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ENTRETIENS 19 novembre 2017

Appassionnata Lagrange !
© Cyrille Sabatier

Michèle Lagrange est une vraie nature, dont la nature est la voix. " C'est la seule dont je pourrais être jalouse ! " a reconnu Montserrat Caballé, lorsqu'elle l'entendit. Elle possède en effet la même qualité, le même grain, le même velours, les mêmes sons filés, les mêmes pianissimi. Elle vient d'incarner l'extravagante Lady Billows d'Albert Herring à l'Opéra de Lyon
 

Le 30/05/2000
Propos recueillis par Antoine Livio (1931-2001)
 



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  • Ce qui rend Michèle Lagrange incomparable, c'est la couleur de sa voix, dès qu'elle quitte le registre de soprano spinto pour aborder celui de mezzo, car elle a naturellement des graves bouleversants. Il faut l'avoir entendue en Vitellia de la Clemenza di Tito, avec ces chutes d'octaves ahurissants ou en Lady Macbeth, où Verdi lui offre toute l'ampleur nécessaire pour développer son exceptionnelle démence vocale. Mais la Michèle Lagrange qui chante aujourd'hui Lady Billows d'Albert Herring, n'a plus rien à voir avec la cantatrice que révélait Serge Baudo dans le Stabat Mater de Poulenc, ni même en Norma, sur la scène du Palais Garnier.

     
    Norma est l'un des rôles qui vous a révélé, quelle place gardez-vous pour cette héroïne ?

    Norma est très importante pour moi, car nous l'avons retravaillée voici un peu plus d'une année avec Alain Lombard. Je ne sais pas pourquoi ce chef, que je connaissais peu et qui me faisait peur, s'est soudain intéressé à mon chant. Il y eut d'abord l'enregistrement à la Radio Suisse Italienne de Don Giovanni. Je pensais chanter Donna Anna, mais Alain Lombard préférait que je chante Donna Elvira. Puis il y eut Cosi fan Tutte et notre complicité, notre entente pour faire de la musique au plus haut niveau et retrouver ces pianissimi que j'aime tant, a déclenché quelque chose en moi. Peut-être en lui aussi, car il m'a parlé de cette Norma qu'il allait diriger à Catane, au Théâtre Bellini. Qu'un français dirige le chef d'oeuvre de Bellini dans la ville natale du compositeur, ça peut sans doute se comprendre quand on sait qu'Alain Lombard a du sang italien dans les veines. Mais une cantatrice française ! Nous avons essayé. Il faut reconnaître qu'Alain Lombard a repensé toute sa vision ou son audition de Norma, à partir de ma voix. Ces fameux pianissimi ont modifié totalement la conception du rôle. Nous l'avons enregistré. J'attends beaucoup de ce disque, mais aussi du Cosi qui tarde vraiment à sortir ! Malheureusement Alain Lombard a eu de sérieux problèmes de santé. Il n'a pas pu diriger à Catane et j'ai dû me débrouiller toute seule. Mais les Italiens ont été si sympathiques. Ca n'a pas trop mal marché. Un critique a même titré Appassionnata Lagrange ! .

     
    De Norma à Lady Billows, il y a une sérieuse différence, non ?

    Oui, mais l'étendue vocale est aussi très importante. Entre les graves et les contre-ut, c'est magnifique à chanter. Et puis nous avons comme metteur en scène, un véritable homme de théâtre qui aborde l'opéra pour la première fois, Michel Raskine. Il est vraiment très bien. Il comprend les chanteurs. Il nous oblige à discuter avec lui, à dire si nous ne sommes d'accord ou non, et dès que quelque chose nous paraît possible, on le fait, on le risque. Avec Raskine le travail est très intéressant, car on sent qu'il s'est bien préparé à cette mise en scène. Il a réfléchi à ce qu'il voulait faire et ça nous permet d'aller plus profondément dans l'histoire et dans la complexité des personnages. Du mien en particulier.

     
    À propos de complexité, vous avez donné au Grand-Théâtre de Bordeaux un récital plutôt exceptionnel, à l'occasion du 1er avril : le récital de Bianca Castafiore, imaginé par Numa Sadoul, d'après les aventures de Tintin.

    Ce fut de la folie ! Pour monter tout ce spectacle, durant lequel je chantais aussi bien l'air de la lettre de Macbeth que des extraits de Carmen - et pas Michaëla, je vous prierai de le croire ! - jusqu'au célèbre air des Bijoux de Faust, nous n'avons eu que trois après-midis. Ma première répétition avec l'orchestre eut lieu l'après-midi et le soir, c'était la générale ! Je n'ai jamais vécu un marathon pareil. J'avais du texte à dire et ensuite j'enchaînais avec des airs que je n'avais jamais chantés, des rôles que je ne chanterai jamais, comme Carmen ou Madame Butterfly ! Et malgré tout, ce fut un succès. Succès, c'est peu dire : un vrai triomphe comme je n'en avais jamais encore connu. C'était effrayant, le public ne voulait pas quitter le théâtre !

     
    Vous avez déclaré que vous ne chanterez-vous jamais Carmen ? Pourquoi ? Ce n'est pourtant pas un problème de tessiture !

    Vous avez raison, ce n'est pas un problème vocal. C'est une question de tempérament. J'en ai la voix, certes, mais ce rôle ne me dit rien. Il y a tant de choses qui me passionnent. Je vais chanter Norma à Avignon. Ensuite le Requiem de Verdi à Lucerne, puis aux Théâtre des Champs Elysées, avec Jean-Claude Casadesus, qui lui aussi m'est très fidèle. Le lendemain de la dernière d'Albert Herring, je prends l'avion pour Lugano et nous enregistrons Shéhérazade avec Alain Lombard.

     
    Plus de Mozart ?

    Je vous l'ai dit, ma voix s'est modifiée. Elle s'est amplifiée. J'ai fait mes enregistrements de grands rôles mozartiens, mais maintenant Mozart, c'est fini pour moi. La page est tournée. Je l'ai chanté énormément. J'avais besoin de Mozart pour construire ma voix. Il y a juste encore Vitellia que j'ai vraiment envie de chanter. Mais c'est tout. Car maintenant on travaille les opéras de cette époque avec des baroqueux. Je n'ai donc plus ma place, parce que si on me demande de chanter petit, alors là c'est plus grave que de faire des graves ! Quand on ne chante plus à son bon régime, ça devient dangereux pour la voix. Et si je suis toujours en train de me retenir, ça engendre une fatigue musculaire terrible. Je suis prête maintenant pour les grands rôles de Verdi. Du reste je travaille Abigaille avec acharnement. Je sens ce rôle qui ne me pose plus aucun problème. Je veux les quatre folles de Verdi à mon répertoire. J'ai commencé à travailler Nabucco. Je tiens absolument à chanter Abigaille. C'est dans la lignée des Macbeth, de Giovanna d'Arco à Attila. Les quatre folles ! C'est vraiment quelque chose qui me tient à coeur, parce que maintenant j'ai la voix et la résistance. Et puis je n'ai plus peur. Il y a quelque chose qui s'est installé au fil des ans. Dans le récital de Bianca Castafiore, j'avais à parler, à dire un texte, à faire le clown et basculer tout de suite dans le tragique ! Et ça ne me posait aucun problème. De surcroît je n'ai plus le trac maintenant ! Je suis comme chez moi dès que j'aborde un rôle excessif. J'ai évidemment un peu le trac si vous voulez, mais un trac qui m'aide. Ce n'est plus cette panique qui me rendait malade ! Et puis je n'étais jamais contente de ce que je faisais. Tandis que désormais, je fais la part des choses. Et je me sens mieux. Et surtout je travaille beaucoup ma technique, toute seule, puisque je n'ai plus de professeur depuis dix ans.

     
    Comment avez-vous découvert que vous aviez des graves pareils ?

    Je suis née avec des graves et une fois que j'ai commencé la technique, je me suis rendu compte qu'ils étaient inséparables de mes aigus et de ma personnalité. Si on me les enlève, je ne puis plus rien faire. Il est vrai qu'il y a des gens qui trafiquent leur voix. Pour ma part, j'ai la chance de posséder une véritable homogénéité entre l'aigu, le medium, le bas-medium. Et surtout je ne me fatigue jamais lorsque je fais ces fameux graves qui vous impressionnent. Je ne poitrine jamais. Ce n'est pas nécessaire, ils sont là et ne demandent qu'à sortir.

     
    Combien d'années vous a-t-il fallu pour vous former complètement ?

    J'ai démarré trop tôt, puisque lors de mes débuts au Festival d'Aix en Provence, j'avais très peu de recul. On m'a trop vite donné des rôles de premier plan que je ne maîtrisais pas. Je puis l'avouer aujourd'hui. Deux ans au Conservatoire de Paris, puis trois ans à l'Opéra-Studio, et Louis Erlo m'engage dans la troupe de Lyon, où aussitôt il me confie Agathe du Freischütz, Mireille et Fiordiligi ! Puis je pars en claquant la porte, mais je vais quand même auditionner devant Erlo pour le Festival d'Aix-en-Provence, dont il prenait la direction. J'avais choisi des airs du Turco in Italia de Rossini. Ce fut un choc, car ça lui a tellement plus qu'il a décidé de monter l'ouvrage pour son premier festival, en 1982. Il l'a monté pour moi. Et tous les critiques de dire que j'étais rossinienne par excellence. J'aurais dû continuer, mais le Colon de Buenos Aires m'appelait pour Benvenuto Cellini de Berlioz. Ensuite c'est l'Opéra de Paris pour Jerusalem. Le Palais Garnier m'a permis de chanter Manon, Elvira des Puritains, Elisabeth de Don Carlos et surtout Norma !

     
    L'Opéra de Paris vous manque-t-il ?

    " Je mentirais si je vous disais non. Mais il y a tant de directeurs qui m'aiment - je pense surtout à Thierry Fouquet et à Jean-Louis Pichon qui m'ont permis de chanter Le Roi de Lahore - tant de chefs d'orchestre qui m'appellent pour des concerts ou des opéras en version concertante, que je ne veux pas me plaindre. On verra où je pourrai chanter à nouveau Macbeth et aborder enfin Nabuccho. Vous savez, tant qu'on rêve et qu'on espère, tant qu'on aime, la vie est belle ! "

     

    Le 30/05/2000
    Antoine Livio (1931-2001)



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