altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
dťsinscription




ENTRETIENS 20 juin 2019

Centenaire Chostakovitch :
Frans Lemaire, Chostakovitch et la musique juive

En pleine période d'antisémitisme soviétique, Chostakovitch écrit plusieurs oeuvres influencées par la musique juive. Frans C. Lemaire, auteur des ouvrages le Destin russe et la musique et le Destin juif et la musique, nous expose les origines et les raisons d'un tel intérêt, et qualifie le compositeur de cas unique dans l'art russe.
 

Le 25/04/2006
Propos recueillis par Benjamin GRENARD
 



Les 3 derniers entretiens

  • Maria Jos√© Siri, de Tosca √† l‚Äôinfini

  • Stefan Soltesz,
    le renouvellement constant

  • Alksandra Kurzak, d‚ÄôOlympia √† Tosca

    [ Tous les entretiens ]
     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)


  • Bien que n'√©tant pas juif, Chostakovitch s'est beaucoup int√©ress√© √† la musique juive. Un certain nombre de ses oeuvres reprennent ainsi des √©l√©ments de musique klezmer. Mais qu'en est-il, √† ce moment l√† en URSS, de la musique juive √† proprement parler ?

    √Ä ce moment l√†, la musique juive est occult√©e. Apr√®s la r√©volution de 1917, √† une √©poque o√Ļ tout √©tait possible, il y a eu une esp√®ce d'√©cole nationale jud√©o-russe, salu√©e comme un des √©l√©ments les plus int√©ressants de renouveau, mais cela n'a pas dur√© plus d'une vingtaine d'ann√©es. Quoi qu'il en soit, la dissolution des groupes klezmer intervient dans les ann√©es 1930. Tout ce qui est expression d'un nationalisme autonome, l√©g√®rement teint√© d'individualisme, est alors pers√©cut√©. La musique klezmer sp√©cifique est consid√©r√©e comme inopportune. La preuve en est qu'en 1938, un ordre vient de Moscou √† l'Institut de musique juive alors sur le d√©clin, demandant de r√©aliser trois disques de musique klezmer pour avoir un t√©moignage d'un genre disparu ; il faut alors rep√™cher des anciens musiciens klezmer dans des orchestres d'op√©rette. Plus tard, en 1949, on interdit m√™me toute manifestation de culture yiddish, y compris l'impression de journaux dans cet idiome.

     

    On a coutume de prendre le 2e trio avec piano, de 1944, comme premier exemple de l'influence juive sur Chostakovitch, mais des musicologues semblent avoir rep√©r√© des emprunts d√®s les ann√©es 1930. Quand l'int√©r√™t de Chostakovitch pour la musique yiddish na√ģt-il ?

    En effet, on ne peut dater précisément le début de son intérêt pour la musique juive. Ce qui est certain, c'est qu'à partir de 1934, Chostakovitch enseigne au conservatoire de Leningrad. Il a alors deux élèves juifs, Benjamin Fleischmann et Yuri Levitin. Il propose au premier, en guise de travail de fin d'études, d'écrire un petit opéra sur le Violon de Rothschild, une nouvelle de Tchekhov basée sur l'histoire d'un groupe de musiciens klezmer. Mais pendant la guerre, en 1941, Fleischmann meurt sur le front de Léningrad. Deux années plus tard, Chostakovitch se penche sur le Violon de Rothschild, composé presque entièrement mais avec seulement l'accompagnement pour piano, et décide, par sympathie et à la mémoire de son élève, d'achever l'opéra, chose qu'il fait probablement au début de 1944, avant la composition du 2e trio. Or, le Violon contient de la musique klezmer typique. Chostakovitch a donc notablement découvert ce type de musique à travers l'opéra de Fleischmann.

    Une autre source probable réside dans le travail réalisé par Moshe Beregovski, musicologue ukrainien qui a collecté des mélodies juives, dont un premier volume est publié en 1934. Beregovski finissant par faire quelques années de goulag, le second volume ne fera pas l'objet d'une publication soviétique mais américaine, des années plus tard. Or, le musicologue présente ses travaux de recherche au conservatoire de Léningrad, devant un jury dont fait partie Chostakovitch.

    Quoi qu'il en soit, en 1944, Chostakovitch √©crit le 2e trio √† la m√©moire de son ami Sollertinski. Survient alors la d√©couverte par l'Arm√©e rouge du premier camp d'extermination nazi, √† Majdanek. √Ä l'√©poque, cela para√ģt tellement incroyable que la BBC ne veut pas retransmettre le reportage de son correspondant. Chostakovitch est alors tr√®s impressionn√© par les photos parues dans la presse sovi√©tique et c'est pr√©cis√©ment √† ce moment l√†, en ao√Ľt, qu'il √©crit le finale du 2e trio, en reprenant deux th√®mes juifs. Cette oeuvre est la premi√®re de ses compositions o√Ļ appara√ģt v√©ritablement de la v√©ritable musique klezmer.

     

    L'intérêt de Chostakovitch pour la musique juive se concentre donc essentiellement sur la musique klezmer ?

    Oui, davantage sur la musique instrumentale que sur le chant. Certains emprunts peuvent avoir pour origine un chant yiddish, mais il s'agit plut√īt de musique klezmer. On peut en retrouver une identification tr√®s pr√©cise dans la danse du mariage du Violon de Rothschild, dont j'ai d'ailleurs retrouv√© les origines dans un enregistrement tr√®s ancien de musique juive de 1905 ou 1912.

    Il ne faut pas non plus oublier l'amiti√© tr√®s intime qui lie Chostakovitch depuis 1943 avec le compositeur juif Mieczyslav Weinberg, dont les parents jouaient dans les th√©√Ętres yiddish de Varsovie. Chostakovitch a connu Weinberg en lisant une de ses symphonies et a alors demand√© √† le rencontrer. La musique de Weinberg sera √©videmment pour lui une source de premier ordre. La musicologue Nelly Kravets a de ce point de vue mis en √©vidence un lien entre les M√©lodies populaires juives de Chostakovitch et le cycle de M√©lodies juives op. 17 de Weinberg.

    En outre, Weinberg a √©pous√© Nathalie Mikhoels, la fille du grand acteur juif Solomon Mikhoels. Durant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci avait √©t√© pr√©sident du comit√© anti-fasciste juif qui avait fait une grande tourn√©e aux √Čtats-Unis pour r√©colter des fonds afin de participer au frais de financement des tentes et des avions que livrait l'Am√©rique. Apr√®s la guerre, Mikhoels a estim√© qu'il m√©ritait une r√©compense, et a √©crit une lettre proposant de cr√©er une r√©publique autonome juive en Crim√©e ; L√©nine avait lui-m√™me accord√© en 1924 la cr√©ation d'une r√©publique autonome des Allemands de la Volga. Mais la demande de Mikhoels est alors tr√®s mal re√ßue, si bien qu'il est assassin√© le 12 janvier 1948 sur ordre de Staline.

    Chostakovitch, très proche de Weinberg, est alors certainement très impressionné par ces événements, d'autant que pratiquement au même moment, entre le 10 et le 12 janvier, ont lieu au Kremlin les fameuses séances avec Jdanov pendant lesquelles sa musique fait l'objet de condamnation pour cause de formalisme. Or, après cette période, le compositeur écrira jusqu'en 1955 plusieurs ouvrages avec des thèmes juifs : le 1er concerto pour violon, le 4e quatuor, les Mélodies sur la poésie populaire juive, qu'il garde cachés jusqu'à la mort de Staline. Ces années consacrent le début de sa grande période juive qui s'achèvera sur la 13e symphonie. Hormis en 1964, dans le 9e quatuor dédié à sa femme Irina Antonovna qui est elle-même d'origine juive, on ne trouvera plus d'allusion directe de Chostakovitch à la musique juive jusqu'à sa mort en 1975.

     

    Un des thèmes fondamentaux de la musique de Chostakovitch, que l'on retrouve notamment à travers ses opéras, est l'identification aux faibles et aux opprimés. Or, la persécution des Juifs prend un nouvel essor avec Staline. Pour le compositeur, reprendre la musique yiddish, c'est aussi faire cause commune avec les Juifs contre le régime soviétique.

    Oui, et entre certainement en compte un √©l√©ment √©motionnel, une √©vidente sympathie devant la mort √† la fois de Fleischmann et de Mikhoels. D'autant que Weinberg finit par √™tre emprisonn√© aussi en f√©vrier 1953, mais gr√Ęce √† la mort de Staline et aux d√©marches de Chostakovitch, il sera lib√©r√© quelques mois plus tard.

     

    L'influence de la musique juive sur la musique instrumentale de Chostakovitch est-elle à l'époque réellement perçue par le régime, ou fait-on semblant de ne rien entendre ?

    C'est difficile √† dire. Du vivant de Chostakovitch, en 1968, para√ģt un √©crit de Tatiana Kouricheva dont le but est alors tr√®s clairement de dire : ¬ę non, tout cela est russe et plus que russe ¬Ľ. La situation est alors √† la limite du ridicule puisqu'il y a dans la musique du compositeur des √©l√©ments √©vidents, en particulier dans les m√©lodies juives o√Ļ le texte lui-m√™me corrobore la source de l'inspiration. Donc le th√®me juif est occult√©, on ne le traite pas, ou pas facilement disons, √† cause de l'antis√©mitisme rampant.

    Quant √† savoir si cette influence est alors per√ßue par les intellectuels, certainement ; il y a tout de m√™me parmi eux beaucoup de personnalit√©s d'origine juive. Maintenant, certaines caract√©ristiques de la musique juive se retrouvent dans les musiques folkloriques d'Europe centrale ou orientales. On peut donc toujours discuter de la provenance, et laisser demeurer l'ambigu√Įt√©. En m√™me temps, on ne peut pas dire qu'il y ait chez Chostakovitch un int√©r√™t quelconque pour la musique hongroise ou roumaine. Ce qui lui est sp√©cifique en dehors de son propre langage, ce sont bien les √©l√©ments de la musique juive.

     

    L'utilisation de matériaux populaires répondait aux directives officielles du Parti. En employant le folklore juif, Chostakovitch ne reprend-il pas à son compte ces directives tout en faisant une sorte de pied de nez en employant la musique d'un peuple persécuté ?

    Nous n'avons pas de documents qui prouvent que Chostakovitch ait fait un choix d√©lib√©r√© dans ce sens. Dans sa r√©cente biographie, Laurel Fay, tr√®s anti-r√©visionniste, d√©veloppe une th√©orie selon laquelle le compositeur a effectivement bien repris de la musique juive car le r√©gime souhaitait entendre de la musique folklorique, mais que ce serait par hasard qu'il aurait choisi la musique juive, comme n'importe quelle autre. En somme, il ne faudrait pas y attacher plus d'importance que cela. Ce qui me para√ģt d√©raisonnable √©tant donn√© les liens du compositeur avec Weinberg et O√Įstrakh, trop forts pour √™tre le fruit du hasard.

     

    Nous avons vu que l'ambigu√Įt√© peut demeurer dans la musique instrumentale. En revanche, Chostakovitch a employ√© des textes traitant clairement de la cause juive dans De la po√©sie populaire et la 13e symphonie, intitul√©e Babi Yar, du nom du tristement c√©l√®bre Ravin des Femmes o√Ļ furent ex√©cut√©s des Juifs sovi√©tiques par les Nazis. Quelles concessions le compositeur a-t-il d√Ľ faire dans le domaine vocal ?

    √Ä l'origine, Chostakovitch n'√©crit que huit m√©lodies sur la po√©sie populaire juive, toutes tr√®s sombres. Alors qu'il les joue en priv√©, ses amis lui conseillent, s'il veut que le cycle soit jou√© en public, de faire en sorte qu'il se termine bien. Il ajoute alors trois m√©lodies dans lesquels le po√®te juif raconte comme il est heureux dans le kolkhoze. Ce texte est bien s√Ľr b√™tement optimiste et on peut interpr√©ter ces ajouts comme satiriques. D'autres changements sont plus √©tonnants : les ing√©nieurs sont chang√©s en docteurs, le soleil en √©toile ; or, en 1953, surgit l'histoire des m√©decins accus√©s de vouloir assassiner Staline au Kremlin, o√Ļ l'on peut pr√©cis√©ment trouver des √©toiles rouges au-dessus des tours.

    En ce qui concerne la 13e symphonie, il est important de préciser qu'elle ne contient pas d'élément musical juif. Elle est russe comme l'est son sujet, l'antisémitisme. Dès que l'on apprend que Chostakovitch reprend le texte d'Evtouchenko, le parti fait pression. Khrouchtchev, ukrainien, est certainement de ceux qui veulent empêcher la commémoration du massacre de Babi Yar et s'implique personnellement. Le phénomène nouveau est que la création a tout de même lieu. Avec Staline, l'affaire aurait été liquidée rapidement.

    Après la création, Evtouchenko se résout à modifier un peu son texte en indiquant que les Juifs n'étaient pas les seules victimes, et mentionne alors aussi les Russes et les Ukrainiens. L'oeuvre est tout de même interdite, avant d'être rejouée plus tard avec le texte légèrement modifié.

     

    La tentation antis√©mite est une donn√©e courante chez les artistes russes, ne serait-ce que chez Dosto√Įevski. Hormis Chostakovitch, y a t-il d'autres artistes russes non juifs chez qui l'on retrouve un tel engagement en faveur de la cause juive ?

    Non, certainement pas de cette importance. Une bonne douzaine des oeuvres de Chostakovitch reprennent clairement des mélodies juives importantes. Il est certainement un cas unique dans l'art russe.





    À lire :
    Frans C. Lemaire :

    Le destin russe et la musique
    √Čditions Fayard



    Le destin juif et la musique
    √Čditions Fayard







    Prochainement :
    Entretien avec le Quatuor Danel, qui vient de réaliser une intégrale de référence des quinze quatuors à cordes de Chostakovitch.

     

    Le 25/04/2006
    Benjamin GRENARD



      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com