi, qui est sans doute celui que je révère le plus.

     

    Le 02/05/2005
    Mehdi MAHDAVI



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