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ENTRETIENS 03 octobre 2022

Mstislav Rostropovitch, une vie avec Chostakovitch

T√©moin majeur de la Russie sovi√©tique, Mstislav Rostropovitch est invit√© √† diriger l'Orchestre de Paris pour deux concerts √©v√©nements consacr√©s √† Chostakovitch, mentor et ami de trente ans auquel il rend hommage en cette ann√©e anniversaire. Le chef d'orchestre revient sur sa rencontre avec le ma√ģtre et √©voque les oeuvres programm√©es √† Pleyel.
 

Le 13/11/2006
Propos recueillis par Yannick MILLON
 



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  • Dans quelles circonstances avez-vous rencontr√© Chostakovitch ?

    Pendant la guerre, √† cause des bombardements, ma famille et moi avions √©t√© √©vacu√©s de Moscou et nous √©tions retrouv√©s √† Orenbourg, dans l'Oural, o√Ļ habitait ma marraine. Je ne peux pas dire que la vie l√†-bas ait √©t√© facile, surtout mat√©riellement. Mais mon p√®re, qui avait pris des cours avec Casals √† Paris et √©tait un violoncelliste brillantissime, r√©ussit √† trouver du travail. Il jouait en trio au cin√©ma, avant les films. Ma m√®re enseignait quant √† elle le piano dans une √©cole de musique, pendant que j'allais √† l'√©cole.

    Un beau jour, comme un cadeau du ciel, le petit th√©√Ętre de l'Op√©ra de L√©ningrad fut √©galement √©vacu√© √† Orenbourg, apportant √† la ville une effervescence musicale qu'elle n'avait jamais connue. Je pus ainsi assister √† une multitude de r√©p√©titions. Je jouais d√©j√† bien du violoncelle, et d√®s l'√Ęge de 14 ans, je participais √† des concerts avec les artistes de l'Op√©ra, y compris dans de petites tourn√©es. Ainsi se d√©roulait notre vie jusqu'en 1942.

    Puis mon p√®re mourut, et il nous fallut faire face, ma soeur, ma m√®re et moi. Heureusement, les gens √©taient extr√™mement gentils avec nous, et je me souviendrai toute ma vie de cette p√©riode. Je dirais m√™me que tout le bien que je fais aujourd'hui ¬Ė la Fondation pour les enfants malades en Russie, la Fondation pour les jeunes musiciens, les Jeunes talents en Lituanie, les √©coles de musique ¬Ė, je le fais en souvenir de la bienveillance qu'on m'a t√©moign√©e pendant ces √©preuves. Ma v√©ritable √©ducation vient de l√†.

    √Ä l'√©poque, on n'avait pas le droit de retourner √† Moscou, mais dans la mesure o√Ļ on commen√ßait √† me conna√ģtre, les professeurs et le directeur du conservatoire nous ont souvent fait venir, ma famille et moi, en 1943. On m'a propos√© d'int√©grer le conservatoire malgr√© mes 16 ans, alors que le r√®glement permettait d'y entrer seulement √† 18 ans, apr√®s avoir termin√© les dix ann√©es d'√©tudes secondaires. Le directeur, Chebaline, ami de mon p√®re, m'inscrivit en violoncelle dans la classe du professeur Kosoloupov et en composition dans sa propre classe. √Ä l'√©poque, Chostakovitch √©tait au sommet de sa gloire, car il venait de composer sa 7e symphonie pendant le si√®ge de L√©ningrad. Il enseignait d√©j√† √† Moscou, et bien qu'√©l√®ve de Chebaline, je r√™vais d'entrer dans sa classe. Mais bien s√Ľr, je ne pouvais pas quitter un professeur qui m'avait fait acc√©der √† une institution aussi prestigieuse.

     

    Comment √™tes-vous parvenu √† entrer dans la classe du ma√ģtre ?

    Quand on √©tudiait la composition, on pouvait aussi suivre des cours d'orchestration, discipline dans laquelle Chostakovitch avait un nombre incalculable d'√©l√®ves. Je r√©ussis √† obtenir vingt minutes de son temps pour lui faire examiner la partition de mon premier concerto pour piano. J'avais un trac fou. J'√©tais plut√īt bon pianiste, mais je ne me serais jamais cru capable de jouer aussi vite. Mes doigts filaient √† toute allure, tant j'avais honte de prendre de son temps √† Chostakovitch. Puis il me serra la main, me fit des compliments et m'assura que si je voulais travailler avec lui, il m'accepterait dans sa classe avec plaisir. C'est ainsi que je devins son √©l√®ve.

    Je dois dire que c'est là que j'ai vraiment appris la musique. Chostakovitch avait une érudition phénoménale, il connaissait tout le répertoire par coeur, et nous avons souvent joué à quatre mains les symphonies de Mahler. Je n'ai pas le droit de parler d'amitié concernant notre relation à cette époque, mais nous avions une telle proximité humaine que nous nous considérions un peu comme les membres d'une même famille.

    C'est √©galement lui qui a accompagn√© mes premi√®res r√©compenses. En Union sovi√©tique, si vous n'aviez pas un premier prix de concours, c'est que vous ne valiez rien. C'√©tait le passage oblig√© pour tout musicien. Seulement, il n'y en avait pas eu pendant les sept ann√©es qu'a dur√© la guerre. En d√©cembre 1945, quand j'ai eu 18 ans, j'ai particip√© au premier grand concours d'apr√®s-guerre, qui r√©unissait des centaines de musiciens et vingt-cinq membres de jury, pr√©sid√©s par Chostakovitch. Il y avait cinq disciplines : piano, violon, violoncelle, harpe et chant. Trois musiciens seulement ont obtenu un premier prix, dont moi en violoncelle. Normalement, la limite d'√Ęge √©tait fix√©e √† 30 ans, mais elle avait √©t√© repouss√©e exceptionnellement d'un an, afin que Sviatoslav Richter puisse s'inscrire en piano. Et bien √©videmment, il a obtenu √©galement un premier prix.

     

    Il y a eu aussi le choc de la 8e symphonie que vous avez découverte en 1943.

    Absolument. Un jour, Chostakovitch a proposé à ses élèves de venir assister à la première répétition de sa 8e symphonie, qui devait être créée quelque temps plus tard. J'ai reçu ce jour-là le choc musical de ma vie, au point d'abandonner la composition. C'est aussi pour cette raison que la 8e symphonie est la plus chère à mon coeur, car c'est celle qui m'a le plus marqué.

     

    La personnalité de Chostakovitch vous a laissé une telle empreinte que vous lui consacrez aujourd'hui un musée à Saint-Pétersbourg.

    En effet, et pour rendre avec des mots l'hommage que sa personnalit√© m√©rite, il me faudrait vous parler de lui pendant plusieurs jours. Je me contenterai donc d'√©voquer un peu le mus√©e lui-m√™me. J'ai achet√© √† Saint-P√©tersbourg l'appartement qu'a habit√© Chostakovitch entre 1914 et 1934, pendant sa premi√®re p√©riode cr√©atrice, celle o√Ļ virent le jour notamment la 1re symphonie, l'op√©ra Lady Macbeth et divers ballets. J'ai fait r√©nover cet appartement et le 25 novembre, avec deux mois de retard, nous allons enfin pouvoir inaugurer ce mus√©e, au 9 de la rue Marat, pr√®s de la perspective Nevski, pour lequel j'ai amass√© une immense quantit√© de documents, de souvenirs sur Chostakovitch.

     

    Pensez-vous, comme on l'entend souvent dire, que la 8e symphonie soit un journal de guerre ?

    En partie. Si la 7e symphonie était en quelque sorte la charge de l'énergie de la résistance contre l'armée allemande, elle était suffisamment accessible au grand public, alors que la 8e symphonie est au contraire une oeuvre des souffrances, la symphonie de la revanche contre l'ennemi. Chostakovitch ne cherche plus cette fois à contaminer l'auditeur par la détermination et le sentiment patriotique, mais à rentrer intimement en lui-même, à livrer des sentiments très intérieurs, beaucoup moins superficiels. La 8e est pour moi la plus profonde des symphonies de Chostakovitch, et ma préférée, aussi pour les raisons que j'ai évoquées plus haut.

     

    Hormis dans son deuxi√®me mouvement ¬Ė la fameuse caricature post mortem de Staline ¬Ė, la 10e symphonie pr√©sente en revanche un ton moins angoiss√©, et certains musicologues sont all√©s jusqu'√† √©voquer Mahler et Tcha√Įkovski.

    Pour moi, il s'agit plut√īt d'une composition totalement ind√©pendante, qui comporte bien autant de g√©nie que la 8e symphonie. Mais pour cette histoire de caricature, vous savez, aujourd'hui, on rapproche √©norm√©ment de choses de Staline, et mon point de vue sur la question est qu'il s'agit plut√īt d'une invention dans le cas de la 10e symphonie. Staline avait un caract√®re tellement pointu que Chostakovitch pouvait tr√®s bien √©crire une telle musique sans penser sp√©cifiquement √† lui. Alors oui, une fois que Staline est mort, on a pens√© que le deuxi√®me mouvement √©tait une caricature du d√©funt dictateur. √Ä mes yeux, la 10e se distinguerait peut-√™tre par le fait que Chostakovitch √©tait amoureux, et que le troisi√®me mouvement est en quelque sorte d√©di√© √† cet amour. Je pr√©f√®re retenir ce d√©tail-l√†.

     

    Vous êtes le plus grand défenseur de Lady Macbeth dans sa version originale. Les cinq entractes donnent-ils une idée acceptable de l'opéra ?

    Je ne suis pas seulement le plus grand d√©fenseur de la version originale, mais le d√©fenseur de la seule Lady Macbeth, car je n'ai jamais dirig√© et ne dirigerai jamais Katerina Isma√Įlova, cette refonte qui repr√©sente un appauvrissement majeur. Et pour r√©pondre √† votre question, je pense que les entractes peuvent en effet donner une bonne id√©e de l'op√©ra, car le mat√©riel principal y est, il ne provient que de la partition de l'op√©ra et de nulle part ailleurs. Ce sont des √ģlots, se rapportant √† des sensations particuli√®res √† des moments donn√©s de l'op√©ra, qui offrent un √©ventail assez juste de son climat. M√™me si ces entractes ne remplaceront jamais la ligne g√©n√©rale d'une repr√©sentation de l'int√©gralit√© de l'op√©ra, dans la continuit√©.

     

    Quelle est la spécificité du 1er concerto pour violoncelle, par rapport notamment au 2e concerto, qui est beaucoup moins joué ?

    J'en reviens √† Staline. Chostakovitch a toujours conserv√© une dent contre lui, une rancoeur qu'il affichait plus ou moins selon les p√©riodes. Par exemple, dans le 1er concerto pour violoncelle, vers la fin, il y a un passage tr√®s simple avec le th√®me aux basses, o√Ļ le violoncelle solo joue des octaves au-dessus. Un jour, Chostakovitch me dit : ¬ę Slava, il faut que vous compreniez que dans ce concerto, je connais chaque note. Vous n'avez rien trouv√© sur Staline l√†-dedans ? ¬Ľ Apr√®s r√©flexion, je lui r√©ponds en toute honn√™tet√© que non. Il me montre alors sur la partition une citation tellement camoufl√©e que m√™me moi qui connaissais parfaitement le concerto, je n'avais pu la rep√©rer. Il s'agissait d'une m√©lodie g√©orgienne, qui s'appelait Souliko et qui √©tait soi-disant la chanson pr√©f√©r√©e de Staline. Chostakovitch avait dissimul√© trois notes de cette m√©lodie en plein milieu de la phrase des basses, alors que le violoncelle joue deux fois plus vite au-dessus, rendant pratiquement impossible son identification.

     

    La fameuse habileté de Chostakovitch à recourir à l'ironie comme exutoire.

    Je crois qu'il utilisait tous les moyens expressifs comme exutoire, et pas seulement l'ironie, qui lui servait plut√īt √† dissimuler certaines choses. Il est tr√®s difficile de faire la part de tout cela, de savoir de quels moyens il se servait pour atteindre tel ou tel but, mais ce qui est absolument certain, c'est qu'il utilisait la musique tout enti√®re comme exutoire.

     

    Chostakovitch suscite aujourd'hui le même engouement que Mahler dans les années 1980. Même en occultant l'anniversaire de cette année, il n'a jamais eu autant l'honneur des salles de concert, et fait même partie des compositeurs du XXe siècle les plus joués. À quoi cela tient-il selon vous ?

    Au fait qu'on a d√©couvert son g√©nie progressivement. Dieu l'a voulu ainsi : quand un g√©nie vient sur terre, on ne le porte pas aux nues tous les jours. On ne lui donne pas imm√©diatement un prix Nobel, une Cadillac, car cela le g√Ęterait trop, au sens de g√Ęcher. Il doit faire ses preuves, montrer de quoi son talent est capable. C'est l√† une loi divine, le compositeur est mis √† l'√©preuve, on teste sa r√©sistance, sa concession au style dans l'air du temps, √† la mode. Chez Chostakovitch, le g√©nie √©tait l√† telle une pierre, qu'on ne pouvait d√©placer d'un centim√®tre, quoi que la vie ait pu lui faire endurer. M√™me en camp de concentration, il aurait √©crit exactement la m√™me musique. C'est cette d√©termination qui est fascinante, et qui lui vaut aujourd'hui pareil engouement, notamment chez les jeunes auditeurs, qui n'ont pas v√©cu cette p√©riode.

     

    Au-del√† des param√®tres musicaux, y a-t-il une ¬ę √©ducation ¬Ľ sur le style de Chostakovitch √† apporter quand vous dirigez ce qu'on appelait autrefois les orchestres de l'Ouest ?

    Plus maintenant, car cela a été fait il y a déjà longtemps, et à vrai dire le succès de Chostakovitch à l'ouest est venu de l'interprétation de la 1re symphonie par Toscanini, mais aussi de la radiodiffusion, le 19 juillet 1942 sur les ondes américaines de la NBC, de la création américaine de la Symphonie Léningrad, toujours par Toscanini, qui sonnait comme une déclaration de résistance de la planète entière contre l'Allemagne nazie. Depuis, les orchestres américains et d'Europe de l'Ouest connaissent cette musique et la jouent souvent, même s'ils n'ont pas forcément des réflexes aussi immédiats que les orchestres russes, qui eux, l'ont dans le sang et ont vécu dans leur chair les drames qu'elle évoque.

     

    Le 13/11/2006
    Yannick MILLON



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