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ENTRETIENS 02 septembre 2014

Nikolaï Lugansky, en route vers les cimes du piano
© Xavier Lambours

Nikolaï Lugansky

Il y a peu, Nikolaï Lugansky ressemblait encore à une bête à concours bardée de prix et de médailles pianistiques. Bref, pas de quoi alerter les mélomanes blasés par les jeunes prodiges en caramel mou issus de ces circuits. Et puis soudain, Lugansky a gravi avec excellence une montagne pianistique : les Etudes de Chopin. Même si son récent concert n'a pas totalement confirmé les promesses du CD (Erato), il nous a donné envie d'en savoir plus.
 

Le 27/04/2000
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Vous avez commencé le piano à l'âge de cinq ans et vos parents, tous deux scientifiques, n'étaient pas musiciens. À quel moment avez-vous vraiment choisi vous-même la musique comme métier ?

    Je pourrais répondre que je n'ai jamais eu conscience de choisir et que j'étais simplement prédestiné à être pianiste. Je suis entré à sept ans à l'Ecole Centrale de Musique de Moscou, ce qu'il a de mieux pour les enfants et j'ai tout de suite commencé à donner des concerts, donc avant même de savoir ce qu'était le métier de musicien. Il ne m'est pas facile de dire quand j'ai vraiment choisi car rien d'autre que la musique ne m'intéressait. Ce n'était pas mes parents qui poussaient, mais moi-même qui voulait jouer, écouter, lire le plus de musique possible. J'ai pourtant quelques repères me permettant de situer le moment où j'ai compris que je ne ferai jamais rien d'autre. J'avais environ quinze ans et je venais de remporter le concours Bach de Leipzig, en 1988. Mon professeur, Tatiana Nicolaïeva m'a demandé si j'accepterais de jouer en Ecosse le troisième concerto de Rachmaninov. Je ne l'avais jamais travaillé. Je l'ai appris en trois jours, je le lui ai joué et elle s'est montrée si satisfaite qu'elle ne voulait pas croire que je ne l'avais jamais travaillé avant. Le même phénomène s'était produit quelque temps avant avec un concerto de Mozart et cela m'a convaincu que ma capacité à déchiffrer et à mémoriser la musique n'était pas vraiment normale !

     
    N'avez-vous jamais rencontré de vraies difficultés dans votre travail ?

    J'ai toujours eu cette facilité à déchiffrer et à retenir les partitions. En revanche, quand j'ai commencé à me poser des questions, vers quinze ou seize ans, je me suis rendu compte que je n'avais pas la technique d'acier que mes contemporains possédaient, car mes professeurs ne m'avaient pas poussé dans cette direction. Ils étaient plus concernés par l'interprétation que par la virtuosité. J'ai dû alors bâtir ma propre technique tout seul. Et dès que vous commencez à vous interroger sur vos problèmes techniques, ils se multiplient. Je peux dire que j'ai forgé moi-même ma technique, qu'elle n'était pas naturelle ni précoce. Peut-être même me suis-je penché un peu tard sur cette question. Je viens d'enregistrer à 27 ans les Etudes de Chopin et je ne crois pas que j'aurais pu le faire il y a quatre ou cinq ans de manière aussi satisfaisante.

     
    Vous êtes l'élève de Tatiana Nicolaïeva. Ce fut une très grande artiste. Que vous a-t-elle apporté ?

    Elle m'a naturellement beaucoup appris en ce qui concerne l'art du piano. Pourtant je crois que son apport principal est autre. Elle avait une passion absolue pour la musique sous toutes ses formes, symphonique, de chambre, vocale, instruments solistes. Elle était insatiable et ne comprenait pas que l'on puisse se lasser d'en entendre. Pendant mes trois ou quatre dernières années d'étude avec elle, nous écoutions de la musique, sur disque ou en concert, pendant six ou sept heures par jour. Beaucoup de pianistes n'ont pas cette curiosité pour le grand répertoire symphonique ni pour celui de Lieder, par exemple. Pour moi, ce fut une expérience extraordinaire qui m'a permis de toujours situer ce que je joue dans le contexte général du compositeur ou de l'époque. J'ai gardé ce goût et cette curiosité.

     
    En raison de votre formation et du fait que vous êtes à vingt-sept ans déja depuis longtemps sur les estrades de concert, comment avez-vous construit votre répertoire ?

    Pendant longtemps, jusqu'à quinze ou seize ans, je jouais absolument tout ce qui tombait sous les mains. Je le jouais plus ou moins bien, mais toujours avec un immense plaisir. Et puis, j'ai commencé à être plus précis dans mes choix. Il y eut d'abord les concours. Pour le concours Bach de Leipzig et sous l'influence de Nicolaïeva, j'ai travaillé beaucoup de Bach. Puis ce fut Rachmaninov pour le Concours Rachmaninov de Moscou. Aujourd'hui, j'ai un peu abandonné Bach, mais pas Rachmaninov. Au début aussi, j'acceptais tous les concertos que les orchestres me demandaient. Puisque je pouvais les apprendre vite et les jouer, pourquoi refuser ? Maintenant je fais mes choix. En fait, il n'y a guère de compositeur pour lequel je ne me sente pas prêt, à l'exception de Liszt. Je préfère attendre encore quelques années pour l'aborder et le faire vraiment en profondeur et pas seulement pour la virtuosité. Dans la mesure où pour moi la musique doit engendrer une émotion et ne pas être uniquement intellectuelle, je ne m'avance guère au-delà des grands noms du XXe siècle comme Ravel, Prokofiev, Bartok ou même Chostakovitch. La musique purement conceptuelle ne m'attire pas. Je joue peu de Bach car je trouve qu'il s'accorde mal dans un programme avec d'autres compositeurs. Il faudrait le jouer tout seul.

     
    Vous jouez beaucoup avec orchestre. Parvenez-vous à établir des contacts réels et enrichissants pendant ces brèves rencontres avec les grands chefs ?

    C'est très rare. Ces rencontres sont en général très brèves et très superficielles. Nous n'avons souvent qu'une répétition et les chefs qui prennent seulement le temps de vous demander de jouer un peu sans l'orchestre pour connaître votre jeu sont très peu fréquents. Avec Kent Nagano et Nikolaï Pletniev, je crois avoir établi un vrai contact constructif, en prenant le temps de discuter, de s'expliquer, d'échanger, et pas seulement de mettre en place rythmiquement. Bien sûr, comme nous sommes tous très professionnels, nous pourrions même jouer sans aucune répétition et bien des chefs s'en contenteraient. Je trouve cette situation très peu satisfaisante. Ce n'est parce que je peux retenir une partition par coeur très vite que je l'ai assimilée vraiment au plus profond de ma sensibilité et que je peux le jouer dans le même esprit que le chef. Et cela, seul un vrai travail de répétition peut permettre d'y parvenir, comme on le fait en musique de chambre.

     
    Aimez-vous enregistrer ?

    Je crois que peu de pianistes vous répondraient oui. Enregistrer n'est pas un processus naturel ni agréable. De plus, on est très rarement content du résultat. On bâtit peu à peu une interprétation qui est censée être parfaite. Elle est finalement assez artificielle. L'enregistrement en direct a l'avantage de capter l'émotion d'un moment précis, le plus souvent moins parfait. Le disque est plutôt comme un document, un témoignage. Il est évident qu'il faudrait tout enregistrer à nouveaux tous les dix ou quinze ans, car on ne cesse d'évoluer. Ce ne serait pas forcément mieux, mais différent. À ma connaissance, le seul pianiste qui ait joué exactement de la même manière en concert et au studio est Michelangeli. C'est un cas à part.

     
    Pensez-vous qu'il existe toujours une très forte école de piano russe ?

    Si vous me posez la question sous cette réforme je réponds oui. Si vous me demandez s'il existe toujours une école de piano russe, je réponds non. Nous avons toujours d'excellentes écoles de piano en Russie, très strictes, très rigoureuses. Toute personne ayant du talent peu apprendre parfaitement son métier. Si vous voulez parler de l'interprétation, d'un caractère plus ou moins russe, c'est un autre problème. Je crois que nous avons tous notre personnalité et que cela échappe complètement aux professeurs ou aux écoles.

     

    Le 27/04/2000
    Propos recueillis par Gérard MANNONI



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