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ENTRETIENS 22 juillet 2019

Tedi Papavrami, le temps de la maturation
© Caroline Parodi

Apr√®s le succ√®s de ses sonates et partitas de Bach et d'un original programme de transcriptions pour violon de sonates de Scarlatti, le violoniste Tedi Papavrami est de nouveau √† la une de l'actualit√© avec un CD Brahms chez Aeon et le concerto de Saint-Sa√ęns en concert salle Pleyel. Rencontre avec un violoniste aussi dou√© que r√©fl√©chi.
 

Le 28/11/2007
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Vous semblez dans une phase d'√©volution tr√®s positive dans votre travail instrumental et donc dans votre carri√®re. Est-ce exact ?

    C'est vrai que je me sens particulièrement bien. Beaucoup de ce que j'ai cherché à acquérir depuis mes 18 ans a pris forme ces dernières années. J'ai été longtemps insatisfait de mon rapport à l'instrument sur certains points de détail. Cela a changé. Avec le temps, on approfondit, on construit son approche des différents styles des compositeurs du répertoire. Quand je travaille mon instrument, j'en tire donc des satisfactions plus grandes que je ne l'avais espéré. C'est une vraie joie.

    Je n¬Ďai jamais connu d'explosion incontr√īlable dans ma carri√®re, ce qui m'a laiss√© le temps de travailler de mani√®re sereine. Par temp√©rament, je n¬Ďaurais pas pu courir d'un concert √† l'autre, et musicalement, ce n'aurait pas √©t√© une bonne chose. J'aime bien que chaque concert ait une identit√©, que je puisse y penser, le construire, qu'il ne soit pas juste la r√©p√©tition du pr√©c√©dent. Je n'ai pas jou√© le concerto de Saint-Sa√ęns depuis trois ans et je m'y suis remis d√®s cet √©t√©, pour pouvoir le laisser, le reprendre, le laisser de nouveau, pour que cela ait un sens au moment o√Ļ je le joue.

    Sur le plan discographique, je suis heureux de ma collaboration avec Aeon depuis trois ans. Je peux aussi construire en abordant en totale liberté le répertoire que je veux, comme ces trois sonates de Brahms avec Philippe Bianconi. Nous avons tous deux une longue collaboration, ce qui donne également un sens à ce travail.

    Il y a bien certains grands chefs et certains grands orchestres avec lesquels je n'ai pas encore eu l'occasion de collaborer, mais √† 36 ans, il me semble assez logique d'avoir encore du chemin √† parcourir, des exp√©riences √† tenter, m√™me apr√®s des d√©buts pr√©coces comme les miens. Je trouve que c'est une chance que tout se d√©roule √† un rythme normal. Bien s√Ľr, si √† 50 ans je n'ai toujours pas collabor√© avec certains chefs et certains orchestres qui m'int√©ressent, je trouverai cela dommage. Mais pour l'instant, ce n'est pas le cas !

     

    Quand vous jouez en concert une oeuvre que vous venez de retravailler, comme ce concerto de Saint-Sa√ęns, vous appuyez-vous sur tout un acquis en quelque sorte accumul√© consciemment au fil des ans ou au contraire sur une nouvelle spontan√©it√© ?

    Il reste toujours une part de spontanéité. En effet, même si on table sur tout l'acquis du travail déjà effectué, aussi bien celui de la technique que ceux de l'analyse ou de la sensibilité, il n'est jamais exclu d'avoir soudain une idée autre, nouvelle, et cela peut être vraiment magique ! On y reste toujours ouvert.

    M√™me sur la base d'id√©es tr√®s pr√©cises, il faut toujours rester ouvert √† la sensation de l'instant, ne pas tabler sur la simple r√©p√©tition. Dans mon travail, j'essaie de b√Ętir, mais je suis plut√īt spontan√© par temp√©rament, m√™me si, encore une fois, l'essentiel d'une interpr√©tation travaill√©e est inscrit dans notre corps, dans nos doigts, dans notre sensibilit√©.

     

    Votre collègue Vadim Repin déclare ne pas vouloir jouer trop souvent pour que chaque concert reste une fête. En est-il de même pour vous ?

    Absolument ! Chaque concert doit √™tre un moment de plaisir total. La nature humaine est ainsi faite qu'elle a tendance √† se lasser des choses les meilleures si elle deviennent trop courantes. En outre, la fatigue physique des d√©placements, des voyages, des d√©calages horaires peut contribuer √† g√Ęcher le plaisir. La fatigue musculaire aussi, naturellement.

     

    Y a-t-il des domaines du répertoire que vous n'avez pas encore voulu aborder ?

    Dans la musique des grands compositeurs fondamentaux, il est vrai que j'ai exploré l'essentiel, sinon en concert car on ne m'a pas tout demandé, mais du moins pour moi-même. J'ai par exemple beaucoup travaillé le concerto de Beethoven, mais je l'ai peu joué en concert. Je suis très amoureux de ses sonates pour piano que j'écoute souvent, ce qui nourrit ma réflexion sur le concerto. De manière générale, je me sens chez moi dans toute la musique allemande, sauf celle de Schumann, qui me passionne mais m'irrite aussi parfois. Je n'y suis pas encore très à l'aise, alors que suis totalement convaincu par Brahms.

     

    Dans votre travail quotidien, y a-t-il des oeuvres que vous reprenez systématiquement car elles apportent à la fois technique et musique ?

    Je fais de toute façon une heure de gammes tous les jours, comme un danseur fait sa barre. Mais c'est vrai qu'il m'arrive aussi de jouer certaines oeuvres très riches, comme les sonates et partitas de Bach. Même après les avoir enregistrées, comme cela représente un énorme travail, j'ai continué à les pratiquer presque quotidiennement.

    Christian Ferras, √† ce que m'a dit Pierre Amoyal, jouait du Bach tous les jours. Cependant, je pr√©f√®re laisser la technique √† part de mani√®re √† n'√™tre que dans la musique quand je joue un compositeur. Quelques passages de caprices de Paganini que je reprends n√©anmoins tous les jours me permettent de contr√īler l'√©tat de ma forme. Ce sont des choses extr√™mes pour lesquelles j'ai une exigence particuli√®re.

    √Ä 12 ans, j'avais d√©couvert un des caprices jou√© par Heifetz de mani√®re fabuleuse. Je l'ai travaill√© tous les jours pendant huit ans pour essayer d'arriver au m√™me niveau d'interpr√©tation. Je le reprends encore souvent, car c'est rassurant de toujours pouvoir y arriver, bien que ce ne soit jamais acquis. Dans les gammes que je fais, j'int√®gre aussi certaines de ces difficult√©s techniques, en les compliquant, en les modifiant pour mieux les ma√ģtriser sous tous leurs aspects.

     

    Travaillez-vous de la même manière une oeuvre pour un concert et pour votre connaissance personnelle ?

    L'approche n'est effectivement pas la m√™me. Quand on travaille sans but pr√©cis, il y a une libert√© tr√®s diff√©rente. On trouve beaucoup plus d'id√©es. Elles semblent venir d'elles-m√™mes. Si on monte une oeuvre un peu dans l'urgence pour un concert, on va prendre moins de risques, s'appuyer davantage sur l'acquis. C'est pourquoi j'aime bien avoir du temps pour pr√©parer en vue d'un concert une oeuvre que je connais d√©j√† bien, comme le concerto de Saint-Sa√ęns que je vais jouer √† Pleyel. On peut garder ainsi une certaine fra√ģcheur et ne pas tomber dans la routine.

     

    Vous avez enregistré des sonates de Scarlatti que vous avez transcrites pour le violon. Pourquoi tenter cette expérience, au demeurant très réussie ?

    J'avais une douzaine d'ann√©es quand je suis arriv√© en France, et j'ai d√©couvert les sonates de Scarlatti sur un disque de Vladimir Horowitz. Je suis tomb√© amoureux de cette musique et me suis amus√© √† transcrire une ou deux sonates, comme exercice, une exp√©rience sans suite. Puis, il y a quelques ann√©es, presque par jeu, j'en ai rejou√© un extrait √† mon meilleur ami, Nicolas Paul, qui est danseur √† l'Op√©ra et tr√®s bon violoniste lui-m√™me ¬Ė c'est aussi un excellent chor√©graphe. Il a trouv√© que ma transcription sonnait bien et m'a pouss√© √† reprendre ce travail.

    Ce regard extérieur m'a convaincu de m'y remettre. J'ai beaucoup écouté Scott Ross, j'ai choisi les sonates qui me paraissent les plus adéquates, je me suis essayé sur l'une d'entre elles, et comme cela fonctionnait, de fil en aiguille, j'en ai transcrit jusqu'à une douzaine. Comme mes amis prenaient plaisir à les entendre et que j'aime jouer pour violon solo, j'ai été content de servir un compositeur qui n'avait pas écrit pour l'instrument.

     

    Vous connaissez et aimez la danse. Qu'est-ce que cela vous apporte ?

    Le danse me fascine. J'y ai toujours vu le m√™me type de travail que le n√ītre : commenc√© tr√®s jeune, tr√®s r√©gulier, tr√®s astreignant, tr√®s rigoureux. C'est en m√™me temps un univers tr√®s inspirant. Une oeuvre comme le concerto de Saint-Sa√ęns √©voque pour moi bien des musiques de ballets romantiques. Avec les grands danseurs, il se passe quelque chose d'aussi fort qu'avec les grands chanteurs d'op√©ra. Le mouvement permet aussi de rappeler qu'on doit toujours sentir un geste dans la phrase musicale. J'ai d'ailleurs collabor√© avec Nicolas Paul pour des pi√®ces qu'il a chor√©graphi√©es sur des musique d'Ysa√Ņe par exemple. Nicolas est l'une des personnes qui conna√ģt le mieux violon, il est tr√®s musicien. Et puis, ces gens qui travaillent ensemble, c'est un encouragement pour nous qui sommes toujours seuls. Je les regarde avec beaucoup d'admiration et un peu d'envie. Ce qu'ils font est vraiment magique !

     

    Le 28/11/2007
    Gérard MANNONI



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