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ENTRETIENS 24 septembre 2018

Laurent Korcia rehausse le violon français
© Eric Manas

Depuis la génération des Dumay et Amoyal, les violonistes français ne brillaient pas par leur présence sur l'échiquier international, coincés entre les Russes et les Américains. À 35 ans, Laurent Korcia est en passe de raviver un âge d'or du violon français et de redonner du sens à la fameuse tradition franco-belge, qui puise son inspiration chez Ysaÿe ou Thibaud. Quelques disques remarqués - le Poème de Chausson, les Sonates d'Ysaÿe - ont suffi à asseoir sa réputation.
 

Le 25/04/2000
Propos recueillis par Stéphane HAIK
 



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  • Quels souvenirs gardez-vous aujourd'hui des années passées au Conservatoire de Paris ?

    Que de bons souvenirs. Ce fut une chance dont je mesure aujourd'hui l'importance. Je suis entré au Conservatoire à l'âge de 12 ans. J'avais tout à apprendre de mon instrument, de ce que la musique représente vraiment, du plaisir qu'elle peut procurer. J'arrivais avec des idées préconçues, souvent infondées. Michèle Auclair a mis de l'ordre dans mon esprit et dans mes doigts. Je peux le dire sans rougir : j'ai eu un " régime privilégié " au Conservatoire. D'ordinaire, un élève ne rencontre son professeur qu'une fois par semaine. Dans mon cas, le rythme de nos rendez-vous était de deux à trois fois par semaine. Michèle Auclair avait cette capacité incroyable d'adapter son enseignement aux possibilités d'assimilation de ses élèves. C'est, je crois, suffisamment rare pour être souligné.

     
    Aujourd'hui, on a un peu oublié la place de Michèle Auclair parmi les violonistes français de l'après 1945. Avant de se consacrer à la pédagogie, elle a mené une carrière de soliste international d'une certaine ampleur. Comment définiriez-vous son style ?

    C'est paradoxal : elle incarne au mieux l'idée que l'on se fait de la tradition du violon français - raffinement du toucher, subtilité du timbre, importance du clair-obscur - tout en prenant régulièrement le contre-pied, avec un jeu plus libre, presque " musclé ", et une assurance que l'on retrouve surtout chez les Russes. À l'époque, j'étais fasciné par certains de ses disques. Je le suis d'ailleurs toujours. Je pense en particulier à une version chez Philips du Concerto de Tchaïkovski, que je compte au nombre des trois-quatre versions de référence.

     
    La notion d'école et de filiation vous convient-elle ?

    J'y suis très attaché. Ce sont des points de repère indispensables, presque rassurants, même si je reste convaincu que les éléments propres à chaque école doivent être transcendés au point de ne plus être clairement associés à tel ou tel courant d'interprétation. C'est, en quelque sorte, une finalité absolue. Rien n'est plus intéressant que d'entendre un violoniste totalement libéré des " manies stylistiques ". Si vous prêtez attention au jeu, par exemple, de Christian Ferras, vous remarquerez un style presque rhapsodique, souvent échevelé, qui n'est en rien le propre de l'école franco-belge à laquelle il appartient. Cependant, il faut savoir ne pas renier ses origines : je suis un Français qui s'inscrit ouvertement dans cette école-là.

     
    Eugène Ysaÿe est le " fondateur " de cette école franco-belge. Ce musicien vous fascine-t-il ?

    Je suis aussi sensible au personnage qu'il fut qu'à l'époque qui fut la sienne. En plus d'être un artiste à la fois doué et subtil, Ysaÿe est un témoin de son temps, un personnage pivot qui a intégré tout de suite les influences multiples, celle de Ravel, celle de Debussy. Un foisonnement permanent dont témoignent ses Sonates pour violon seul, ces six pièces qui auraient très bien pu s'intituler " ballades ". Je crois que la force et l'intérêt d'Ysaÿe, c'est de ne jamais avoir sacrifié la musique sur l'autel de la virtuosité. Au-delà de la haute technicité qu'exigent ces Sonates, la virtuosité est un moyen d'expression, pas une fin en soi.

     
    " Le violon d'Europe centrale " est le titre de votre dernier disque paru chez BMG avec Georges Pludermacher. Vous êtes très attiré également par ce répertoire, et par Bartok en particulier.

    C'est sans doute le compositeur le plus étonnant du XXe siècle. Son langage frappe par son originalité et son incroyable modernité. Ysaÿe a ouvert une " voie ", Bartok la prolonge, en poussant encore plus loin les limites du violon, sur le plan de la technique instrumentale, mais aussi des couleurs, des timbres. Sa Sonate pour violon seul en est d'ailleurs la plus belle illustration. Peut-être la plus grande partition pour violon écrite au XXe siècle.

     
    La création est aussi l'une de vos passions. Vous avez été le créateur de la Sonate pour violon seul de Henze et, plus récemment, du Concerto d'Edith Canat de Chizy. Que pensez-vous que ce Concerto ait apporté à l'instrument ?

    Tout (rires). Il passe en revue toutes les possibilités du violon, sans en favoriser aucune. J'espère que cette partition entrera un jour dans le répertoire des violonistes. Elle le mérite en tout cas, car elle est née de la plume d'une compositrice qui connaît parfaitement les ressources de l'instrument puisqu'elle est violoniste de formation. C'est un concerto redoutable techniquement, mais qui sait surtout offrir une richesse de couleurs inouïe et une magie des sons impressionnante, servies par une science de l'orchestration parfaitement maîtrisée, dans la lignée d'un Ravel par exemple.

     
    Vous jouez sur le " Zahn " de 1719, qui vous a été prêté par LVMH. Quelles sont les principales caractéristiques de ce Stradivarius ?

    Son ambitus m'a séduit dès le début : un son " perçant " même dans les plus subtils pianissimi, une chaleur d'une belle rondeur et une " réactivité " instantanée, comme un prolongement naturel de mon bras et de ma main gauche. J'ai là encore le sentiment d'être un privilégié. Pourquoi seule LVMH s'intéresse-t-elle vraiment aux jeunes instrumentistes français, en leur donnant la possibilité de jouer sur des Stradivarius. Aux États-Unis ou au Japon, c'est une forme de mécénat qui est courante. Pas en France. Dommage.

     
    Psychologiquement, êtes-vous préparé à l'idée de le rendre un jour ?

    Je préfère ne pas y songer.

     


    REPERES DISCOGRAPHIQUES
    Bartok : Danses roumaines - Bloch : Nigurn - avec Georges Pludermacher - BMG
    Canat de Chizy : Concerto pour violon - Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dir. Pascal Rophé - Timpani
    Ysaÿe : Sonates pour violon seul - Lyrinx

     

    Le 25/04/2000
    Propos recueillis par Stéphane HAIK



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