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ENTRETIENS 21 novembre 2018

Centenaire Chostakovitch :
Frans Lemaire, Chostakovitch et la musique juive

En pleine période d'antisémitisme soviétique, Chostakovitch écrit plusieurs oeuvres influencées par la musique juive. Frans C. Lemaire, auteur des ouvrages le Destin russe et la musique et le Destin juif et la musique, nous expose les origines et les raisons d'un tel intérêt, et qualifie le compositeur de cas unique dans l'art russe.
 

Le 25/04/2006
Propos recueillis par Benjamin GRENARD
 



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  • Bien que n'étant pas juif, Chostakovitch s'est beaucoup intéressé à la musique juive. Un certain nombre de ses oeuvres reprennent ainsi des éléments de musique klezmer. Mais qu'en est-il, à ce moment là en URSS, de la musique juive à proprement parler ?

    À ce moment là, la musique juive est occultée. Après la révolution de 1917, à une époque où tout était possible, il y a eu une espèce d'école nationale judéo-russe, saluée comme un des éléments les plus intéressants de renouveau, mais cela n'a pas duré plus d'une vingtaine d'années. Quoi qu'il en soit, la dissolution des groupes klezmer intervient dans les années 1930. Tout ce qui est expression d'un nationalisme autonome, légèrement teinté d'individualisme, est alors persécuté. La musique klezmer spécifique est considérée comme inopportune. La preuve en est qu'en 1938, un ordre vient de Moscou à l'Institut de musique juive alors sur le déclin, demandant de réaliser trois disques de musique klezmer pour avoir un témoignage d'un genre disparu ; il faut alors repêcher des anciens musiciens klezmer dans des orchestres d'opérette. Plus tard, en 1949, on interdit même toute manifestation de culture yiddish, y compris l'impression de journaux dans cet idiome.

     

    On a coutume de prendre le 2e trio avec piano, de 1944, comme premier exemple de l'influence juive sur Chostakovitch, mais des musicologues semblent avoir repéré des emprunts dès les années 1930. Quand l'intérêt de Chostakovitch pour la musique yiddish naît-il ?

    En effet, on ne peut dater précisément le début de son intérêt pour la musique juive. Ce qui est certain, c'est qu'à partir de 1934, Chostakovitch enseigne au conservatoire de Leningrad. Il a alors deux élèves juifs, Benjamin Fleischmann et Yuri Levitin. Il propose au premier, en guise de travail de fin d'études, d'écrire un petit opéra sur le Violon de Rothschild, une nouvelle de Tchekhov basée sur l'histoire d'un groupe de musiciens klezmer. Mais pendant la guerre, en 1941, Fleischmann meurt sur le front de Léningrad. Deux années plus tard, Chostakovitch se penche sur le Violon de Rothschild, composé presque entièrement mais avec seulement l'accompagnement pour piano, et décide, par sympathie et à la mémoire de son élève, d'achever l'opéra, chose qu'il fait probablement au début de 1944, avant la composition du 2e trio. Or, le Violon contient de la musique klezmer typique. Chostakovitch a donc notablement découvert ce type de musique à travers l'opéra de Fleischmann.

    Une autre source probable réside dans le travail réalisé par Moshe Beregovski, musicologue ukrainien qui a collecté des mélodies juives, dont un premier volume est publié en 1934. Beregovski finissant par faire quelques années de goulag, le second volume ne fera pas l'objet d'une publication soviétique mais américaine, des années plus tard. Or, le musicologue présente ses travaux de recherche au conservatoire de Léningrad, devant un jury dont fait partie Chostakovitch.

    Quoi qu'il en soit, en 1944, Chostakovitch écrit le 2e trio à la mémoire de son ami Sollertinski. Survient alors la découverte par l'Armée rouge du premier camp d'extermination nazi, à Majdanek. À l'époque, cela paraît tellement incroyable que la BBC ne veut pas retransmettre le reportage de son correspondant. Chostakovitch est alors très impressionné par les photos parues dans la presse soviétique et c'est précisément à ce moment là, en août, qu'il écrit le finale du 2e trio, en reprenant deux thèmes juifs. Cette oeuvre est la première de ses compositions où apparaît véritablement de la véritable musique klezmer.

     

    L'intérêt de Chostakovitch pour la musique juive se concentre donc essentiellement sur la musique klezmer ?

    Oui, davantage sur la musique instrumentale que sur le chant. Certains emprunts peuvent avoir pour origine un chant yiddish, mais il s'agit plutôt de musique klezmer. On peut en retrouver une identification très précise dans la danse du mariage du Violon de Rothschild, dont j'ai d'ailleurs retrouvé les origines dans un enregistrement très ancien de musique juive de 1905 ou 1912.

    Il ne faut pas non plus oublier l'amitié très intime qui lie Chostakovitch depuis 1943 avec le compositeur juif Mieczyslav Weinberg, dont les parents jouaient dans les théâtres yiddish de Varsovie. Chostakovitch a connu Weinberg en lisant une de ses symphonies et a alors demandé à le rencontrer. La musique de Weinberg sera évidemment pour lui une source de premier ordre. La musicologue Nelly Kravets a de ce point de vue mis en évidence un lien entre les Mélodies populaires juives de Chostakovitch et le cycle de Mélodies juives op. 17 de Weinberg.

    En outre, Weinberg a épousé Nathalie Mikhoels, la fille du grand acteur juif Solomon Mikhoels. Durant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci avait été président du comité anti-fasciste juif qui avait fait une grande tournée aux États-Unis pour récolter des fonds afin de participer au frais de financement des tentes et des avions que livrait l'Amérique. Après la guerre, Mikhoels a estimé qu'il méritait une récompense, et a écrit une lettre proposant de créer une république autonome juive en Crimée ; Lénine avait lui-même accordé en 1924 la création d'une république autonome des Allemands de la Volga. Mais la demande de Mikhoels est alors très mal reçue, si bien qu'il est assassiné le 12 janvier 1948 sur ordre de Staline.

    Chostakovitch, très proche de Weinberg, est alors certainement très impressionné par ces événements, d'autant que pratiquement au même moment, entre le 10 et le 12 janvier, ont lieu au Kremlin les fameuses séances avec Jdanov pendant lesquelles sa musique fait l'objet de condamnation pour cause de formalisme. Or, après cette période, le compositeur écrira jusqu'en 1955 plusieurs ouvrages avec des thèmes juifs : le 1er concerto pour violon, le 4e quatuor, les Mélodies sur la poésie populaire juive, qu'il garde cachés jusqu'à la mort de Staline. Ces années consacrent le début de sa grande période juive qui s'achèvera sur la 13e symphonie. Hormis en 1964, dans le 9e quatuor dédié à sa femme Irina Antonovna qui est elle-même d'origine juive, on ne trouvera plus d'allusion directe de Chostakovitch à la musique juive jusqu'à sa mort en 1975.

     

    Un des thèmes fondamentaux de la musique de Chostakovitch, que l'on retrouve notamment à travers ses opéras, est l'identification aux faibles et aux opprimés. Or, la persécution des Juifs prend un nouvel essor avec Staline. Pour le compositeur, reprendre la musique yiddish, c'est aussi faire cause commune avec les Juifs contre le régime soviétique.

    Oui, et entre certainement en compte un élément émotionnel, une évidente sympathie devant la mort à la fois de Fleischmann et de Mikhoels. D'autant que Weinberg finit par être emprisonné aussi en février 1953, mais grâce à la mort de Staline et aux démarches de Chostakovitch, il sera libéré quelques mois plus tard.

     

    L'influence de la musique juive sur la musique instrumentale de Chostakovitch est-elle à l'époque réellement perçue par le régime, ou fait-on semblant de ne rien entendre ?

    C'est difficile à dire. Du vivant de Chostakovitch, en 1968, paraît un écrit de Tatiana Kouricheva dont le but est alors très clairement de dire : « non, tout cela est russe et plus que russe ». La situation est alors à la limite du ridicule puisqu'il y a dans la musique du compositeur des éléments évidents, en particulier dans les mélodies juives où le texte lui-même corrobore la source de l'inspiration. Donc le thème juif est occulté, on ne le traite pas, ou pas facilement disons, à cause de l'antisémitisme rampant.

    Quant à savoir si cette influence est alors perçue par les intellectuels, certainement ; il y a tout de même parmi eux beaucoup de personnalités d'origine juive. Maintenant, certaines caractéristiques de la musique juive se retrouvent dans les musiques folkloriques d'Europe centrale ou orientales. On peut donc toujours discuter de la provenance, et laisser demeurer l'ambiguïté. En même temps, on ne peut pas dire qu'il y ait chez Chostakovitch un intérêt quelconque pour la musique hongroise ou roumaine. Ce qui lui est spécifique en dehors de son propre langage, ce sont bien les éléments de la musique juive.

     

    L'utilisation de matériaux populaires répondait aux directives officielles du Parti. En employant le folklore juif, Chostakovitch ne reprend-il pas à son compte ces directives tout en faisant une sorte de pied de nez en employant la musique d'un peuple persécuté ?

    Nous n'avons pas de documents qui prouvent que Chostakovitch ait fait un choix délibéré dans ce sens. Dans sa récente biographie, Laurel Fay, très anti-révisionniste, développe une théorie selon laquelle le compositeur a effectivement bien repris de la musique juive car le régime souhaitait entendre de la musique folklorique, mais que ce serait par hasard qu'il aurait choisi la musique juive, comme n'importe quelle autre. En somme, il ne faudrait pas y attacher plus d'importance que cela. Ce qui me paraît déraisonnable étant donné les liens du compositeur avec Weinberg et Oïstrakh, trop forts pour être le fruit du hasard.

     

    Nous avons vu que l'ambiguïté peut demeurer dans la musique instrumentale. En revanche, Chostakovitch a employé des textes traitant clairement de la cause juive dans De la poésie populaire et la 13e symphonie, intitulée Babi Yar, du nom du tristement célèbre Ravin des Femmes où furent exécutés des Juifs soviétiques par les Nazis. Quelles concessions le compositeur a-t-il dû faire dans le domaine vocal ?

    À l'origine, Chostakovitch n'écrit que huit mélodies sur la poésie populaire juive, toutes très sombres. Alors qu'il les joue en privé, ses amis lui conseillent, s'il veut que le cycle soit joué en public, de faire en sorte qu'il se termine bien. Il ajoute alors trois mélodies dans lesquels le poète juif raconte comme il est heureux dans le kolkhoze. Ce texte est bien sûr bêtement optimiste et on peut interpréter ces ajouts comme satiriques. D'autres changements sont plus étonnants : les ingénieurs sont changés en docteurs, le soleil en étoile ; or, en 1953, surgit l'histoire des médecins accusés de vouloir assassiner Staline au Kremlin, où l'on peut précisément trouver des étoiles rouges au-dessus des tours.

    En ce qui concerne la 13e symphonie, il est important de préciser qu'elle ne contient pas d'élément musical juif. Elle est russe comme l'est son sujet, l'antisémitisme. Dès que l'on apprend que Chostakovitch reprend le texte d'Evtouchenko, le parti fait pression. Khrouchtchev, ukrainien, est certainement de ceux qui veulent empêcher la commémoration du massacre de Babi Yar et s'implique personnellement. Le phénomène nouveau est que la création a tout de même lieu. Avec Staline, l'affaire aurait été liquidée rapidement.

    Après la création, Evtouchenko se résout à modifier un peu son texte en indiquant que les Juifs n'étaient pas les seules victimes, et mentionne alors aussi les Russes et les Ukrainiens. L'oeuvre est tout de même interdite, avant d'être rejouée plus tard avec le texte légèrement modifié.

     

    La tentation antisémite est une donnée courante chez les artistes russes, ne serait-ce que chez Dostoïevski. Hormis Chostakovitch, y a t-il d'autres artistes russes non juifs chez qui l'on retrouve un tel engagement en faveur de la cause juive ?

    Non, certainement pas de cette importance. Une bonne douzaine des oeuvres de Chostakovitch reprennent clairement des mélodies juives importantes. Il est certainement un cas unique dans l'art russe.





    À lire :
    Frans C. Lemaire :

    Le destin russe et la musique
    Éditions Fayard



    Le destin juif et la musique
    Éditions Fayard







    Prochainement :
    Entretien avec le Quatuor Danel, qui vient de réaliser une intégrale de référence des quinze quatuors à cordes de Chostakovitch.

     

    Le 25/04/2006
    Benjamin GRENARD



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