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ENTRETIENS 11 aoŻt 2020

Topi Lehtipuu, ténor prodige
© Johann Grimm

Engag√© pour chanter Tamino sous la direction de Jean-Claude Malgoire alors qu'il imaginait √† peine une carri√®re lyrique, Topi Lehtipuu a connu une ascension fulgurante, guid√©e par les plus grands chefs. Particuli√®rement √† son aise dans le r√©pertoire baroque, il sera Lurcanio dans une nouvelle production d'Ariodante de Haendel au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es du 14 au 22 mars.
 

Le 08/03/2007
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Est-ce votre pr√©dilection pour le r√©pertoire baroque qui a d√©termin√© la mani√®re dont vous avez fa√ßonn√© votre voix, ou l'inverse ?

    J'étais violoniste, et le premier concert que j'ai donné en tant que chanteur était du Bach, que je jouais déjà au violon. Je me suis donc contenté de changer d'instrument, comme on change de rue en restant dans la même ville. Puis, j'ai découvert que ma voix pouvait s'adapter à d'autres styles. Désormais, je privilégie Mozart, mais je chante encore le répertoire baroque. On m'a souvent demandé de chanter Rossini, mais je n'y touche pas encore. J'essaie d'abord de chanter Mozart le mieux possible, ce qui est déjà très difficile.

     

    Le terme baroque est √† cet √©gard tr√®s r√©ducteur, puisqu'il n'y a que peu en commun entre Atis des Paladins de Rameau, que vous avez r√©cemment repris au Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, et Lurcanio d'Ariodante de Haendel ?

    Atis est un r√īle tr√®s extr√™me, tandis que l'ambitus du t√©nor haend√©lien est plus raisonnable. Je ne suis pas vraiment une haute-contre √† la fran√ßaise comme le veut la tradition. Mais avec un diapason √† 400 Hz, Atis ne monte pas plus haut qu'un t√©nor mozartien. Plus que l'ambitus, c'est la tessiture, l'expression ¬Ė l√©g√®re ou h√©ro√Įque ¬Ė, le poids de l'orchestre qui sont d√©terminants. Lurcanio est un r√īle traditionnel de t√©nor haend√©lien. C'est un soldat, viril mais aussi amoureux, avec une vocalit√© tour √† tour douce et virtuose : son premier air et le duo avec Dalinda ¬Ė un des rares √©crits par Haendel pour soprano et t√©nor ¬Ė sont tr√®s juv√©niles.

     

    Ce personnage, qui se contente souvent de n'être qu'un faire-valoir, n'est-il pas ingrat ?

    Il a un r√īle de catalyseur, de choeur antique, il r√©agit en fonction des √©motions des autres, comme un miroir. Il n'en est pas moins n√©cessaire sur le plan dramatique, et il est tr√®s important de l'inscrire dans une continuit√© dramaturgique. Avec Lukas Hemleb, qui est un homme de th√©√Ętre tr√®s exp√©riment√©, nous avons tent√© de rendre les r√©actions, et cette succession de moments qui constituent un op√©ra, cr√©dibles.

    Surtout, le r√īle est int√©ressant musicalement, et je suis tr√®s heureux de chanter de nouveau Haendel sous la direction de Christophe Rousset, qui fait autorit√© dans ce r√©pertoire, et avec qui j'ai chant√© Oronte dans Alcina, mais aussi Belmonte de l'Enl√®vement au s√©rail et la Didone de Cavalli, une √©tape importante dans ma carri√®re. Christophe a un tr√®s bon instinct pour les ornements. Et lorsque je lui fait des propositions, nous testons ensemble les limites du bon go√Ľt.

     

    Comment les différents styles se nourrissent-ils les uns les autres ?

    Bach et Tamino, par exemple, sont si différents. La question est de savoir ce que la musique demande sur le plan expressif. On ne peut chanter Bach comme le reste, c'est physiquement impossible, par la vocalité est très instrumentale, avec de nombreux sauts d'intervalles. J'essaie d'organiser ma vie de chanteur de manière à laisser un peu de temps entre deux styles très différents. Mais ce qui me nourrit particulièrement est de revenir à l'instrument, que ce soit le violon, ou le piano.

     

    Pourquoi avez-vous finalement choisi la voix plut√īt que l'instrument ?

    J'ai toujours chant√©. Je suis entr√© √† l'Acad√©mie Sibelius pour devenir professeur de musique, et j'avais d√©j√† √©tudi√© plusieurs styles de musiques : j'ai chant√© dans un groupe de rock pendant huit ans, j'ai pratiqu√© la musique contemporaine avec le Choeur de la Radio finlandaise, o√Ļ l'on m'a mis dans les t√©nors, alors que je ne savais pas encore vraiment quelle √©tait ma tessiture, j'ai fait beaucoup de musique ethnique. J'ai donc utilis√© ma voix de mani√®res tr√®s diff√©rentes, tant en √©tudiant intensivement le piano et le violon classique.

    Puis j'ai pris part √† une master class sur Bach, que je voulais chanter en tant que soliste, avec Howard Crook, qui m'a dit que je pourrais √™tre chanteur professionnel. Je ne voulais pas y croire, mais il a beaucoup insist√©, et m'a organis√© une audition avec Jean-Claude Malgoire au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, dans la m√™me salle o√Ļ nous r√©p√©tons Ariodante, et j'ai √©t√© engag√© pour chanter Tamino, il y a neuf ans. J'ai √©galement eu la chance de chanter pour la premi√®re fois en public dans la Passion selon saint Jean, et l'accueil favorable de la critique, conjugu√© √† ma rencontre avec Howard Crook et Jean-Claude Malgoire, m'a rassur√© : je devais en faire ma profession. Il ne me restait plus qu'√† apprendre √† chanter !

     

    N'est-ce pas effrayant que d'être engagé d'emblée pour chanter Tamino ?

    Je ne mesurais pas l'importance que cela pouvait avoir. Je suis arrivé à Paris, je ne connaissais rien ni personne, je ne parlais pas bien le français. Je ne connaissais que la musique, c'était mon monde, j'ai donc juste essayé de survivre ! À l'Opéra national de Finlande, l'enjeu aurait été différent, mais loin de mon pays, je n'avais rien à perdre.

     

    Votre pratique de la musique ethnique vous a-t-elle aidé à résoudre certains problèmes de technique vocale auxquels vous avez pu être confronté ?

    C'est √† double tranchant. Je suis assez libre avec ma voix, et je peux facilement essayer diff√©rentes choses. Mais l'interpr√©tation de la musique classique est tr√®s d√©licate : il faut √™tre capable de chanter deux heures durant, ne pas d√©passer les limites du bon go√Ľt. J'ai d√Ľ beaucoup travailler pour m'√©carter du chant ethnique. Cette pratique m'aide davantage sur le plan expressif, par la libert√© qu'elle procure. Ces couleurs, cette d√©clamation sont finalement assez proches de Monteverdi. D'ailleurs, cela me manque un peu, mais j'ai d√Ľ me concentrer, parce que je faisais tellement de choses diff√©rentes que je ne pouvais pas vraiment les approfondir. Mon travail √©tait honn√™te, mais je voulais aller plus loin. C'est le prix √† payer.

     

    Comment avez-vous int√©gr√© la dimension th√©√Ętrale de l'op√©ra ?

    L'op√©ra est l'art le plus difficile qui soit : on doit y m√™ler la musique, le th√©√Ętre, parfois la danse, sans droit √† l'erreur, comme au cin√©ma. Cela d√©pend toujours du metteur en sc√®ne, mais c'est un peu comme conduire plusieurs bicyclettes √† la fois. Dans un air de Haendel, je sais que je dois me concentrer cinq secondes sur les vocalises, les ornements, et que je peux ensuite revenir √† la dimension th√©√Ętrale. L'objet de la concentration ne cesse de changer.

     

    Ainsi, dans les Paladins, vous dansiez. Cette souplesse corporelle était-elle bénéfique pour la voix ?

    Le corps a un langage propre, qui peut aller dans une direction oppos√©e √† celle de la voix. Cet aspect ne me semble pas suffisamment exploit√© √† l'op√©ra, malgr√© les essais de Trisha Brown, Pina Bausch, et d√©sormais Jos√© Montalvo. La plupart du temps, cette libert√© corporelle lib√®re la voix, mais c'est √† double tranchant. Par deux fois dans les Paladins, je devais tester les limites de l'√©vanouissement : comment respirer dans une position qui n'est pas propice ? Cette corporalit√© du chant est tr√®s importante, car il faut √™tre capable, comme un bon po√®te, de s'exprimer √† plusieurs niveaux, en contr√īlant cette corporalit√©. Il n'en reste pas moins qu'il faut chanter, et que cela demande une certaine tenue. Mais dans les passages les plus faciles, on est beaucoup plus libre.

     

    Avec tant de cordes à votre arc, pensez-vous, à l'exemple de Paul Agnew, qui vient de faire ses débuts de chef d'orchestre, vous orienter un jour vers la direction ?

    L'Acad√©mie Sibelius m'a d√©livr√© un dipl√īme de direction de choeur. Je suis directeur artistique d'un festival en Finlande, mais je suis trop jeune pour penser √† cela, j'ai encore tant de choses √† chanter, l'Orfeo de Monteverdi, Pell√©as, dans une petite salle, Tom Rakewell dans le Rake's Progress de Stravinski

     

    Le 08/03/2007
    Mehdi MAHDAVI



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