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ENTRETIENS 18 janvier 2019

Rosalind Plowright, mezzo dramatico-instinctif

Remarquée par Carlo Maria Giulini, qui lui confia le rôle de Leonora dans son enregistrement du Trouvère, Rosalind Plowright fut l’un des sopranos lyrico-spinto les plus crédibles d’une génération qui en manquait cruellement. Aujourd’hui, la chanteuse britannique s’est reconvertie dans les rôles de mezzo où son instinct dramatique triomphe.
 

Le 02/05/2008
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Comment un soprano lyrico-spinto doué devient-il mezzo-soprano, passant des grandes héroïnes romantiques à ces personnages que Felicity Palmer qualifie de « garces et de sorcières » ?

    C’est exactement ce que je fais ! Avec l’âge et la naissance de mes deux enfants, qui ont aujourd’hui 19 et 21 ans, des changements hormonaux ont modifié ma voix. Après tant d’années à soutenir la tessiture très haute des héroïnes spinte, je me sens beaucoup plus heureuse dans des tessitures plus basses. Comme les aigus ne me posent pas de problème, les rôles de mezzo dramatique comme Amneris, Kostelnička me conviennent. La Madre du Prigioniero est écrite pour soprano dramatique, dans une tessiture typiquement intermédiaire.

    Passé un certain âge, avec le poids des expériences de la vie, ces rôles de caractère sont beaucoup plus gratifiants. D’ailleurs, qui me confierait aujourd’hui des héroïnes angéliques alors qu’il y a tant de jeunes chanteuses ? Je vais prochainement incarner Clytemnestre à Seattle. Chris Merritt m’a dit que j’avais de la chance d’avoir la capacité de la faire, alors que tant de chanteuses de mon âge sont déjà à la retraite.

     

    Comment conciliez-vous, dans Il Prigioniero, la modernité de l’écriture avec la grande tradition lyrique italienne, dont Dallapiccola est assurément l’héritier ?

    J’ai toujours eu une passion pour les grands compositeurs italiens, Bellini, Verdi, Puccini. Et j’ai toujours senti que ce style me venait très naturellement. J’ai chanté le rôle-titre de Manon Lescaut de Puccini à Torre del Lago au tout début de ma carrière, et j’y ai appris tout ce que je devais savoir sur le phrasé puccinien, comment chanter naturellement un portamento, sans glisser. J’ai également écouté dès mon plus jeune âge les plus grandes représentantes de la grande tradition italienne du chant, Callas, Tebaldi, Freni.

    Apprendre la musique de Dallapiccola est évidemment différent, parce qu’elle est dodécaphonique. Mais une fois les notes sues, j’ai pu retrouver mon italianité instinctive. Je n’ai pas cette facilité avec les autres langues, et je dois travailler bien plus dur pour en intégrer le style. L’école belcantiste est la seule valable à mes yeux, et j’applique son enseignement à tout ce que je chante. Mais lorsque j’ai abordé Fricka, Antonio Pappano m’a fait remarquer que ce n’était pas de l’opéra italien, et que les portamenti étaient proscrits dans Wagner. Strauss est différent, plus puccinien dans sa vocalité.

     

    La mise en scène de Lluís Pascal s’ouvre sur cette image terrible de cette mère faisant du sur place jusqu’à l’épuisement.

    Il a emprunté cette image à une marche de protestation qui a eu lieu à Santiago, sous la dictature de Pinochet. Toutes ces femmes dont les fils avaient disparus réclamaient des réponses, sans jamais s’arrêter de marcher. Lluís Pascal m’en a décrit l’horreur. C’est ce que symbolise le tapis roulant. Comme il n’est pas très long, je me prends les pieds dedans, mais j’aime l’idée, elle est très pertinente. Le metteur en scène m’a d’abord demandé si j’étais mère. J’ai pu m’imaginer dans une telle situation. Dieu fasse que cela ne m’arrive jamais.

    J’ai un instinct naturel d’actrice. Le jeu et le chant doivent avancer main dans la main. C’est ainsi que je ressens la musique, les mots, l’émotion. Je chante la musique, je sais ce que je raconte, et le drame est là. Je suis une personne très théâtrale, car j’ai toujours baigné dans cet univers – ma sœur est actrice, ma fille veut le devenir. Je n’ai pas à réfléchir pour jouer. Évidemment, je suis aidée par les metteurs en scène, les images qu’ils suggèrent, et aussi par la musique.

    Dans le Prisonnier, les passages plus graves, en voix de poitrine, qui alternent avec des explosions dans l’aigu, sont très dramatiques. Le duo est plus lyrique, Dallapiccola y exprime toute la tendresse que la mère a pour son fils.

     

    Comment parveniez-vous à déceler le drame dans l’écriture plus fleurie du répertoire belcantiste ?

    Callas créait cela. Joan Sutherland y parvenait également dans Lucia di Lammermoor. Je n’ai jamais vu Natalie Dessay, mais il paraît qu’elle y est extraordinaire. Je suis une chanteuse qui doit être vue, à l’instar d’Anna Caterina Antonacci. Pour nous, le chant est indissociable du jeu.

     

    Au début de votre carrière, comment avez-vous trouvé votre voie ?

    J’ai toujours été conseillée, en travaillant avec des chefs de chant qui me disaient d’essayer tel ou tel rôle. Au début, je ne chantais que Mozart : Donna Elvira, Donna Anna, la Comtesse, Fiordiligi, Vitellia. Puis on m’a suggéré de regarder Leonora, et petit à petit, j’ai trouvé ma voie. Cela n’a pas été évident pour autant, car au début, tout le monde croyait que j’étais mezzo, et j’ai commencé ma carrière très jeune dans des rôles de vieilles femmes : il fallait bien quelqu’un pour les endosser !

    Mais cette question soulève le problème des voix spinte. Un spinto est un chanteur qui a la couleur vocale de la tessiture inférieure, avec une extension dans l’aigu. Plácido Domingo est un ténor spinto classique. Il a toujours eu une couleur de baryton, mais la capacité d’atteindre les aigus de ténor. Avec l’âge, les aigus disparaissent, mais la couleur demeure. J’ai perdu l’extension vers 1996, mais la couleur était encore là. Je pouvais toujours facilement monter jusqu’au si naturel, mais sans pouvoir soutenir les tessitures élevées de Norma, Aïda…

    Il en va de même pour Domingo, qui va chanter son premier Simon Boccanegra à Covent Garden en 2010. Il n’a plus la facilité pour monter au contre-ut, au si, voire au si bémol, mais il peut chanter les rôles de baryton qui atteignent le sol, ou le la bémol. Un chanteur qui a conservé un bon médium pourra assurer 90 à 95% d’un rôle jusqu’à 70, 80 ans, s’il est suffisamment intelligent pour bien choisir son répertoire, alors qu’il est très triste d’entendre un grand chanteur qui peut encore atteindre les notes extrêmes, mais n’a plus de médium.

     

    Qu’avez-vous ressenti en revenant au Palais Garnier vingt ans après vos débuts dans le rôle-titre de Norma ?

    J’avais dû annuler les trois premières représentations, car j’étais malade, et j’avais été remplacée par Ghena Dimitrova. L’idée de chanter ce rôle dans un lieu où Callas m’avait précédée me rendait d’autant plus nerveuse. J’ai donc passé toute cette période repliée sur moi-même, sans voir ce qui m’entourait. Durant les répétitions du Prisonnier, je me suis donc précipitée dans le foyer, et j’ai été saisie par la beauté de ce théâtre chargé d’histoire, d’atmosphère. Je suis triste de ne pas y avoir chanté davantage, et je suis très heureuse d’être de retour. J’espère simplement que je ne devrai pas attendre encore vingt ans avant d’y chanter de nouveau !

     

    Le 02/05/2008
    Mehdi MAHDAVI



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