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ENTRETIENS 22 juillet 2019

Nikola√Į Lugansky, en route vers les cimes du piano
© Xavier Lambours

Nikola√Į Lugansky

Il y a peu, Nikola√Į Lugansky ressemblait encore √† une b√™te √† concours bard√©e de prix et de m√©dailles pianistiques. Bref, pas de quoi alerter les m√©lomanes blas√©s par les jeunes prodiges en caramel mou issus de ces circuits. Et puis soudain, Lugansky a gravi avec excellence une montagne pianistique : les Etudes de Chopin. M√™me si son r√©cent concert n'a pas totalement confirm√© les promesses du CD (Erato), il nous a donn√© envie d'en savoir plus.
 

Le 27/04/2000
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Vous avez commenc√© le piano √† l'√Ęge de cinq ans et vos parents, tous deux scientifiques, n'√©taient pas musiciens. √Ä quel moment avez-vous vraiment choisi vous-m√™me la musique comme m√©tier ?

    Je pourrais r√©pondre que je n'ai jamais eu conscience de choisir et que j'√©tais simplement pr√©destin√© √† √™tre pianiste. Je suis entr√© √† sept ans √† l'Ecole Centrale de Musique de Moscou, ce qu'il a de mieux pour les enfants et j'ai tout de suite commenc√© √† donner des concerts, donc avant m√™me de savoir ce qu'√©tait le m√©tier de musicien. Il ne m'est pas facile de dire quand j'ai vraiment choisi car rien d'autre que la musique ne m'int√©ressait. Ce n'√©tait pas mes parents qui poussaient, mais moi-m√™me qui voulait jouer, √©couter, lire le plus de musique possible. J'ai pourtant quelques rep√®res me permettant de situer le moment o√Ļ j'ai compris que je ne ferai jamais rien d'autre. J'avais environ quinze ans et je venais de remporter le concours Bach de Leipzig, en 1988. Mon professeur, Tatiana Nicola√Įeva m'a demand√© si j'accepterais de jouer en Ecosse le troisi√®me concerto de Rachmaninov. Je ne l'avais jamais travaill√©. Je l'ai appris en trois jours, je le lui ai jou√© et elle s'est montr√©e si satisfaite qu'elle ne voulait pas croire que je ne l'avais jamais travaill√© avant. Le m√™me ph√©nom√®ne s'√©tait produit quelque temps avant avec un concerto de Mozart et cela m'a convaincu que ma capacit√© √† d√©chiffrer et √† m√©moriser la musique n'√©tait pas vraiment normale !

     
    N'avez-vous jamais rencontré de vraies difficultés dans votre travail ?

    J'ai toujours eu cette facilit√© √† d√©chiffrer et √† retenir les partitions. En revanche, quand j'ai commenc√© √† me poser des questions, vers quinze ou seize ans, je me suis rendu compte que je n'avais pas la technique d'acier que mes contemporains poss√©daient, car mes professeurs ne m'avaient pas pouss√© dans cette direction. Ils √©taient plus concern√©s par l'interpr√©tation que par la virtuosit√©. J'ai d√Ľ alors b√Ętir ma propre technique tout seul. Et d√®s que vous commencez √† vous interroger sur vos probl√®mes techniques, ils se multiplient. Je peux dire que j'ai forg√© moi-m√™me ma technique, qu'elle n'√©tait pas naturelle ni pr√©coce. Peut-√™tre m√™me me suis-je pench√© un peu tard sur cette question. Je viens d'enregistrer √† 27 ans les Etudes de Chopin et je ne crois pas que j'aurais pu le faire il y a quatre ou cinq ans de mani√®re aussi satisfaisante.

     
    Vous √™tes l'√©l√®ve de Tatiana Nicola√Įeva. Ce fut une tr√®s grande artiste. Que vous a-t-elle apport√© ?

    Elle m'a naturellement beaucoup appris en ce qui concerne l'art du piano. Pourtant je crois que son apport principal est autre. Elle avait une passion absolue pour la musique sous toutes ses formes, symphonique, de chambre, vocale, instruments solistes. Elle √©tait insatiable et ne comprenait pas que l'on puisse se lasser d'en entendre. Pendant mes trois ou quatre derni√®res ann√©es d'√©tude avec elle, nous √©coutions de la musique, sur disque ou en concert, pendant six ou sept heures par jour. Beaucoup de pianistes n'ont pas cette curiosit√© pour le grand r√©pertoire symphonique ni pour celui de Lieder, par exemple. Pour moi, ce fut une exp√©rience extraordinaire qui m'a permis de toujours situer ce que je joue dans le contexte g√©n√©ral du compositeur ou de l'√©poque. J'ai gard√© ce go√Ľt et cette curiosit√©.

     
    En raison de votre formation et du fait que vous êtes à vingt-sept ans déja depuis longtemps sur les estrades de concert, comment avez-vous construit votre répertoire ?

    Pendant longtemps, jusqu'√† quinze ou seize ans, je jouais absolument tout ce qui tombait sous les mains. Je le jouais plus ou moins bien, mais toujours avec un immense plaisir. Et puis, j'ai commenc√© √† √™tre plus pr√©cis dans mes choix. Il y eut d'abord les concours. Pour le concours Bach de Leipzig et sous l'influence de Nicola√Įeva, j'ai travaill√© beaucoup de Bach. Puis ce fut Rachmaninov pour le Concours Rachmaninov de Moscou. Aujourd'hui, j'ai un peu abandonn√© Bach, mais pas Rachmaninov. Au d√©but aussi, j'acceptais tous les concertos que les orchestres me demandaient. Puisque je pouvais les apprendre vite et les jouer, pourquoi refuser ? Maintenant je fais mes choix. En fait, il n'y a gu√®re de compositeur pour lequel je ne me sente pas pr√™t, √† l'exception de Liszt. Je pr√©f√®re attendre encore quelques ann√©es pour l'aborder et le faire vraiment en profondeur et pas seulement pour la virtuosit√©. Dans la mesure o√Ļ pour moi la musique doit engendrer une √©motion et ne pas √™tre uniquement intellectuelle, je ne m'avance gu√®re au-del√† des grands noms du XXe si√®cle comme Ravel, Prokofiev, Bartok ou m√™me Chostakovitch. La musique purement conceptuelle ne m'attire pas. Je joue peu de Bach car je trouve qu'il s'accorde mal dans un programme avec d'autres compositeurs. Il faudrait le jouer tout seul.

     
    Vous jouez beaucoup avec orchestre. Parvenez-vous à établir des contacts réels et enrichissants pendant ces brèves rencontres avec les grands chefs ?

    C'est tr√®s rare. Ces rencontres sont en g√©n√©ral tr√®s br√®ves et tr√®s superficielles. Nous n'avons souvent qu'une r√©p√©tition et les chefs qui prennent seulement le temps de vous demander de jouer un peu sans l'orchestre pour conna√ģtre votre jeu sont tr√®s peu fr√©quents. Avec Kent Nagano et Nikola√Į Pletniev, je crois avoir √©tabli un vrai contact constructif, en prenant le temps de discuter, de s'expliquer, d'√©changer, et pas seulement de mettre en place rythmiquement. Bien s√Ľr, comme nous sommes tous tr√®s professionnels, nous pourrions m√™me jouer sans aucune r√©p√©tition et bien des chefs s'en contenteraient. Je trouve cette situation tr√®s peu satisfaisante. Ce n'est parce que je peux retenir une partition par coeur tr√®s vite que je l'ai assimil√©e vraiment au plus profond de ma sensibilit√© et que je peux le jouer dans le m√™me esprit que le chef. Et cela, seul un vrai travail de r√©p√©tition peut permettre d'y parvenir, comme on le fait en musique de chambre.

     
    Aimez-vous enregistrer ?

    Je crois que peu de pianistes vous r√©pondraient oui. Enregistrer n'est pas un processus naturel ni agr√©able. De plus, on est tr√®s rarement content du r√©sultat. On b√Ętit peu √† peu une interpr√©tation qui est cens√©e √™tre parfaite. Elle est finalement assez artificielle. L'enregistrement en direct a l'avantage de capter l'√©motion d'un moment pr√©cis, le plus souvent moins parfait. Le disque est plut√īt comme un document, un t√©moignage. Il est √©vident qu'il faudrait tout enregistrer √† nouveaux tous les dix ou quinze ans, car on ne cesse d'√©voluer. Ce ne serait pas forc√©ment mieux, mais diff√©rent. √Ä ma connaissance, le seul pianiste qui ait jou√© exactement de la m√™me mani√®re en concert et au studio est Michelangeli. C'est un cas √† part.

     
    Pensez-vous qu'il existe toujours une très forte école de piano russe ?

    Si vous me posez la question sous cette réforme je réponds oui. Si vous me demandez s'il existe toujours une école de piano russe, je réponds non. Nous avons toujours d'excellentes écoles de piano en Russie, très strictes, très rigoureuses. Toute personne ayant du talent peu apprendre parfaitement son métier. Si vous voulez parler de l'interprétation, d'un caractère plus ou moins russe, c'est un autre problème. Je crois que nous avons tous notre personnalité et que cela échappe complètement aux professeurs ou aux écoles.

     

    Le 27/04/2000
    Propos recueillis par Gérard MANNONI



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