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ENTRETIENS 01 juin 2020

Jean-Philippe Lafont fait peau neuve

Baryton préféré d'Hugues Gall, Jean-Philippe Lafont a embrassé sur la scène de l'Opéra Bastille tous les rôles qu'inspire sa généreuse nature. Après trois ans d'absence et une profonde remise en question, le baryton français est de retour dans la reprise de Lohengrin. Il nous guide à travers sa galerie de personnages.
 

Le 18/05/2007
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Cette reprise de Lohengrin marque votre retour sur la scène parisienne, oĂą vous serez très prĂ©sent la saison prochaine.

    J'ai fait tellement d'apparitions sur la scène de l'Opéra Bastille sous la direction d'Hugues Gall, qu'il est de bonne guerre que ceux qui avaient peut-être été trop vus alors laissent la place à d'autres. Je reviens la saison prochaine dans des choses tout à fait surprenantes, pour être artistiquement et amicalement présent, notamment aux côtés de Jean-Louis Martinoty, avec qui je n'ai pas travaillé depuis quinze ans, dans Thésée de Lully au Théâtre des Champs-Élysées.

    Jusqu'à présent, je n'avais pas vraiment été sensible à la musique baroque, mais je me suis rendu compte de son importance, de par la pureté de la ligne, de la mélodie, des sonorités, et du legato absolument indispensable à son exécution. Lorsqu'on est trop opératique, considéré comme un chanteur-acteur, on perd un peu le sens du bel canto, de la qualité dans l'expression musicale et vocale. Dans sa grande rigueur, sa simplicité, le baroque nous amène, et nous oblige à revenir à un classicisme que l'on peut négliger dans des rôles plus ou moins véristes ou wagnériens. Je chanterai également dans l'Étoile de Chabrier à l'Opéra-Comique, avec mon ami Jérôme Deschamps, un spectacle de fin d'année idéal pour débuter une nouvelle ère directoriale.

     

    Est-ce dans cette perspective de retour à un certain classicisme que vous avez abordé Don Alfonso à Nice, en janvier dernier ?

    Il s'est passé beaucoup de choses dans ma vie ces trois dernières années. J'ai eu quelques problèmes de santé, une grande fatigue surtout, et le passage des cinquante ans, comme pour tout homme, a été un peu difficile. Je me suis rendu compte que je n'avais plus la puissance nécessaire à cette débauche d'énergie qui faisait ma force, mais aussi ma faiblesse. Car quand une qualité est poussée à son extrême, elle flirte aussi avec le défaut. En tant qu'artiste, et en tant qu'homme d'ailleurs, le fait d'être aussi généreux dans l'effort, passionné, et même excessif, a fait que j'ai très souvent dépassé la ligne jaune, et qu'au lieu de bien chanter, je me suis parfois laissé aller à quelques ratures, au risque de décevoir certaines personnes.

    Il me fallait donc absolument changer les choses, et après maintes réflexions, je me suis dit que je devais revenir à Mozart. Don Alfonso est justement le rôle qui pouvait remettre certaines choses en place. Beaucoup pensaient que je serais incapable de le chanter, notamment le trio Soave sia il vento, mais l'expérience a été concluante vocalement, et a déterminé une autre façon d'aborder la musique, avec passion toujours, mais surtout une plus grande rigueur technique, dont il résulte une accroche de son beaucoup plus mordante, moins large qu'à une époque où je donnais l'impression de peiner sur des aigus qui ne me posaient pas grande difficulté, et donc un chant plus élégant, intelligent, sobre et efficace, qui se retrouve d'ailleurs dans Telramund.

     

    N'avez-vous pas eu, dans ce rôle que vous avez beaucoup chanté, à lutter contre d'anciens réflexes ?

    Il est parfois difficile de lutter contre des réflexes – pas toujours bons – qui ont fait toute votre vie. L'âge confère néanmoins une plus grande efficacité dans la réserve et la réflexion. Certains de mes collègues resservent toujours le même personnage, quel que soit le chef ou le metteur en scène, et c'est très dommage. Essayer de faire sentir une évolution, de prouver qu'on a fait quelques progrès dans tous les domaines, voilà ce qui est passionnant. Et la volonté d'émettre autrement amène à proposer autre chose.

    Autrefois, je faisais de Telramund un personnage immédiatement vociférant. Mais il s'agit d'un noble, qui s'adresse à son roi devant ses sujets. Sa voix doit donc remplir l'espace. La ligne est certes un peu abrupte, car son honnêteté presque excessive ne laisse pas place au doute. La vigueur du personnage, l'expression de sa puissante envie de prouver sa noblesse et sa véracité vont croissantes. Au deuxième acte, après sa défaite au combat, il est complètement assujetti à cette femme ô combien maléfique, forte dans l'art de tromper, de soudoyer, d'écraser, de dominer. Il n'est donc pas méchant, mais réagit par rapport à la manipulation. Il reste d'une grande rigueur morale. Son seul défaut est d'avoir été trop crédule. Sa noblesse, dont il ne cesse d'ailleurs de se prévaloir, l'a aveuglé. C'est un personnage d'une grande fragilité, qui ne mérite certainement pas de diriger un duché.

     

    Telramund a-t-il constitué une marche vers Wotan ?

    Lorsque j'ai chanté mes premiers Wotan à Liège, j'étais justement en pleine fatigue profonde. J'ai découvert que j'étais un grand apnéique, ce qui m'a posé quelques problèmes de concentration et de mémoire. L'Or du Rhin ne s'est pas mal passé. Puis j'ai fait toutes les répétitions de la Walkyrie, mais pas un seul spectacle, car c'est à ce moment que j'ai vraiment craqué. Et Siegfried s'est déroulé sans problème. Vocalement, le rôle m'allait bien, mais je crois que je ne chanterai plus jamais Wotan, car je me sens trop éloigné du personnage ; je n'ai pas cette arrogance, cette fausse noblesse.

    S'il y a un rôle pour moi dans le Ring, c'est Alberich. Barak, Golaud, Wozzeck, et même Falstaff, qui a un côté dramatique, sont des personnages riches en coeur, mais complètement troublés, déchirés par leurs origines, leur vécu, et il me plaît beaucoup de leur rendre grâce. De même, Alberich n'est pas du tout méchant, il réagit à toutes ses infortunes, notamment physique, d'homme du noir, qui se doit d'être à l'opposé de la – fausse – lumière de Wotan.

    Si ce n'est le Wanderer de Siegfried, qui est plus humain, et part, soit faire une retraite, soit se suicider, disparaître du moins, je ne vois pas vraiment de rapport entre Telramund, taillé d'une seule pièce dans la roche de la loyauté, et Wotan, qui est un manipulateur assoiffé de pouvoir, à l'image d'Ortrud, un pervers à l'ego surdimensionné, qui montre ensuite un peu d'humanité dans les adieux à sa fille. Je n'ai pas beaucoup de tendresse pour ce personnage. Ni pour Don Juan, que j'ai chanté une fois à Marseille, et dont je n'ai pas su quoi faire.

    Ce sont des personnages qui ne me touchent pas, et qui certainement me dépassent. D'autant que physiquement – l'humilité d'un artiste consiste à se voir tel qu'il est –, je n'incarne pas cette noblesse, cette élégance qu'a par exemple Ruggero Raimondi. Depuis son rocher, Wotan domine le monde avec une arrogance physique, un visage d'aigle. Certains m'ont dit que j'étais trop petit pour faire Wotan ; c'est certainement réducteur, mais il est vrai que je manque de hauteur.

     

    Un personnage comme Scarpia peut-il Ă©veiller la tendresse ?

    Tout le monde, ou presque, a droit au pardon. Qu'a fait Scarpia ? C'est un homme de culture, qui va très certainement dans les salons tous les soirs pour faire montre de sa curiosité. Il tombe amoureux de la voix de Tosca, et de l'amour de la voix au désir de la femme, il n'y a qu'un pas. Comme toutes les artistes de l'époque, cette femme a autant, sinon plus d'impact sur le public que le chef de la police de Rome. Il la désire, mais elle ne veut absolument pas céder à ses avances. Il se comporte donc comme un gougnafier, et lui propose un marché, avec torture et chantage sur la vie d'un homme. Peut-être un baiser sur le coin de l'œil lui aurait-il suffi. Il aurait eu le parfum de cette femme sur lui l'espace d'un instant, et aurait pu en jouir. La mort le pardonne, ou du moins fait-elle en sorte qu'il n'ait plus à commettre ce genre de crime.

    Contrairement à ce que je faisais il y a quinze ans, frisant parfois la vulgarité, il faut en faire un personnage élégant, et même fragile. Lorsque Tosca achève sa prière, Scarpia lui répond presque avec tendresse, et peut-être aurait-il abandonné si le sbire ne l'avait remit en selle, dans ses rails de brute. Je vois une lueur dans ce personnage, qui permet de le rendre non pas sympathique, mais pitoyable. Il a la naïveté de laisser une arme sur la table, en connaissant la personnalité de cette femme, qui lui tient tête avec une arrogance folle. A-t-il envie d'être poignardé par elle, et de considérer ce geste comme un acte d'amour et de désir ? L'intérêt d'un personnage est justement d'en prendre le contre-pied. À une de ses élèves qui jouait une prostituée, Charles Dullin dit de la jouer en ingénue. Le public doit se poser des questions, et trouver des réponses qui ne seront pas nécessairement les mêmes que les nôtres.

     

    La remise en question de votre technique vous permet-elle d'envisager des rĂ´les qui vous paraissaient interdits ?

    Si j'en ai davantage l'esprit, et peut-être la manière, ces rôles, italiens surtout, plus belcantistes, me sont toujours interdits, car je n'en ai plus l'âge. Je ne vois pas ce que je viendrais faire dans le Posa de Don Carlo, Un Bal masqué ou le Trouvère. Ce sont des barytons lyriques, qui ne sont pas encore entrés dans le troisième âge, aussi solide soit-il. Il y a, dans une vie d'artiste et d'homme, des périodes bien adaptées à certains personnages. J'ai commencé ma carrière il y a trente-trois ans avec Papageno. Je pourrais encore le chanter aujourd'hui, mais ce serait ridicule, je suis le papa de Papageno !

    Ces rôles que je n'ai pas chantés, je ne les ferai pas. Cette approche, qui est une adaptation aux circonstances et à l'évolution naturelle de l'individu, devrait m'apporter quelques avantages et quelque intérêt dans les rôles que j'ai déjà faits, et les deux ou trois que je devrais encore me mettre en tête, notamment Kurwenal, et Simon Boccanegra, qu'on m'a proposé quelques fois, mais pour lequel je ne me sentais pas prêt, parce qu'il exige une grande qualité de phrasé.

     

    Quels sont les rôles qui vous ont apporté le plus de satisfaction ?

    Golaud, Wozzeck, Falstaff, et surtout Barak. Sans doute parce que c'est moi, d'une certaine manière, avec ces qualités et ces défauts qui suscitent parfois l'incompréhension. Car par excès de générosité, on ne donne pas exactement ce que l'autre souhaiterait recevoir. Barak est quelqu'un de profondément tendre, un enfant bouleversé par ce qui lui arrive. Si j'étais né un siècle plus tôt, sans cette ouverture d'esprit qu'on a immanquablement aujourd'hui, j'aurais été ce personnage, avec cette bonté un peu obscure, cette étroitesse dans l'ouverture aux autres. D'ailleurs, cela a fonctionné immédiatement.

    Un autre personnage, Michele dans Il Tabarro, est, avec Falstaff, mon meilleur rôle italien. Je n'ai jamais éprouvé aucune jalousie pour qui que ce soit, mais lorsque j'entends les premières mesures de la musique de Puccini, ce sentiment se développe en moi, et dès que je surprends Giorgetta en train de guetter son amant, j'ai vraiment envie de la frapper. Cette musique me hérisse le poil !

     

    Le 18/05/2007
    Mehdi MAHDAVI



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