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ENTRETIENS 25 aoŻt 2019

Sophie Karthäuser, Mozart au naturel
© Sylvain Godfroid

Comment ne pas tomber amoureux de Sophie Karth√§user, de ce timbre lumineux et fruit√©, de ce chant o√Ļ chaque note semble couler d'une source vive ? En attendant sa premi√®re Ilia √† Strasbourg, ceux qui n'auraient pas encore succomb√© au charme de la soprano belge doivent √©couter d'urgence l'int√©grale des Lieder de Mozart qu'elle partage avec le baryton Stephan Loges chez Cypr√®s.
 

Le 18/10/2007
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Malgr√© le caract√®re instrumental de votre voix, vous ne donnez jamais l'impression de chanter, jusque dans le Deh vieni, non tardar de Suzanne, trop souvent isol√© de l'action, comme s'il s'agissait d'un air de concert.

    Je ne déteste rien tant, lorsque je suis dans le public, que de voir un chanteur qui chante. J'éprouve un tel besoin d'exprimer quelque chose, de prendre possession du personnage. À cet égard, Mozart est vraiment fabuleux. Sa musique est si expressive que cela en devient presque facile. Mais c'est aussi une question de tempo. Dès le départ, Jérémie Rhorer et moi tenions à garder une pulsation dans l'air de Suzanne pour en conserver l'esprit, bien que la tradition veuille qu'on s'y alanguisse un peu.

     

    Comment prenez-vous possession d'un personnage ?

    Je me concentre d'abord purement sur le texte, et aussi la technique vocale, qui est toujours la base pour les chanteurs. Puis j'√©coute plusieurs versions, pour savoir ce qu'ont fait celles qui m'ont pr√©c√©d√©e ; il y a tellement de mani√®res diff√©rentes d'interpr√©ter une m√™me partition. Mais tr√®s vite, je laisse les enregistrements de c√īt√©, d'une part parce qu'il est tr√®s facile de copier, d'autre part parce que j'ai toujours envie de faire confiance √† mon instinct. J'essaie de retrouver, en tout cas chez Mozart, une simplicit√©, une honn√™tet√©. Sa musique me touche parce qu'elle est d√©nu√©e d'artifice.

     

    Avez-vous d'emblée perçu Mozart comme une évidence pour votre voix ?

    Mon premier professeur de chant au conservatoire de Li√®ge, Greta de Reyghere, √©tait une sp√©cialiste de musique baroque, et m'a naturellement guid√©e dans cette voie. Mais j'ai tr√®s rapidement √©t√© attir√©e par Mozart. Lorsque je fais une pause pour les vacances, je reprends toujours avec du Mozart, pour retrouver mes bases. Sa musique coule comme du miel dans la gorge. Elle convient bien √† ma voix, et je m'amuse beaucoup √† la chanter. J'ai fait mes d√©buts √† l'Op√©ra de Francfort en Papagena, puis j'ai fait Barberine √† la Monnaie de Bruxelles, Zerline, Pamina, maintenant Suzanne, et bient√īt Ilia √† Strasbourg. J'ai eu la chance de me voir offrir ces r√īles dans le bon ordre.

     

    Vous imaginez-vous un jour dans le r√īle de la comtesse ?

    Ma Suzanne est encore trop fra√ģche, et j'ai vraiment envie d'exp√©rimenter ce r√īle. Mais je chanterai probablement la comtesse, et Fiordiligi. Il ne faut jamais br√Ľler les √©tapes avec la voix. Ma grossesse a chang√© beaucoup de choses. J'ai trouv√© davantage de grave, de profondeur. Pamina m'a √©galement fait √©voluer, d√©couvrir des sensations, des mani√®res de chanter, des possibilit√©s de ma voix que j'√©tais incapable de concevoir deux ans avant cette prise de r√īle. Et ne serait-ce qu'en retravaillant des m√©lodies et des Lieder apr√®s ma premi√®re Suzanne, je me suis rendue compte que je les chantais diff√©remment.

     

    Appréhendiez-vous d'aborder Pamina avec un chef, René Jacobs, ayant résolument tourné le dos à la tradition ?

    Ayant collabor√© avec Ren√© Jacobs sur l'Orfeo de Monteverdi, je connaissais un peu sa mani√®re de travailler, et je me doutais que ses id√©es iraient √† l'encontre de la tradition. Il est vrai que durant les premi√®res r√©p√©titions, l'air de Pamina √©tait tr√®s rapide, mais Ren√© expliquait qu'il avait trouv√© un article dans lequel un musicien qui avait jou√© l'oeuvre sous la direction de Mozart se plaignait du ralentissement du tempo. Ren√© regorge de ce type d'anecdotes et de consid√©rations historiques, et j'ai √©norm√©ment appris avec lui. Au fil des r√©p√©titions, j'ai trouv√© une souplesse, les choses se sont relax√©es, et le tempo de Ach, ich f√ľhl's s'est finalement r√©v√©l√© assez proche de ce que j'imaginais au d√©part. Si on se laisse trop aller, cet air tombe en d√©confiture.

    Je pr√©f√®re aborder Mozart avec des chefs issus d'une tradition baroque, parce qu'ils effectuent un v√©ritable travail de red√©couverte. Sur la production des Noces de Figaro √† l'Op√©ra de Lyon, William Christie nous a incit√©s √† prendre possession de cette musique tellement jou√©e que tout le monde en conna√ģt les airs. J'ai √©t√© surprise qu'il nous laisse une aussi grande libert√©, car je m'attendais √† ce qu'il impose notamment davantage d'ornements. J'ai un tel respect pour ces chefs, et une telle soif d'apprendre, que je n'ai √©videmment pas envie de les d√©cevoir. Quelqu'un comme Ren√© Jacobs ne vous laissera pas faire une note si elle n'est pas vraiment comme il l'entend. Mais une fois qu'il voit qu'on est capable de faire tout ce qu'il demande, il se laisse aller, et nous accorde davantage de souplesse au niveau de l'expression. J'aime parcourir ce chemin.

     

    Comment parvenez-vous à un tel naturel dans les récitatifs ? Parlez-vous l'italien ?

    Non, mais j'ai travaill√© √† Lyon avec Rita de Letteriis, une r√©p√©titrice absolument formidable qui pourrait chanter les Noces de Figaro la t√™te en bas. Nous nous sommes concentr√©es sur le rythme de la phrase, en recherchant le mot le plus important, les gestes en accord avec la musique, car c'est bien de cela qu'il s'agit : r√©citer, et trouver les bons gestes. Les chanteurs se plaignent souvent de la longueur des r√©citatifs, mais j'ai envie d'aller contre cela, de m'amuser, de me sentir italienne, l'air de dire : ¬ę Regardez ! Je parle couramment italien ! ¬Ľ

     

    Abordez-vous les airs de concerts et les m√©lodies d'une mani√®re aussi th√©√Ętrale ?

    J'essaie toujours d'inventer un personnage. Cela vient sans doute des cours d'interpr√©tation et d'art dramatique que j'ai suivis √† la Guildhall de Londres. Nous abordions toujours la musique de mani√®re assez th√©√Ętrale, en recherchant dix mani√®res diff√©rentes de chanter la m√™me phrase. Dans les airs tr√®s virtuoses, la technique est √©videmment primordiale, mais il faut toujours la d√©passer ¬Ė un chanteur n'ira jamais trop loin dans la recherche de l'expression. Lorsque je regarde des captations de concerts o√Ļ j'avais eu le sentiment d'√™tre au maximum de mes capacit√©s expressives, j'en re√ßois √† peine plus de la moiti√©. Mais j'ai souvent peur, lorsque je travaille, de tomber dans l'exc√®s, l'artifice, sans doute parce que je n'ai pas une personnalit√© de diva ¬Ė du moins je l'esp√®re !

     

    Qu'est-ce qui vous a déterminée à aller étudier en Angleterre ?

    J'ai particip√© √† une masterclass de Noelle Barker √† Nice, et j'ai absolument voulu continuer √† travailler avec elle. Comme je suis assez timide, aller en Angleterre n'avait rien d'√©vident pour moi, d'autant que j'ai d√Ľ prendre des cours du soir pour am√©liorer mon anglais. Les trois premiers mois, je n'en pouvais plus d'apprendre en rentrant chez moi, car j'allais √† l'√©cole d√®s la premi√®re heure. Aujourd'hui encore, lorsque j'aborde un op√©ra √† la sc√®ne, je me souviens de ce que j'y ai appris, notamment du travail en profondeur sur les r√©citatifs.

    La première année pourtant, le fait qu'il faille décortiquer la musique tant au niveau de l'interprétation que de l'expression m'a beaucoup dérangée, car j'avais suivi un enseignement qui avait surtout développé mon instinct. Mais avec l'expérience de la scène, des concerts et des récitals, j'ai pris conscience qu'il s'agissait du bon chemin, et que cette analyse microscopique des oeuvres était nécessaire pour mieux s'en libérer ensuite.

     

    Les metteurs en scène peuvent-ils avoir un effet libérateur ?

    Certains metteurs en scène peuvent vous pousser à aller plus loin, et pas seulement sur le plan physique. C'est une nourriture qu'ils doivent nous apporter, qu'on mélange ensuite avec ce qu'on a envie de faire. J'ai beaucoup d'admiration pour Vincent Boussard, avec qui j'avais fait Eliogabalo de Cavalli, et que j'ai retrouvé pour la reprise des Noces de Figaro d'Aix-en-Provence à Luxembourg.

    Il a une ma√ģtrise extraordinaire des pi√®ces qui lui permet d'aller tr√®s loin dans le voyage de chaque personnage, et poss√®de cette capacit√© √† cerner la personne qu'il a en face de lui, √† d√©celer la richesse que les chanteurs ont en eux, et √† la d√©velopper. Travailler avec des metteurs en sc√®ne de ce talent est un bonheur absolu.

     

    Comment parvient-on à concilier les devoirs d'une jeune maman et une carrière florissante ?

    Il faut parvenir à trouver un équilibre. Je me sentirai toujours coupable de quitter la maison. Heureusement, les grands-parents sont là. Ma fille était vraiment toute petite lorsque j'ai recommencé à chanter, et je n'avais plus aucun stress pour monter sur scène, tant cela me semblait dérisoire face à la responsabilité que représente un petit être humain. C'est difficile, évidemment, lorsqu'on est loin, que son enfant est malade, qu'on essaie de le rassurer au téléphone, pour se rassurer soi-même, aussi.

    Un temps, j'ai pens√© devoir arr√™ter. Mais apr√®s √™tre rest√©e trois mois √† la maison, je me suis rendue compte que j'en √©tais incapable. Si je ne chante pas, je d√©p√©ris. Mon enfant serait-il heureux si je ne l'√©tais pas moi-m√™me ? Il ne s'agit pas d'une excuse facile pour me dire que je pars l'esprit tranquille. Et puis ma fille grandit, change, je change aussi, et arrive un moment donn√© dans la carri√®re o√Ļ l'on peut commencer √† dire non. C'est un vrai luxe. Je commence √† apprendre √† dire non.




    À écouter :



    Mozart, Complete songs for voice and piano, avec Stephan Loges (baryton) et Eugene Asti (piano), 2CD Cyprès (CYP1650).

    À voir :

    Idomeneo de Mozart, Opéra national du Rhin (Strasbourg), les 10, 13, 15, 18 et 20 novembre.

     

    Le 18/10/2007
    Mehdi MAHDAVI



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