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ENTRETIENS 31 octobre 2020

La petite chronique de Davitt Moroney
© Eric Sebbag

Organiste, claveciniste et musicologue, Davitt Moroney est désormais écrivain. À l'instigation des Folles Journées Bach, il vient de commettre un petit livre qui offre à tout un chacun d'entrer dans l'intimité de Bach, comme aucun ouvrage autre avant lui.
 

Le 14/06/2000
Propos recueillis par Eric SEBBAG
 



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  • Bach impressionne par sa stature de p√®re de la musique, mais dans votre livre, vous montrez que Bach √©tait aussi un bon vivant, qu'il fumait du tabac, buvait de la bi√®re et du vin.

    Comme chacun de nous, Bach avait son c√īt√© "monsieur-tout-le-monde". Entre l'√©criture de deux airs sublimes de la Passion selon St Matthieu, il allait √† la cuisine pour boire une bi√®re. Mon livre s'adresse aux gens qui s'int√©ressent √† Bach sans √™tre eux-m√™mes des techniciens de la musique. √Ä c√īt√© des grands chapitres r√©sumant les points essentiels de sa biographie, je voulais aussi montrer le rapport de Bach √† la nourriture, rappeler qu'il fumait la pipe et qu'il √©tait parfois pay√© avec de la bi√®re. Simplement pour ne pas rendre trop r√©barbatif sa stature de g√©nie.

     
    Précisément, comment définiriez-vous son génie ?

    C'est tr√®s difficile. L'imagination de Bach est telle qu'elle enrichit tous ceux qui l'√©coutent. Bach m'accompagne depuis l'√Ęge de 13 ans et j'en ai aujourd'hui 49. Or depuis tout ce temps, je constate qu'il y a toujours chez Bach une r√©ponse √† toutes les √©motions que l'on peut ressentir dans toutes les circonstances de la vie. Le public qui se presse toujours nombreux d√®s que Bach est au programme le ressent aussi. Or ce qui me surprend toujours, c'est que le public entend souvent autre chose que ce je pense exprimer en tant qu'interpr√®te, et que cela fonctionne quand m√™me. C'est bien le signe que la gamme compl√®te des √©motions humaines trouve son √©cho dans sa musique ; tout comme c'est le cas avec la sculpture de Michel-Ange ou les tableaux de Rembrandt.

     
    Quel fut votre premier contact avec la musique du Cantor ?

    C'est √† cause de Bach que je suis devenu musicien. C'est m√™me √† cause d'un disque tr√®s pr√©cis de Marie Claire Alain. J'avais alors 13 ans et j'√©tais venu √† Paris pour les vacances. Juste avant de revenir, je d√©cidais d'acheter un cadeau original √† mon p√®re. Je suis entr√© dans un magasin des Champs-√Člys√©es. √Ä l'√©poque il √©tait possible d'√©couter les 33 tours avant de les acheter. J'ai essay√© par hasard un disque jaune. La premi√®re pi√®ce √©tait la Toccata et Fugue en Fa majeur et non la c√©l√®bre R√© mineur. Je suis rest√© absolument p√©trifi√© dans la cabine. Les trente premi√®res secondes de ce disque ont chang√© ma vie. De retour en Angleterre, j'ai voulu imm√©diatement prendre des cours de piano. Et d√®s ma premi√®re le√ßon, j'ai clam√© ma d√©termination de ne jouer que du Bach !

     
    Aujourd'hui quand vous jouer Bach, quel sens essayer vous de donner à cette musique ? Que pensez-vous des théories indiquant que la musique d'orgue de Bach illustrerait des psaumes de la Bible ?

    Je ne suis pas tellement partisan de ce genre d'explications extérieures La musique de Bach n'a pas besoin de cela, elle possède son propre discours. Tout à fait comme dans la peinture, l'harmonie des couleurs peut être éloquente indépendamment de la représentation d'un objet. Comme la peinture contemporaine qui a délaissé la figuration, la musique peut se passer de représenter. Et le public peut être touché par le discours musical sans rien comprendre du pourquoi et du comment il est fait.

     
    N'est-ce pas un peu de l'art pour l'art ? La musique de Bach ne servait-elle pas pour une bonne part aux offices religieux ?

    Oui bien s√Ľr, je voulais simplement dire que la musique peut-√™tre ressentie de mani√®re autonome. Bach a compos√© beaucoup de musique sacr√©e, mais n'oublions pas qu'il a parfois r√©utilis√© notes pour notes des compositions sacr√©es pour des sujets profanes.

     
    Mais Bach ne distingue-t-il pas fondamentalement le sacré du profane ? Le monde sous toutes ses formes ne relève-t-il pas pour lui de la création divine ?

    C'est évident. Bach était profondément luthérien. Sa bibliothèque ne contenait que des ouvrages de théologie dans des éditions luxueuses. Mais on ne doit pas être aveuglé par une vision trop simpliste. S'il est vrai que sa croyance imprègne toute sa musique, on ne peut nier non plus que sa musique abrite de nombreuses formes de danses parfaitement profanes. Le musicien doit aussi se préoccuper de cette dimension.

     
    Jusqu'o√Ļ peut-on danser avec Bach ? Ne lui avait-on pas reproch√© d'introduire cet esprit √† l'√©glise ?

    À ma connaissance, on a jamais reproché à Bach d'introduire des danses. Lors de sa nomination à Leipzig, on a surtout exprimé le souci que sa musique ne soit pas trop opératique. on craignait surtout les grands airs de sopranos dont la virtuosité était ressentie comme quasiment obscène.

     
    Si l'on en croit votre confrère musicologue Gilles Cantagrel, Bach est passé outre et pensait bel et bien à l'opéra dont il allait souvent écouter des représentations à Dresde. Qu'en pensez-vous ?

    Tout d√©pend de la mani√®re dont on d√©finit l'op√©ra. Les oeuvres les plus op√©ratiques de Bach, c'est-√†-dire les Passions, utilisent les formes des op√©ras de son temps. Elles sont anim√©es par une trame dramatique fournie par les √©vangiles. Cela dit, je pense que Bach aurait √©t√© choqu√© que l'on compare ses Passions √† des op√©ras. Pour lui, les oeuvres les plus op√©ratiques sont sans doute ses cantates profanes. On pourrait facilement imaginer la cantate de la chasse en version sc√©nique avec costumes (NDR : d'ailleurs Jean Claude Malgoire vient de le r√©aliser, lire notre critique du spectacle dans la section "concerts"). La dur√©e cependant interdit de r√©el d√©veloppement des caract√®res comme au th√©√Ętre. Or l'op√©ra est du th√©√Ętre en musique. Cet aspect manque dans les cantates mais se retrouve mieux dans les Passions.
    Mais si Bach avait, comme il le souhaitait vers 1730, obtenu un poste à Dresde, nul doute qu'il eut révélé un talent dramatique qu'il possédait indubitablement.

     
    Pour rester dans le domaine vocal, un débat anime actuellement les musicologues autour des effectifs des choeurs pour chanter les cantates et les Passions. Pensez-vous qu'un choeur puisse se réduire à quatre exécutants ?

    Toutes les positions de ce d√©bat me paraissent bonnes. Joshua Rifkin qui a lanc√© ce d√©bat est partisan d'un chanteur et un instrumentiste par partie. Je pense que Bach pratiquait souvent cette formation et sa musique gagne effectivement en lisibilit√© et en clart√©. Mais ceux qui soutiennent qu'il faut des effectifs plus fournis ont √©galement raison ; pas moins d'ailleurs que ceux qui souhaitent des effectifs de plus de 100 ex√©cutants ! Pourquoi ? Parce que la premi√®re question √† poser est celle du lieu dans lequel on interpr√®te la musique. Si l'on met un clavecin dans une salle de concert de 2000 places, il va para√ģtre trop petit acoustiquement, alors qu'un piano passera la rampe sans difficult√©. De m√™me, un orgue positif para√ģtra ridicule dans une cath√©drale. Donc il est √©vident que si l'on joue Bach dans de tr√®s grandes √©glises ou des cath√©drales, on a pas tort d'augmenter les effectifs. La r√©sonance d'un lieu dicte d'ailleurs bien plus que les effectifs. Elle impose parfois une interpr√©tation et des tempi diff√©rents. Bach √©tait l'un des musiciens les plus pragmatiques de toute l'histoire de la musique, il ne pouvait l'ignorer.

     
    De son vivant, Bach passait pour l'un des grands instrumentistes. Pensez-vous que l'on puisse se faire une idée de sa virtuosité, de son talent d'improvisateur, en écoutant les organistes d'aujourd'hui ?

    Bach √©tait reconnu comme le plus grand virtuose de l'orgue. De fait, je pense qu'il y a aujourd'hui en France de tr√®s grands improvisateurs car l'on a heureusement gard√© cette tradition en France, et m√™me si le style est √©videmment √©loign√© de celui de Bach. De nos jours, je connais de grands organistes qui, digitalement, sont probablement au niveau qu'avait atteint Bach. Cela ne me para√ģt d'ailleurs pas utile de faire de Bach un surhomme, il avait dix doigts comme tout le monde.
    En revanche, son pouvoir conjoint d'imagination et d'organisation est certainement inégalé aujourd'hui. Sa capacité de structurer le flot de son imagination fulgurante en même temps qu'il joue me semble unique.

     
    C'est difficile de n'avoir jamais entendu une oeuvre de Bach mais c'est aussi difficile de bien le conna√ģtre. Si vous deviez conseiller des n√©ophytes qui souhaitent se familiariser avec ses compositions, quels seraient vos recommandations ?

    Il y a tant de chef-d'oeuvres. Pour des raisons personnelles que vous connaissez maintenant, je conseille d'abord la Toccata et Fugue en Fa majeur pour orgue. Pourquoi pas dans l'une des quatre versions de Marie Claire Alain ?
    Ensuite, je trouve que les variations Goldberg au clavecin est une oeuvre qui parle de façon immédiate. Elles sont peut-être plus connues au piano, mais je demanderai aux auditeurs de faire confiance, l'espace de 90 minutes, à Bach. Il les destinait en effet explicitement au clavecin.
    Je choisirai aussi la Cantate du Caf√© dont l'argument est tr√®s amusant : un p√®re demande √† sa fille d'arr√™ter le caf√© afin qu'elle puisse trouver un mari. Elle trouve n√©anmoins le moyen de concilier le mariage et son breuvage favori. √Ä l'oppos√©, je recommanderai la cantate "Actus Tragicus" qui traite d'un sujet grave : la mort. Malgr√© le sujet ou √† cause de lui, je d√©fie quiconque de r√©sister √† l'attraction de cette oeuvre sublime. Dernier conseil : surtout ne pas avoir peur des oeuvres r√©put√©es difficiles. Plus cette r√©putation est grande, plus il est important d'aller √©couter l'oeuvre en concert. Le niveau de perception est compl√®tement diff√©rent. La concentration de centaines de personnes va vous porter. L'artiste, l√† devant vous, va transpirer pour vous communiquer sa passion. L'exp√©rience de la musique vivante est √† mon sens dix fois plus importante qu'un disque, m√™me si celui √† aussi son utilit√©. Pour cette exp√©rience, je recommanderai l'Art de la Fugue qui entra√ģne l'auditeur √† franchir le plus grand Himalaya de la musique.

     


    A lire :
    " Bach, une vie " par Davitt Moroney
    traduit de l'anglais par Dennis Collins
    220 pages, Actes sud/ Crea (janvier 2000)

    Peu de biographies de compositeurs sont √©crites par leurs interpr√®tes. Le claveciniste Davitt Moroney joue l'int√©grale de l'oeuvre de Bach et a m√™me propos√© une fin pour la fameuse fugue inachev√©e de " L'Art de la fugue " (Editions Henle). Il conna√ģt son sujet. Sous une pr√©sentation r√©serv√©e aux ouvrages de r√©f√©rence, il propose une biographie du Cantor destin√©e au grand public et s'en explique d√®s la pr√©face. Cet ouvrage, ponctu√© de fines et personnelles remarques sur la vie et de l'oeuvre du Cantor, met en lumi√®re des aspects d'interpr√©tation, ou rapproche des oeuvres aux projets √©loign√©s comme le " Clavier bien temp√©r√© " et le " Petit livre d'Anna Magdalena ", l'un √©crit pour l'Histoire, l'autre pour la famille. Tout en suivant la chronologie, l'auteur se pla√ģt √† souligner des aspects peu abord√©s dans la litt√©rature comme l'humour et le sens des affaires de Bach.
    C'est un livre à la présentation soignée, au style alerte, aux informations condensées, écrit sur un ton qui sait oublier le pédantisme, la sécheresse, ou la démagogie dans la présentation qui sont trop souvent le lot des biographies destinées au grand public. Il est à recommander aux amateurs comme aux connaisseurs.
    Olivier BERNAGER

     

    Le 14/06/2000
    Eric SEBBAG



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