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ENTRETIENS 18 octobre 2019

Le passé retrouvé (11) :
Gian-Carlo Menotti

Rencontré lors de son passage à Paris pour une nouvelle production du Médium et du Téléphone à l'Opéra-Comique, le compositeur italien Gian-Carlo Menotti parle de ses oeuvres, de ses idées sur la mise en scène, et du Festival des Deux Mondes. Portrait d'un musicien qui aime à dire qu'il est sa musique.
(Entretien réalisé au milieu des années 1980 pour le Quotidien de Paris).

 

Le 18/07/2005
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Quelle place tient aujourd'hui pour vous le M√©dium dans votre oeuvre ?

    Le M√©dium marque un tournant dans mon style et c'est la base de toutes mes oeuvres ult√©rieures. C'est l√† que j'ai √©tabli la forme de r√©citatif que j'ai utilis√©e partout ensuite. Je l'aime aussi car on peut le donner partout, pas seulement dans un grand th√©√Ętre. On le donne beaucoup dans les universit√©s en Am√©rique, interpr√©t√© par des jeunes. En outre, ce fut pour moi l'occasion d'entrer en contact avec le cin√©ma. Je n'aime pas beaucoup le cin√©ma, mais vu sa popularit√©, il serait idiot de l'ignorer. Le seul film que j'ai fait est donc le M√©dium. J'ai fait beaucoup de mises en sc√®ne du M√©dium pour Rome, New York, et un peu partout dans le monde. Quand je revois le film, je suis surpris de voir √† quel point ce que je fais aujourd'hui est diff√©rent de ce que j'avais fait alors. J'aimerais le refaire pour montrer aux jeunes metteurs en sc√®ne comment on peut rester totalement fid√®le √† l'oeuvre d'un compositeur et avoir des approches tr√®s diff√©rentes, tr√®s personnelles.

     

    Vous êtes donc prêt à accepter que d'autres présentent une oeuvre que vous avez vous même mise en scène ?

    A condition qu'ils restent fidèles à l'esprit de la musique. Beaucoup ne mettent pas en scène la musique, et là, ça ne va pas. Quand la musique dit de bouger, ils ne bougent pas. Quand la musique dit de ne pas bouger, ils courent partout. Cela m'étonne toujours. D'ailleurs, je suis un peu fatigué de mettre en scène le Médium moi-même! Je l'ai fait des centaines de fois et j'ai envie de faire autre chose.

     

    Le Téléphone, qui fait partie du même programme, est une oeuvre très différente.

    C'est plut√īt un lever de rideau. Alors, on m'a expliqu√© ce matin qu'il y avait une unit√©, qu'il s'agissait chaque fois d'un probl√®me de communication, l'un purement mat√©riel, l'autre spirituel. Peut-√™tre, mais pour moi c'√©tait seulement un petit op√©ra-bouffe. Si on cherche un peu, on peut dire que dans toute oeuvre th√©√Ętrale, il y a un probl√®me de communication. De toute fa√ßon, je ne veux pas que l'on souligne le symbolisme de mes oeuvres, qui doit rester cach√©. Quand je vois certaines mises en sc√®ne de Ronconi, pour Verdi par exemple, o√Ļ il aborde tout de mani√®re symbolique, je trouve cela idiot. Il n'a qu'√† prendre des oeuvres symboliques. Pour Madame Butterfly vu par Lavelli √† la Scala, chaque personnage √©tait dans une sorte de cage, pour symboliser le fait qu'ils sont tous prisonniers de quelque chose. On le voit dans l'histoire, nous ne sommes pas stupides. Ce n'est pas la peine de le repr√©senter. J'ai vu parfois le T√©l√©phone en symbole phallique et ainsi de suite. C'est absurde. Je me rappelle une rencontre que j'avais organis√©e avec Ionesco √† la demande d'un grand metteur en sc√®ne fran√ßais qui voulait absolument faire sa connaissance. Ionesco lui a dit qu'il l'admirait beaucoup, et alors ce metteur en sc√®ne a annonc√© son intention de travailler sur une de ses pi√®ces. Alors, Inesco lui a demand√© de ne surtout pas toucher √† ses oeuvres. Il √©tait tr√®s difficile pour √ßa. Une autre fois, √† Spoletto, j'avais donn√© une de ses pi√®ces √† une jeune metteur en sc√®ne et quand il a vu son travail, il s'est mis en col√®re : Qu'est-ce que c'est que tout ce symbolisme ? Le contenu de la pi√®ce, il est dans le texte. Ce n'est pas la peine de repr√©senter deux fois la m√™me chose. Il faut simplement une cuisine et des chaises. Rien d'autre !

     

    Dans le Médium, il y a quand même deux niveaux bien distincts, celui du drame humain anecdotique, et celui, bien plus complexe, de la possibilité d'entrer en contact avec l'au-delà. Un metteur en scène peut quand même choisir de mettre en relief l'un ou l'autre.

    Bien s√Ľr, mais √† condition de ne pas d√©truire l'autre. Si vous prenez le th√©√Ętre de Tchekov ou d'Ibsen, c'est le drame humain qui importe, m√™me s'il y a aussi de nombreux symboles. Quand j'ai cr√©√© le personnage de Tobi, je l'ai imagin√© compl√®tement muet. Il ne disait pas un mot. Maintenant je commence √† croire que peut-√™tre Dieu nous envoie des messages tr√®s difficiles √† d√©chiffrer. Alors, d√©sormais je lui fais √©mettre non des mots mais des borborygmes indistincts avec la bouche. Je ne crois pas qu'il va vraiment donner une r√©ponse, mais il essaie ! Si j'√©tais les trois clients, je serais plus s√Ľrs d'eux-m√™mes dans leur foi. Bref, si je r√©√©crivais le M√©dium aujourd'hui, ce serait tr√®s diff√©rent.

     

    Pensez-vous que le créateur est le seul à pouvoir analyser son oeuvre ? Elle ne lui échappe pas, d'une certaine manière, surtout quand il s'agit d'un chef-d'oeuvre ?

    On doit toujours laisser la possibilit√© de monter une oeuvre de diff√©rentes mani√®res. Prenez une symphonie, Toscanini la faisait d'une fa√ßon, Karajan d'une autre et Furtw√§ngler d'une autre encore, chacun persuad√© que c'√©tait la v√©rit√© de la partition de Beethoven. Mais leur recherche √©tait celle de la v√©rit√© de l'auteur. Quand je monte le M√©dium, je cherche √† retrouver ce moment d'inspiration que j'ai eu au moment o√Ļ je l'ai compos√©. Il faut laisser le th√©√Ętre vivre. On ne peut pas toujours r√©p√©ter tout de la m√™me fa√ßon. C'est une recherche permanente, mais dans un certain cadre. On peu faire Tchekov de mille mani√®res mais √† condition que √ßa reste du Tchekov. C'est pareil avec Puccini. Quand j'ai mont√© la Boh√®me √† l'Op√©ra de Paris, j'ai encore d√©couvert beaucoup de choses, mais √ßa restait du Puccini. Quand je vais entendre un op√©ra de Verdi, c'est un op√©ra de Verdi que je veux entendre et voir et pas l'oeuvre d'un metteur en sc√®ne. Je n'ai pas envie de voir un tableau de Rubens dont on aurait fait maigrir les femmes !

     

    Considérez-vous la mise en scène comme un deuxième métier ?

    Pas du tout. Je suis un metteur en scène occasionnel. Je m'y suis mis d'abord sur mes propres oeuvres
    pour les prot√©ger des autres ! Et puis, √† Spoletto, parce que nous n'avions pas assez d'argent pour avoir de grands noms. J'ai commenc√© avec la Boh√®me, puis Pell√©as, puis presque toutes les oeuvres que j'aimais : Tristan, Mo√Įse, Don Giovanni, Don Carlo, Don Pasquale, la Dame de pique, Eug√®ne On√©guine, et maintenant j'aimerais mettre en sc√®ne Parsifal et les Noces de Figaro. Parsifal, c'est √©norme, je ne sais pas si je pourrais le faire. Je voudrais un t√©nor tr√®s jeune, tr√®s maigre, avec une voix lyrique. Je pense toujours aux Pr√©rapha√©lites. C'est ce fantasme que je voudrais mettre sur sc√®ne.

     

    Pourquoi y-a-t-il tant d'enfants dans vos oeuvres ?

    Peut-√™tre parce que je n'en ai jamais eu ! En fait, j'aime beaucoup √©crire pour les enfants. Apr√®s Amal, j'ai eu l'amiti√© de milliers d¬Ďenfants qui m'ont √©crit, qui m'ont envoy√© des dessins. Tellement que je ne sais plus quoi en faire. J'ai donc trouv√© un public, tr√®s honn√™te, tr√®s enthousiaste, tr√®s chaleureux, tr√®s difficile, car s'ils s'ennuient, ils vous le font savoir tout de suite. S'ils commencent √† demander √† aller faire pipi, c'est la d√©b√Ęcle ! Mais si vous les touchez, si vous les amusez, alors ils restent des amis pour la vie enti√®re. Je vois venir des messieurs avec leur fils parce qu'ils ont entendu mon op√©ra quand ils avaient dix ans ! On continue √† me demander d'√©crire des op√©ras pour les enfants, mais j'en ai d√©j√† √©crits cinq, qui marchent tr√®s bien.

     

    Dans le domaine de l'écriture musicale, vous semblez indifférent aux modes, aux diverses tendances qui agitent périodiquement le monde musical.

    Effectivement. Je reste fidèle à moi-même. Si on a vraiment le courage de se montrer nu devant le public, avec son propre visage, on ne ressemble à personne. Il faut avoir le courage d'être soi-même. Moi, je suis ma musique. Les gens qui prétendent m'aimer sans aimer ma musique, je leur dis que c'est impossible. Ils ne m'aiment pas. Ce qui me fascine dans la musique, c'est ce que j'appelle son inévitabilité. Un compositeur n'est pas un créateur mais un chercheur, qui trouve la mélodie exacte, à laquelle on ne peut pas changer une note. Pourquoi, comment ? C'est le grand mystère de la musique. Ça me fascine. Seuls les grands compositeurs parviennent à trouver l'inévitable. Mais je n'aime pas parler de la forme, car c'est très compliqué et très personnel. La fidélité à la forme est un défi. Qu'est-ce que je peux faire en restant dans un cadre donné ? Je tiens beaucoup à la forme. Tous mes opéras sont très sévères à cet égard.

     

    Comment se porte le Festival des Deux Mondes ?

    Trop bien, car le moment approche o√Ļ je vais devoir me s√©parer des trois festivals dont je m'occupe. Je suis comme l'apprenti sorcier. Plus je cherche √† m'en sortir, plus ils se d√©veloppent. Mais je suis content. Quand j'avais quarante ans, je ne voulais pas √©crire de la musique uniquement, pour les musicologues ou les critiques qui viennent au Met. Je voulais voir si le compositeur avait vraiment une place utile dans la soci√©t√©, avec son art. J'ai cherch√© un lieu en Italie qui aurait pu avoir besoin de moi. J'ai trouv√© Spoleto, une ville qui √©tait au bord de la faillite, mais avec de beaux th√©√Ętres. Alors je me suis install√© l√†-bas. J'y ai mis tout mon argent, j'ai fait venir mes amis riches, et pendant quinze ans j'ai interdit qu'on joue ma musique √† Spoleto. J'ai beaucoup souffert, je dois le reconna√ģtre. Alors j'ai demand√© √† Monsieur Bogiankino de prendre la direction artistique et il a commenc√© √† programmer mes oeuvres.

     

    Spoleto est très vite devenu un festival d'avant-garde qui a révélé beaucoup de jeunes compositeurs, metteurs en scène et même chorégraphes. C'était votre souhait ?

    Je ne voulais pas que ce festival soit un miroir de mes go√Ľts personnels. Nous avons eu beaucoup de chance avec tous les jeunes qui ont commenc√© avec nous, m√™me les peintres. Andy Warhol a commenc√© chez nous. Nous allons continuer dans cette direction. La formule d'un festival sans formule s'est r√©v√©l√©e magique. Nous n'avions pas assez d'argent pour faire des programmations longtemps √† l'avance. Alors on improvisait. Tu es libre ? Alors tu viens. Il y a eu Ch√©reau, Lavelli, Louis Malle, Polanski, Harry Moore. Nous nous sommes bien amus√©s. C'√©tait le contraire des grands festivals institutionnels. Une aventure un peu folle !




    A suivre



    La semaine prochaine : Katia Ricciarelli

     

    Le 18/07/2005
    Gérard MANNONI



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