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ENTRETIENS 23 avril 2018

Nora Gubisch chante avec son siècle
© Eric Mahoudeau

La jeune mezzo française vient d'aborder Carmen à l'Opéra de Nancy et de reprendre le rôle éponyme de Salammbô à l'Opéra Bastille, avant de partir pour Salzbourg cet été incarner la Belle Hélène. Vingt-neuf ans, et une carrière qui a démarré sur les chapeaux de roue.
 

Le 13/04/2000
Propos recueillis par Michel PAROUTY
 



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  • Vous reprenez en ce moment le rôle-titre dans la Salammbô de Philippe Fénelon à l'Opéra-Bastille que vous aviez déjà interprété lors de la création mondiale voici deux ans. La partition a-t-elle été modifiée depuis ?

    Il faut préciser avant toute chose qu'en 1998 j'avais seulement été engagée comme doublure d'Emily Golden, avec seulement la dernière représentation pour moi- j'ai eu une chance énorme, c'est celle qui a été diffusée par France Musique. J'ai d'abord étudié la partition toute seule, puis avec Philippe. Pour cette reprise, il a modifié certains détails qui ne lui plaisaient pas, il a procédé à quelques ajustements pour obtenir une meilleure adéquation à ma voix ; l'écriture de Salammbô, aujourd'hui, est moins aiguë, elle se déploie davantage dans une tessiture de mezzo-soprano. Sur le plan dramaturgique, les conséquences de ces améliorations ont été sensibles. Je pense que maintenant le rôle colle mieux à ma personnalité.

     
    Comment se passe le travail avec Fénelon ?

    De manière très excitante. C'est formidable de voir un compositeur présent à toutes les répétitions ; quand vous chantez du Mozart ou du Bizet, inutile de vous dire qu'il est difficile de discuter avec eux ! Avec Philippe, on ressent le bonheur qu'il éprouve à voir son opéra monté, à constater comment le spectacle prend forme.

     
    Vous parlez de Salammbô comme si c'était un ouvrage du répertoire !

    Mais pour moi, maintenant, c'en est un. Deux ans après la première, tout ce qui me paraissait difficile ou déroutant est devenu parfaitement naturel.

     
    Vos rapports avec la musique contemporaine semblent, eux aussi, très naturels.

    C'est une question d'éducation. J'ai eu la chance d'avoir des parents musiciens et j'ai toujours baigné, pour ainsi dire, dans la musique de notre temps. Mon père, Gérard Gubisch, est musicologue ; il a traduit le Traité d'Harmonie de Schönberg, il a participé à de nombreuses créations, il est ami avec Diego Masson, Vinko Globokar. Lorsque j'étais enfant, aller à des concerts de musique contemporaine, pour moi, c'était aller à la fête.

     
    Petite, vous vouliez déjà faire de la musique votre métier ?

    Je voulais faire du chant, c'est sûr. Pendant quatre ans, j'ai été membre de la Maîtrise de Radio-France ; je suis allée en tournée à Venise, au Canada, nous avons chanté sous la direction de Seiji Ozawa, de Colin Davis, je me rappelle une Damnation de Faust avec Jessye Norman et José Van Dam. J'ai eu très vite le goût de la scène, qui n'a fait qu'augmenter. J'avais l'impression d'une vocation, d'une mission. Mais ma voix était très bizarre, très grave, on ne pouvait pas savoir ce qui se passerait après la mue. Entre quatorze et dix-huit ans, j'ai arrêté le chant pour me consacrer au piano, avec Catherine Collard, et au solfège ; j'y suis revenue avec Jacqueline Gironde. À vingt ans, j'ai passé le concours du Conservatoire de Paris où j'ai vécu une expérience magnifique avec Christiane Eda-Pïerre. Depuis cinq ans, je vais régulièrement à Londres recevoir les conseils de Vera Rosza ; j'étudie tous mes rôles avec elle.

     
    Après Salammbô, votre prochain grand rendez-vous avec l'Opéra Bastille sera aussi une création mondiale.

    Philippe Manoury m'a demandé d'être dans la distribution de " K " mais je ne sais pas encore à quoi ressemble la musique, la partition n'est pas terminée. Tout ce que je sais, c'est que ce sera, si je puis dire, du " sur mesure ".

     
    On dit souvent que la musique contemporaine peut abîmer la voix de chanteurs. De toute évidence, vous n'êtes pas de cet avis.

    Il faut simplement faire attention à ne pas aller contre sa voix, à ne pas la forcer même lorsque l'orchestre est fort. Il faut aussi ne pas se laisser envahir par le côté dramatique du rôle, garder une certaine distance avec son personnage pour conserver un contrôle vocal permanent.

     
    Vous avez travaillé avec des metteurs en scène aussi différents que Francesca Zambello et Herbert Wernicke. Parlez-nous d'eux.

    C'est absolument faux de dire que Francesca Zambello néglige la direction d'acteurs. C'est l'interprète qui entre dans un personnage, pas le metteur en scène, il n'a pas à tout nous mâcher. Francesca a utilisé ce que je lui proposais en me donnant des garde-fous, et en pensant toujours au public, ce qui est rare. Wernicke, lui, se sert de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il trouve, il possède à fond l'art de mettre en valeur ce que lui renvoient les gens et de les pousser dans leurs derniers retranchements. Stéphane Lissner m'avait vue dans Salammbô, il m'a demandé pour cette Belle Hélène à Aix-en-Provence, que nous allons reprendre cet été à Salzbourg.

     
    On vous sentait parfaitement à l'aise dans cette mise en scène qui a pourtant profondément irrité une grande partie du public.

    Au début, j'ai trouvé certaines idées curieuses, le " Duo du rêve " coupé en deux par l'entracte, par exemple. Et puis je me suis lancée ; vous savez, lorsque vous avez accepté de participer à une production, il arrive un moment où il faut y aller et se couler dans le moule. Après les premières répétitions, Wernicke était assez décontenancé. Il s'imaginait ma voix plus légère, il voulait jouer sur le côté accent des interprètes étrangers, j'en ai rajouté à mort, et j'ai vécu des moments passionnants. Nous avons fait un gros travail sur les textes, il fallait essayer d'être autant acteur que chanteur, maintenir intacte notre énergie. Des liens se sont créés, et je vais retrouver toute l'équipe avec un grand bonheur.

     
    Au début de votre carrière, vous n'avez jamais eu envie de faire partie d'une troupe ?

    Surtout pas, je suis trop indépendante. J'ai eu la chance qu'on me propose tout de suite des grands rôles, Jean-Claude Malgoire m'a demandé Judith dans la Juditha Triumphans de Vivaldi et Sesto dans la Clémence de Titus de Mozart, je n'avais aucune culture baroque, mais tout s'est bien passé.

     
    Vous avez voici quelques mois abordé Carmen ; comment voyez-vous l'évolution de votre répertoire ?

    Ma prochaine prise de rôle sera Lucrèce dans Le Viol de Lucrèce de Britten à Lyon. Et à San Francisco, je serai Paransem dans Arschak 2, du compositeur arménien Chukhadjian ; l'ouvrage a été créé en italien mais nous le donnerons cette fois en arménien. Beaucoup de choses me sont arrivées en peu de temps, c'est comme si, tout d'un coup, j'avais acquis une crédibilité. Je lorgne, bien sûr, les grands rôles de mezzo, Eboli, Dalila, mais pas trop tôt. J'aimerais Oktavian dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss mais on m'a dit que j'étais trop féminine ; on se trouve toujours face à une image, il paraît qu'on ne peut pas m'imaginer en travesti. J'aimerais pourtant incarner Sesto en scène puisque jusqu'à présent je ne l'ai fait qu'en concert. Je me sens prête pour Waltraute du Crépuscule des Dieux et si je peux, un jour, aller jusqu'à la Kundry de Parsifal, ce sera mon plus grand bonheur. J'ai vingt-neuf ans, tout a été très vite? mais j'avoue que, pour moi, les choses ne vont jamais assez vite.

     

    Le 13/04/2000
    Propos recueillis par Michel PAROUTY



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