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ENTRETIENS 22 juillet 2019

Giuseppe Sabbatini, l'√Ęme musicienne

Dans le r√©pertoire italien comme dans le r√©pertoire fran√ßais, Giuseppe Sabbatini s'est rapidement impos√© comme le digne successeur d'Alfredo Kraus et de Nicolai Gedda. √Ä l'or√©e d'une carri√®re de chef d'orchestre, le t√©nor italien, √† l'affiche de la Damnation de Faust √† l'Op√©ra Bastille, jette un regard aff√Ľt√© sur le monde musical, pour mieux d√©clarer son amour pour son art.
 

Le 14/06/2006
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Pensez-vous, comment certains de vos coll√®gues, qu'il faille deux voix pour chanter le r√īle de Faust, aussi bien celui de Berlioz que celui de Gounod ?

    Le Faust de Gounod est un vrai t√©nor, bien que la tessiture soit assez basse au d√©but, tandis que celui de Berlioz est √©crit comme un r√īle de mezzo-falcon. La tessiture est grave, avec un si naturel et deux ut di√®se, mais ceux-ci ne doivent pas √™tre chant√©s √† gorge d√©ploy√©e. √Ä l'√©poque, on utilisait la voix mixte renforc√©e, mais depuis, le v√©risme a tout d√©truit. Cette √©cole a en effet eu sur l'art lyrique la m√™me influence que le rock sur la musique populaire. La ligne de chant de Maurice Chevalier, Yves Montand, ou encore Edith Piaf √©tait toujours d√©licate, avec parfois quelques accents plus durs lorsque le texte l'exigeait. De m√™me, en Italie, certains chanteurs auraient pu faire de tr√®s bons Almaviva ou Nemorino s'ils ne s'√©taient pas lanc√©s dans la musique populaire. V√©ritable coup de poing dans la soci√©t√©, les sentiments, la foi, le rock a mis en musique tous les probl√®mes du monde r√©el, la violence quotidienne, comme l'avaient fait les v√©ristes.

    Le sang qui coule dans les opéras de Mozart, Rossini, Donizetti, Bellini, Verdi et Puccini n'est pas le même que celui que versent les héros de Leoncavallo, Mascagni, Giordano ou Cilea. Je n'évoque que des musiciens italiens car ce sont les spécialistes du grand mélodrame. Un monde sépare Manon de Massenet et Manon Lescaut de Puccini ! Il n'y que dans Carmen que le sang coule comme dans un opéra italien. En introduisant le vrai sang sur scène, le vérisme a complètement changé la manière de chanter, contaminant tout ce qui avait été composé avant.

    On joue d√©sormais la musique baroque sur instruments originaux, mais ceci est impossible √† appliquer au r√©pertoire symphonique. La question est en effet de savoir si l'on peut jouer Beethoven et Mahler sur un seul et m√™me instrument. Il en va de m√™me pour les chanteurs. Nous avons devant nous une g√©n√©ration de sp√©cialistes. Pourtant, au XIXe si√®cle, le t√©nor Giovanni Mario chantait aussi bien le Trouv√®re et les Huguenots que l'√Člixir d'amour, Don Pasquale, le Barbier de S√©ville, Don Ottavio et le r√īle-titre de Don Giovanni. Que dirait la critique si Juan Diego Fl√≥rez, immense Almaviva, se mettait √† chanter Manrico ? Au XIXe si√®cle, c'√©tait une chose tout √† fait courante. La prochaine g√©n√©ration se doit donc de repenser, √† l'instar des baroqueux ces quarante derni√®res ann√©es, la conception m√™me du chant, car on ne peut d√©cemment plus interpr√©ter l'Elisir d'amore comme Cavalleria Rusticana.

     

    La malléabilité de vos aigus est à cet égard particulièrement rare.

    J'ai beaucoup √©tudi√© la technique de la v√©ritable messa di voce, et je n'utilise le falsetto que renforc√©. Mais je ne me risque pas tr√®s souvent √† utiliser la voix mixte, car le public et la critique me d√©truiraient. La technique doit √™tre √† la disposition de l'interpr√©tation, et jamais je ne n√©gligerai le legato, l'articulation, et le sens des mots. Les interpr√©tations de 95% de mes coll√®gues me paraissent limit√©es par des probl√®mes techniques. Il suffit de relever les indications √©crites par le compositeur pour voir quels chanteurs sont dans le vrai. 3% d'entre eux ne sont malheureusement que parfaits, et ne comprennent pas pour quelle raison le compositeur a ajout√© tel ou tel signe au-dessus de la port√©e. Seuls les 2% restants, parmi lesquels je me place tr√®s modestement, chantent avec leur √Ęme, sans n√©cessairement avoir la plus belle voix du monde. Et je suis certainement la seule personne √† chanter autant de r√īles aussi extr√™mes que Mitridate, Guillaume Tell, Arturo des Puritains, Dom S√©bastien, Fernand de la Favorite, Tonio de la Fille du r√©giment, Benvenuto Cellini et le Faust de Berlioz. Il ne me manque que Raoul des Huguenots. Mais l√† s'arr√™te la folie d'un chanteur !

     

    Cette production de la Damnation de Faust, que vous avez créée il y a cinq ans, utilise beaucoup la vidéo, sur un plateau d'une profondeur très limitée. Ne craignez-vous pas d'être occulté par les images ?

    Cette production est la plus belle √† laquelle j'ai jamais pris part. Berlioz n'a pas √©crit la Damnation de Faust pour la sc√®ne. Si l'on prend la responsabilit√© de faire quelque chose d'aussi arbitraire que de mettre en sc√®ne une oeuvre de concert, il faut penser au poids de l'orchestre que les chanteurs doivent affronter. Si le plateau √©tait utilis√© dans toute sa profondeur, mes coll√®gues et moi serions inaudibles. Cette production respecte totalement l'√©quilibre de l'oeuvre, en offrant au public la possibilit√© d'assister √† un v√©ritable r√™ve de la premi√®re √† la derni√®re note. En cela, Robert Lepage est un visionnaire, et sa mise en sc√®ne sera √©ternelle, d'une modernit√© extr√™me sans √™tre dans l'air du temps ou pr√©tendre √† une quelconque avant-garde, car toujours li√©e au texte et √† la musique. J'ai horreur de ces productions modernes stupides qui d√©truisent les rapports entre les personnages, o√Ļ le p√®re semble jouer le r√īle du fils et inversement par un simple caprice du metteur en sc√®ne.

     

    La langue française a été stigmatisée dès le XVIIIe siècle pour son manque de musicalité. Est-elle réellement si difficile à chanter ?

    Je trouve cette langue fantastique, et c'est pour cette raison que la moiti√© de mon r√©pertoire est en fran√ßais. Je ne souscris pas √† la nouvelle √©cole de jeunes chanteurs fran√ßais qui adoptent le ¬ę r ¬Ľ grassey√© plut√īt que roul√©, accentue les nasales
    Je peux d'autant moins le faire que je n'ai pas grandi avec ce type de sons. De toute mani√®re, pas un des r√©p√©titeurs avec qui j'ai travaill√© la prononciation ne m'a dit la m√™me chose ! Je pr√©f√®re donc chanter le fran√ßais de mani√®re √† ne pas m'ab√ģmer la voix. Je vais faire mes d√©buts de chef d'orchestre l'ann√©e prochaine, et je serai certainement tr√®s exigeant avec les chanteurs en ce qui concerne la prononciation de l'italien, qui est souvent d'un niveau affligeant.

    J'ai souvent travaill√© avec le Maestro Muti, qui est tr√®s perfectionniste √† cet √©gard. Mais en pratique, on ne peut se souvenir que de 30 √† 40% de tout ce qui a √©t√© dit en r√©p√©titions. Il faudrait faire comme Toscanini, qui travaillait individuellement avec chaque chanteur six mois avant le d√©but des r√©p√©titions, et contr√īlait trois mois plus tard ce qui restait de cette s√©ance, pour mieux approfondir ensuite. Aujourd'hui, la musique est devenue une industrie. On s'imagine que deux services de trois heures suffisent pour monter un concert. Le niveau de pr√©paration des musiciens et des chanteurs est certainement tr√®s √©lev√©, mais il est toujours possible d'aller plus loin.

     

    Est-ce ce qui vous incite à vous tourner vers la direction d'orchestre, ou la volonté de partir en guerre contre les habitudes véristes ?

    Je ne veux pas la guerre, mais certainement une grande fermeté. La musique nécessite une extrême précision. Dans Che gelida manina, Puccini utilise les mêmes signes p et pp que Massenet dans le finale de Werther. Mais dans l'air de Rodolfo, ce piano symbolise la vie, l'amour, le sexe, tandis qu'il est le dernier souffle de Werther. Peut-on écrire la différence entre la vie et la mort avec si peu de signes ? Les couleurs, les intentions, la vie que nous pouvons donner à une partition sont primordiales. Voilà ce que je veux faire, et j'y parviendrai s'il est possible de travailler avec une idée commune.

    Aujourd'hui, l'offre est tellement large que nous voyons le plus souvent quatre fous qui chantent la m√™me musique dans un langage diff√©rent. Le r√īle du chef d'orchestre est d'√©tablir la connexion entre les diff√©rentes sensibilit√©s. Mais puisque le rythme de production actuel ne le permet pas, je pr√©f√®re diriger le r√©pertoire symphonique, o√Ļ il est peut-√™tre possible de travailler diff√©remment. Je ne continuerai √† chanter qu'en concert ou en r√©cital, et avec les grands chefs avec qui j'ai eu la chance de travailler jusqu'√† pr√©sent.

     

    Ne regretterez-vous pas les planches ?

    J'ai eu la nostalgie de la puissance du son que l'on ressent au sein d'un orchestre lorsque j'ai abandonn√© la contrebasse pour le chant. J'√©tais chef de pupitre aux ar√®nes de V√©rone et √† l'Orchestre symphonique de la Rai de Rome. Je faisais de l'op√©ra, du symphonique, et aussi beaucoup de musique de chambre, du baroque au contemporain. J'ai tent√© de faire la m√™me chose avec ma voix. J'ai d'abord chant√© en duo avec une guitare, puis des Lieder de Strauss, mais aussi de la polyphonie, et √† l'op√©ra, mon r√©pertoire s'√©tend de Mozart et Salieri √† Dallapiccola. Je voudrais conf√©rer √† la direction d'orchestre davantage d'√Ęme, de musicalit√©. Je ne cherche pas la nouveaut√©, mais √† faire de la musique avec amour.

     

    Pensez-vous que le public vous reconna√ģtra en tant que chef d'orchestre, et vous suivra dans cette d√©marche ?

    Je n'aime pas la nouvelle génération de chefs d'orchestre : trop d'agent gaspillé, d'intérêts négatifs, d'ambitions maladives, de compétition mors tua vita mea. J'ai 49 ans, ma femme attend un bébé, nous sommes très heureux, et je voudrais continuer à faire de la musique comme j'aime en faire. Si ce n'est pas possible, je préfère prendre ma retraite, rester auprès de ma famille, chercher à comprendre un peu mieux la vie, et enseigner les vraies valeurs à mes enfants.

    Je n'ai aucune envie de me battre contre certaines personnes qui voudraient me détruire. Je hais le nivellement par le bas de la société actuelle. Je ne comprends pas pourquoi ces jeunes gens qui vivent pendant un mois sous le regard des caméras sont plus célèbres que José Van Dam ou n'importe quel autre chanteur qui se produit sur la scène de la Bastille. Et ceci devrait être un exemple pour la jeunesse ? J'ai un fils de 12 ans, et j'espère qu'il ne prendra pas exemple sur ces émissions complètement amorales.

     

    Comment le monde de l'opéra a-t-il évolué depuis vos débuts ?

    J'ai d√©but√© le 12 septembre 1987 √† Spoleto, dans une production de Lucia di Lammermoor, qui √©tait, avec Werther et la Boh√®me, le prix d'un concours, et pour laquelle les critiques m'ont compar√© √† Alfredo Kraus, Giuseppe di Stefano et Nicolai Gedda. Neuf mois plus tard, je faisais mes d√©buts √† la Scala dans la Boh√®me. Si je n'avais pas eu les pieds sur terre, je ne serais pas dans ce th√©√Ętre aujourd'hui. √Ä pr√©sent, cette s√©r√©nit√© manque aux jeunes chanteurs : il faut garder la t√™te froide, afin de conserver l'√©quilibre entre le coeur, la t√™te et l'√Ęme n√©cessaire √† une bonne sant√© vocale.

    Plus que des jeunes chanteurs, ce probl√®me vient de notre soci√©t√©, o√Ļ l'id√©al de Pierre de Coubertin est totalement aboli : il faut √™tre le premier pour exister. J'esp√®re encore rencontrer des artistes qui pensent comme moi, et faire avec eux quelque chose dont nous nous souviendrons avec amour lorsque nous serons vieux. J'aimerais dire √† mes jeunes coll√®gues la m√™me chose que Raina Kabaivanska, alors que nous chantions ensemble dans Manon : ¬ę √©tudiez, mettez tout votre coeur dans votre travail, et ne soyez pas heureux seulement parce que l'on vous applaudit. Vous gagnerez plus tard l'argent que vous m√©ritez pour les efforts que vous accomplissez aujourd'hui. Pers√©v√©rez, soyez positifs, et surtout soyez modestes ¬Ľ. C'est la premi√®re de mes valeurs.

     

    Le 14/06/2006
    Mehdi MAHDAVI



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