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ENTRETIENS 11 août 2020

Veronica Cangemi, soprano latino-explosive
© Antoine Le Grand / NaĂŻve

Dalinda virevoltante dans l’enregistrement d’Ariodante de Haendel par Marc Minkowski, Veronica Cangemi s’est rapidement rĂ©vĂ©lĂ©e comme l’incarnation idĂ©ale de la furia vivaldienne. AprĂšs une Comtesse inattendue, le ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es lui offre sa premiĂšre Fiordiligi, dans un nouveau CosĂŹ fan tutte dirigĂ© par Jean-Christophe Spinosi.
 

Le 10/11/2008
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • Votre premiĂšre Comtesse des Noces de Figaro en octobre 2005 au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es a-t-elle marquĂ© un tournant dans votre carriĂšre ?

    Le dĂ©veloppement de la voix est un point trĂšs intĂ©ressant dans une carriĂšre. Quand j’ai commencĂ©, j’avais un rĂ©pertoire assez lĂ©ger, non seulement dans la musique baroque, mais aussi avec des rĂŽles mozartiens tels que Zerlina, Susanna, Despina
 AprĂšs un concert au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, Jean-Christophe Spinosi et Dominique Meyer m’ont parlĂ© de la Comtesse, parce que ma voix s’était dĂ©veloppĂ©e. J’en avais envie depuis des annĂ©es, dans la mesure oĂč mon caractĂšre correspond davantage Ă  la Comtesse, Ă  Fiordiligi qu’à Suzanne.

    Cette prise de rĂŽle a donc vraiment marquĂ© un changement dans ma carriĂšre. J’ai fait une petite pause pour travailler ma technique, m’approprier le rĂŽle. Depuis, j’attendais Fiordiligi, et je suis heureuse de pouvoir la chanter aujourd’hui. Je m’y sens complĂštement Ă  l’aise, techniquement et musicalement. J’ai toujours Ă©tĂ© trĂšs prudente, mais aprĂšs tant d’annĂ©es d’expĂ©rience, le moment est venu de changer un peu.

     

    Que Mozart demande-t-il de plus que le répertoire baroque ?

    Certains rĂŽles baroques, comme Cleopatra, sont vraiment lyriques. Mais la tessiture de Fiordiligi est trĂšs Ă©tendue, tantĂŽt trĂšs grave, tantĂŽt trĂšs aiguĂ«. Il faut une immense force pour soutenir techniquement cette ligne. Si on n’a pas les graves mais seulement les aigus, c’est impossible. Pour ma part, j’ai toujours eu des graves et des aigus, mais je ne les avais pas dĂ©veloppĂ©s, notamment Ă  cause de mon rĂ©pertoire. Ce n’est pas qu’une question de choix, mais aussi d’opportunitĂ© : tout le monde ne pensait pas que je pouvais chanter la Contessa et Fiordiligi avec ma voix.

    Le rĂŽle n’est pas dramatique, car Fiordiligi est un personnage assez calme, mais un air comme Come scoglio est une explosion oĂč elle rĂ©vĂšle son caractĂšre. Pour moi qui suis sicilienne et argentine, cette bombe arrive Ă  point nommĂ© ! Il n’en faut pas moins avoir un grand contrĂŽle Ă©nergĂ©tique, car le rĂŽle est Ă©norme, et qu’il faut tout simplement en venir Ă  bout. Avec une technique suffisamment dĂ©veloppĂ©e, on peut s’amuser avec le texte, mais sans trop se laisser aller. C’est une lutte entre le cƓur et la raison.

     

    La présence au pupitre de Jean-Christophe Spinosi, avec lequel vous avez beaucoup travaillé, vous rassure-t-elle ?

    Jean-Christophe et moi nous connaissons depuis des annĂ©es. MĂȘme s’il dĂ©bute dans cet opĂ©ra – alors que j’ai chantĂ© avec des grands chefs comme Harnoncourt et Jacobs, qui ont beaucoup dirigĂ© Mozart –, la confiance que nous avons l’un dans l’autre me rassure, parce que je sais qu’il connaĂźt ma voix, et qu’il m’aidera Ă  rĂ©aliser mes intentions.

     

    Quelle est son approche d’un point de vue stylistique ? Allez-vous orner la ligne vocale ?

    Jean-Christophe aime beaucoup la simplicitĂ© et s’intĂ©resse au lien dramatique entre le texte et la musique. Chez Mozart, tout est clair, mĂȘme dans les rĂ©citatifs. Il n’y a rien Ă  ajouter. C’est ce sur quoi nous avons travaillĂ©, d’autant que les instruments anciens permettent une plus grande attention aux dĂ©tails. Le diapason est Ă  430Hz et non Ă  440 comme avec un orchestre moderne. La tessiture est donc plus basse – ce qui est un dĂ©fi pour moi –, mais le style est plus pur, les couleurs et les nuances plus variĂ©es, parce que le son est moins symphonique.

     

    Beaucoup de mises en scÚne actuelles de CosÏ fan tutte laissent la fin un peu en suspens, sans résoudre les couples.

    En effet, cela reste un mystĂšre pour moi, car on ne peut pas tout rĂ©gler d’un seul coup, comme s’il ne s’était rien passĂ© de plus qu’un petit jeu sans consĂ©quence. InterprĂ©ter cette fin est trĂšs difficile, tant pour le metteur en scĂšne que pour les chanteurs. Éric GĂ©novĂšse va faire ce qui est Ă©crit, avec simplicitĂ© et naturel, dans un cadre XVIIIe trĂšs clair, pur, mĂ©diterranĂ©en, Ă  l’image des trĂšs jolis costumes de Luisa Spinatelli. Je suis trĂšs contente de faire ma prise de rĂŽle dans ces conditions, car avec certaines mises en scĂšne modernes, on se demande parfois non sans crainte ce qu’on va nous demander de faire !

     

    Les ensembles sont un des secrets de la rĂ©ussite de cet opĂ©ra. Est-il difficile d’instaurer une complicitĂ© avec l’interprĂšte de Dorabella ?

    Lorsque Rinat Shaham et moi sommes arrivĂ©es sur scĂšne le premier jour des rĂ©pĂ©titions, c’est comme si nous nous Ă©tions toujours connues. Cela n’arrive pas toujours entre collĂšgues – nous sommes presque de la mĂȘme taille, du mĂȘme Ăąge. Et puis je lui rappelle autant sa sƓur qu’elle me rappelle la mienne. Quelle formidable coĂŻncidence !

     

    Votre premier rĂ©cital discographique jette une passerelle entre l’Italie baroque et l’Argentine du siĂšcle dernier. Comment l’idĂ©e de rĂ©unir deux rĂ©pertoires diffĂ©rents est-elle nĂ©e ?

    J’avais depuis des annĂ©es envie de faire un disque avec la guitare, parce que je suis nĂ©e dans un pays oĂč cet instrument a une grande importance, comme en Espagne. Philippe Spinosi et moi avons donc cherchĂ© ce qui nous allait Ă  tous les deux. Je chante beaucoup Haendel, et la cantate No se emenderĂ  jamĂ s nous a permis d’unir la guitare, la voix et ma langue maternelle. En tant que violoncelliste, j’ai beaucoup jouĂ© Villa-Lobos, et j’ai toujours eu en tĂȘte la voix de ma mĂšre, qui est chanteuse, dans les Bachianas. Le compositeur a lui-mĂȘme arrangĂ© l’Ária pour la guitare. Nous l’avons ici enregistrĂ©e avec guitare et violoncelle.

    Quant au Tango, il est bien plus frĂ©quemment interprĂ©tĂ© avec orchestre, alors que Gardel a beaucoup chantĂ© avec la guitare. Ce disque est une forme d’hommage Ă  mes racines siciliennes et argentines, un signe de gratitude envers la culture que m’ont transmis mes grands-parents. Nous l’avons enregistrĂ© dans les conditions du direct, avec trois prises complĂštes, sans retouche, pour chaque air. J’espĂšre que les gens auront autant de plaisir Ă  l’écouter que j’en ai pris Ă  rĂ©aliser ce rĂȘve.

     

    Vous ĂȘtes Ă©galement Ă  l’affiche, toujours avec Jean-Christophe Spinosi, de l’enregistrement de la Fida ninfa de Vivaldi. N’avez-vous pas craint d’ĂȘtre identifiĂ©e, et donc cantonnĂ©e, Ă  ce compositeur que vous avez beaucoup servi ?

    Cela varie d’un pays Ă  l’autre. En Allemagne et en Espagne par exemple, je ne chante que Mozart. En France, Vivaldi m’a fait connaĂźtre, et c’est grĂące Ă  des rĂŽles comme Morasto dans la Fida ninfa, Costanza dans la Griselda, dont les coloratures trĂšs graves ont permis Ă  ma voix de se dĂ©velopper, qu’on s’est rendu compte que je pouvais chanter Come scoglio.

     

    Vous semblez trÚs attachée au public parisien.

    Mes racines sont en Italie et en Argentine, mais je considĂšre la France comme mon pays, parce qu’elle m’a accueillie musicalement. Charles Fabius, mon premier agent, qui dirigeait Ă  l’époque l’agence OpĂ©ra et concert, m’a beaucoup aidĂ©e. J’entends tant de jeunes chanteurs avec des voix merveilleuses dont les carriĂšres explosent, mais qui disparaissent au bout de deux ans. La voix et le talent ne suffisent pas. En 1992, j’ai Ă©tĂ© engagĂ©e dans la troupe de l’OpĂ©ra de Lyon. J’ai dĂ» rĂ©pĂ©ter tous les jours, parfois ĂȘtre en deuxiĂšme distribution, mais j’ai beaucoup appris.

    Je suis Ă©galement trĂšs reconnaissante Ă  Dominique Meyer de la confiance qu’il m’a tĂ©moignĂ©e. Il n’est pas facile pour un directeur de thĂ©Ăątre de tenir tĂȘte Ă  tous ceux qui pensent que vous ĂȘtes une Suzanne, alors qu’il veut que vous chantiez la Comtesse. Si je devais un jour fĂȘter une date importante de ma carriĂšre, comme c’est la mode en ce moment chez les chanteurs, je le ferais au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es. Je n’ai jamais Ă©tĂ© malheureuse, et je suis chaque jour reconnaissante pour le travail qu’on me donne. Ma carriĂšre est assez lente, mais l’important n’est-il pas d’ĂȘtre toujours lĂ  ?




    À voir :

    CosĂŹ fan tutte de Mozart, direction : Jean-Christophe Spinosi, ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, 12, 14, 16, 18, 20 et 22 novembre.

    À Ă©couter :

    Italia 1600 – Argentina 1900, avec Una Stella, 1 CD Naïve OP30466.


    La Fida ninfa de Vivaldi, direction : Jean-Christophe Spinosi, 3 CDs NaĂŻve OP30410.

     

    Le 10/11/2008
    Mehdi MAHDAVI



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