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ENTRETIENS 18 aoŻt 2019

Le passé retrouvé (14) :
Fran√ßois-Ren√© Duch√Ęble

Dans cet entretien r√©alis√© en 1987, le pianiste Fran√ßois-Ren√© Duch√Ęble, consid√©r√© par ses pairs comme un ph√©nom√®ne technique, avoue sa vraie passion : parvenir √† toucher tous les publics, au-del√† des cercles traditionnels d'initi√©s. Il se situe alors d√©j√† tr√®s en marge des sch√©mas de carri√®re politiquement corrects.
(Entretien réalisé en 1987 pour le Quotidien de Paris).

 

Le 08/08/2005
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • D√®s vos d√©buts, on a beaucoup parl√© de vos √©tonnantes facilit√©s et de la rapidit√© avec laquelle votre carri√®re d√©marrait. Partagez-vous cette opinion ?

    C'est un peu une l√©gende. D√©j√† au Conservatoire, il parait que je jouais les octaves plus vite que les autres. En fait, si je regarde ceux de ma g√©n√©ration, √† quelques ann√©es pr√®s, j'ai l'impression que leur carri√®re a √©t√© encore plus rapide que la mienne. B√©roff a d√©j√† un pass√© important chez Path√©-Marconi. Dalberto est parti plus vite aussi. En revanche, je reconnais qu'il y a eu chez moi des chocs, des sortes d'√©v√©nements. Comme la rencontre avec Rubinstein quand j'avais 22 ans, puis avec Karajan, cinq ou six ans plus tard, gr√Ęce au film que Reichenbach faisait sur lui, des d√©veloppements indirects aupr√®s du public dus √† la t√©l√©vision, avec le Grand Echiquier notamment. Mais √ßa ne veut pas dire que pour le monde musical j'√©tais vraiment lanc√©, et m√™me que je le sois aujourd'hui, car le grand d√©marrage de la carri√®re avec les chefs et les orchestres les plus fabuleux, je l'attends toujours. M√™me si, en fait, je ne l'attends pas, car √† l'√Ęge que j'ai, ce n'est pas pour moi l'essentiel. Le c√īt√© carri√®re, c'est un peu le but que les parents et professeurs vous ont toujours fix√©, mais l'essentiel est de faire de la musique. Dans notre m√©tier, le plus difficile n'est pas d'arriver, mais de se maintenir et surtout, comme le disait Rubinstein, de savoir s'arr√™ter. D'ailleurs, comme je ne vis plus √† Paris, beaucoup croient que je suis √† la retraite. Je me consid√®re moi-m√™me un peu en pr√©-retraite, car je suis comme immobilis√© dans la carri√®re, au niveau du syst√®me commercial tout au moins.

     

    Est-ce d√Ľ aussi √† votre rapport avec le r√©pertoire ?

    Sans √™tre un asc√®te comme Glenn Gould dans son laboratoire, je ressens de plus en plus un d√©calage avec la vie qui est plus ou moins impos√©e par le si√®cle, par tout le syst√®me musical tel qu'il est, et la puret√© d'un discours musical qui ne peut pas faire de concessions avec le mondain, avec les conventions. Il est tr√®s difficile de concilier une certaine forme de collaboration avec un syst√®me de carri√®re √©tabli qui permet de bien gagner sa vie, mais surtout de toucher un maximum de gens. Mon souci premier, plut√īt que de continuer √† m'adresser √† un public restreint en nombre, est d'essayer de me servir de ce syst√®me pour pouvoir un jour imposer certaines formes de concert qui touchent beaucoup plus de monde, comme on le fait en vari√©t√©. Mais est-ce qu'on peut appeler musique ce qu'ils vendent, car ils font avant tout du commerce. Les gens sont fascin√©s par ces musiques faciles et j'ai la faiblesse, par ma formation, peut-√™tre un peu poussi√©reuse, de croire davantage √† Beethoven ou √† Bach. Je suis int√©ress√© par toutes les musiques, aussi bien les messes de Guillaume de Machaut que le piano de Debussy. Mais pour mon plaisir personnel. Je les go√Ľte et je les savoure comme un fruit. Je sais que certains musiciens attendent de se juger dignes de certains compositeurs pour toucher √† leurs oeuvres. Ce n'est pas mon cas, tant que cela reste pour mon usage et mon plaisir intimes et que je ne fais pas subir √† des oreilles √©trang√®res le r√©sultat de ces exp√©riences. Ce genre de travail ne peut que faire du bien √† mon approche d'autres musiques qui me sont plus famili√®res.

     

    Comment cela se traduit-il concrètement dans votre vie ? Donnez vous moins de concerts ? Vivez-vous plus retiré ?

    Je suis en pleine restructuration et r√©organisation de ma vie. J'ai r√©cup√©r√© une maison de famille, et il faut que je travaille pour la payer, sans pour autant faire des doubles croches au m√®tre comme certains de mes coll√®gues, m√™me si la n√©cessit√© d'un rendement financier semble obs√©der tous les secteurs de la soci√©t√©. C'est une spirale dans laquelle je me sens mal, bien qu'il soit impossible d'y √©chapper totalement. On ne peut pas √™tre √† la fois dans le si√®cle et √† c√īt√©. J'en parlais √† un ami pr√™tre qui m'a dit de penser √† Saint-Fran√ßois d'Assise ¬Ė et Dieu sait si j'y pense √† cause de Liszt notamment ¬Ė qui a consid√©rablement fait √©voluer les choses √† son √©poque en parfait d√©saccord avec les autorit√©s religieuses mais en restant √† l'int√©rieur de l'√©glise. Rester dans l'unit√© ne veut pas dire rester dans l'uniformit√©.

    Par ailleurs, tenir en permanence un discours contre le système commercial est aussi très inconfortable. On est entre deux chaises et c'est un peu ce que je vis. Pour mieux vivre cette situation, il serait souhaitable d'avoir plus de temps pour réfléchir, de donner moins de concerts, tout en sachant que les concerts que l'on ne donne pas, ce sont les autres qui les donnent. Un dosage subtil à trouver tout en sachant que le vrai but à atteindre est la communication par la musique avec les contemporains qui vous écoutent. Alors, vous pensez bien que les discussions autour de l'ornementation exacte de la musique baroque ou de la manière dont il faut attaquer les trilles de Chopin ne me concernent pas.

    Ce qui m'int√©resse, c'est la diffusion de la musique √† coups de marteaux s'il le faut pour toucher le plus grand nombre de gens. J'en ai fait l'exp√©rience au del√† des salles de concerts, avec tout ce qui est animations en milieu scolaire ou hospitalier par exemple, sans en faire trop non plus pour ne pas d√©valuer son jeu ni son nom. On a tr√®s vite fait de vous cataloguer parmi ceux qui en sont r√©duits √† √©voluer sur une sorte de circuit parall√®le parce qu'ils ne trouvent rien d'autre √† faire. Je profite souvent d'un concert normal dans une ville pour aller aussi jouer dans tel ou tel foyer ou √©cole. Cela me permet de conna√ģtre une qualit√© de contact rare, comme on peut la trouver dans une c√©r√©monie religieuse. Je me rends compte alors qu'on peut √™tre √©mu par un Intermezzo de Brahms alors qu'on n'a jamais √©cout√© rien d'autre que du rock. Une √©coute collective dans un petit groupe de quarante ou cinquante personnes, c'est fabuleux. C'est en marge des sch√©mas traditionnels de carri√®re, mais je veux justement me servir d'une carri√®re pour aider l'autre, et vice versa, me ressourcer d'un c√īt√© et redonner de l'autre. C'est un peu un travail de missionnaire qui part sur une terre compl√®tement √† d√©fricher.

     

    Ouvrir des portes, c'est très bien, mais comment assurer un suivi pour répondre à des envies nouvellement éveillées ?

    Ce sont effectivement des actions tr√®s ponctuelles. Parmi les buts de Musique esp√©rance qu'a fond√© Estrella, car il ne peut plus assurer vraiment une carri√®re standard, il y a la diffusion de la musique, et il reconna√ģt que c'est tr√®s dur de savoir que souvent il n'y aura aucun suivi apr√®s un concert dans une prison ou ailleurs. Parfois, des ateliers qui se cr√©ent quand m√™me apr√®s une intervention sous forme de concert. On est loin de la perfection, mais cela ne doit pas emp√™cher chacun d'apporter son petit grain de sable pour une meilleur diffusion de la musique dans les familles fran√ßaises, car c'est d'abord dans mon pays que je veux faire √©voluer les choses, d'autant que la France est encore un d√©sert musical dans beaucoup de r√©gions. Et encore une fois, mon but, s'il est altruiste, ne l'est pas exclusivement car j'y trouve moi-m√™me une communication plus profonde, plus vraie que dans les grandes salles de concert internationales. C'est peut-√™tre pour cela que je travaille moins l'aspect performance instrumentale.

    J'ai d√©couvert que l'instrument n'est qu'un moyen, pas un but. Chez d'autres instrumentistes, ce n'est pas le cas. Pierre Amoyal, par exemple, ose dire que l'instrument est aussi un but en soi car il est amoureux de son violon, qui est exceptionnel, il faut le reconna√ģtre ! Cela arrive plus souvent avec les violonistes. Un violon a une personnalit√©. Nous, nos pianos, ce sont des instruments froids, industriels. On ne joue jamais les m√™mes d'une ville √† l'autre. On ne peut pas avoir de rapport vraiment physique. J'ai d'ailleurs √©prouv√© √† l'√©poque de mon adolescence une sorte de malaise par rapport au piano, un ph√©nom√®ne de rejet que d'autres connaissent plus tard en pleine carri√®re et qui atteignait m√™me la musique. Pourquoi passer des heures en solitaire √† faire des octaves, √† passer des concours internationaux ? Et puis les classes d'harmonie, de contrepoint et de fugue m'ont r√©concili√© avec la musique, mais encore plus f√Ęch√© avec le piano. J'ai senti la vanit√© qu'il y avait √† cultiver une ma√ģtrise instrumentale en √©tudiant ces belles musiques √©crites par d'autres, des chorals, des quatuors √† cordes.

    J'ai quand m√™me suivi, mais avec une certaine r√©signation la voie qui m'avait √©t√© trac√©e et qui prenait une tournure publique positive dont je voyais les avantages. Mais je n'ai jamais oubli√© que le r√©pertoire dans lequel mon instrument me destinait √† √©voluer n'√©tait sans doute pas celui qui correspondait √† mes go√Ľts r√©els les plus profonds, m√™me si j'aimais bien jouer ces grandes transcriptions orchestrales de Liszt dont je dominais sans probl√®mes la technique car je l'avais acquise jeune et une fois pour toutes. Je n'ai pas abandonn√© ce r√©pertoire car il s'est r√©v√©l√© un moyen de communication populaire, correspondant d'une certaine mani√®re au but que je cherche et ne me demandant pas un travail obsessionnel purement instrumental puisqu'il √©tait acquis. Je ne me r√©soudrai en effet jamais √† n'√™tre qu'une machine √† faire des notes, m√™me si parfois j'y parviens plus vite que les autres !




    A suivre



    La semaine prochaine : Ruggero Raimondi

     

    Le 08/08/2005
    Gérard MANNONI



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