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ENTRETIENS 02 septembre 2014

Isabelle Ciaravola,
la beauté faite Étoile

© Michel Lidvac

Nommée danseuse Étoile de l’Opéra national de Paris à l’issue de la première représentation d’Onéguine de John Cranko au Palais Garnier, Isabelle Ciaravola est une personnalité à part dans cette brillante compagnie. Plus belle qu’il n’est permis, poétique et immatérielle, elle goûte avec intelligence une promotion tardive mais non moins justifiée.
 

Le 24/04/2009
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Comme Isabelle Guérin, Élisabeth Platel, Carole Arbo, Jean-Yves Lormeau notamment, vous n’avez pas effectué toutes vos études à l’École de Danse de l’Opéra, mais êtes d’abord passée par le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Pourquoi ?

    Je n’avais pas le choix. J’ai commencé la danse en Corse, à Ajaccio, et c’est au cours de stages que je faisais sur le continent que plusieurs professeurs ont dit à mes parents que je semblais douée et que si je voulais travailler sérieusement, il fallait que je quitte l’Île. Une décision pas facile à prendre, car mes parents ne pouvaient eux-mêmes pas m’accompagner. Ils ont eu le courage de ma laisser partir, mais comme j’avais treize ans et demi, il était trop tard pour entrer à l’École de Danse de l’Opéra. Je n’avais d’autres solutions que le Conservatoire.

    Au cours de mes stages, j’avais travaillé avec Claire Motte et Christiane Vaussard, professeurs au Conservatoire. Elles me voulaient toutes les deux dans leur classe. Partie en septembre, j’ai travaillé un mois chez Monsieur Daniel Franck et je suis entrée chez Mademoiselle Vaussard au Conservatoire où j’ai eu mon premier prix en 1988, au bout des trois années d’étude normales.

    On pouvait alors avec ce premier prix se présenter à l’examen de l’École de Danse. Ce que j’ai fait, et je suis rentrée en deuxième division. Le rêve de ma vie, un aboutissement qui était le début de tout. Certains ont mal vécu l’internat alors obligatoire, mais moi, me retrouver au milieu de tous ces danseurs, je me suis sentie chez moi, bien que très impressionnée par ce contexte. Deux ans après, je rentrai première ex-aequo avec Marie-Agnès Gillot dans le Corps de ballet. Elle est arrivée Étoile plus tôt que moi !

     

    Vous avez commencé par faire beaucoup de Corps de ballet. Avec la même passion ?

    Au début, c’est la belle vie ! Premier salaire, premier appartement indépendant ! Mais c’est aussi tout une liberté à gérer et surtout l’attente parfois longue de pouvoir danser sur scène. Il n’y avait pas à l’époque les deux compagnies qui aujourd’hui travaillent simultanément des programmes différents. Tout le monde était sur les mêmes ballets et on pouvait attendre longtemps sur le banc de touche un éventuel remplacement. Il fallait donc être très motivée pour garder la même passion.

    Les premiers concours, je n’aimais pas ça, car je n’en avais jamais passé avant. J’étais très traqueuse, alors que ce n’était pas le cas en scène. Quand je suis passée Coryphée en 1993, ce fut un soulagement, mais j’ai ensuite beaucoup stagné, avec des moments de doute où j’ai failli baisser les bras. Je ne trouvais pas ma place au sein de la compagnie. J’avais du mal à m’épanouir jusqu’au jour il s’est produit un déclic. Je suis passée Sujet et là, j’ai eu davantage de responsabilités, j’ai repris confiance. En 2003, Première Danseuse, ce fut la libération complète, plus de Corps de ballet, plus de concours !

    J’ai eu des rôles qui me correspondait de plus en plus. Grâce à Madame Lefèvre et à Pierre Lacotte, j’ai par exemple dansé la Sylphide avec Mathieu Ganio, mon premier rôle d’Étoile. Est venue ensuite la Bayadère, que j’ai fait deux fois. Des rôles dans lesquels je pouvais me donner à fond. J’ai adoré aussi les ballets de Roland Petit, l‘Arlésienne, l’Etrangère dans Clavigo, Albertine dans Proust.

    Et puis, plus récemment, la Dame aux camélias et la Troisième symphonie de Mahler de John Neumeier, la création du rôle de Garance dans les Enfants du paradis de José Martinez et maintenant cette Tatiana dans Onéguine de Cranko qui m’a valu ma nomination d’Étoile.

    Une série de rôles très forts qui me donnaient un plaisir énorme à danser. Dès qu’il y a une histoire à raconter, un vrai personnage à jouer, cela me rend l’exécution des pas beaucoup plus facile. Danser des ballets qui entrent au répertoire est toujours un gros travail, car personne dans la compagnie ne les connaît et il faut tout apprendre.

    Pour Onéguine, nous n’avons pas eu beaucoup de temps, mais je me suis tout de suite convaincue que j’étais Tatiana, et comme la chorégraphie est extrêmement bien écrite sur la musique, que le livret est très bien construit, on n’a pas à surjouer, tout se met en place quasi naturellement.

     

    Personne ne semblait avoir eu vent de votre nomination. Aucun bruit de couloir, aucune indiscrétion. Quand c’est arrivé, en plein milieu du triomphe des saluts de la première de cet Onéguine, qu’avez-vous ressenti ? Le ciel qui vous tombait sur la tête ?

    Je ne m’y attendais effectivement pas du tout. A la fin d’un spectacle aussi intense, on est fatiguée et un peu hors de la réalité. Je savourais le succès que nous avions tous et je n’ai même pas vu entrer Madame Lefèvre et Monsieur Mortier avec leur micro sur le plateau. C’est l’exclamation d’une danseuse derrière moi a attiré mon attention et m’a ramenée à la réalité. En temps normal, j’aurais compris qu’ils allaient nommer quelqu’un. Mais là, j’étais encore tellement dans le ballet que j’ai cru qu’il allaient faire une annonce plus banale.

    En fait, je m’empêchais de croire qu’il se profilait une possibilité qu’ils me nomment. Quand ils ont dit qu’ils nommaient deux Étoiles, j’ai pensé que j’en étais peut-être une et quand ils ont dit mon nom, il y a eu comme un bug. On a toutes imaginé quelque comportement on aurait si cela nous arrivait. Mais je me sentais toute petite, les bras ballants, comme un gamine. Et puis, bien sûr, j’ai pleuré, sous la force de l’émotion, d’être arrivée au bout de ce long cheminement.

     

    Vous avez la chance d’être très belle, avec un physique on ne peut plus romantique, idéal pour ce type d’héroïnes, des très grands yeux dont les expressions sont visibles de très loin. C’est un avantage, non ?

    C’est vrai, mais j’y travaille ! Je ne tiens pourtant pas trop à rester avec cette seule image. J’aime les rôles qui demandent un vrai engagement dramatique et pas seulement une présence romantique éthérée. Ceux qui exigent un vrai dépassement de soi. Je ne suis pas une super technicienne et je m’investis plus volontiers dans un ballet qui s’achève sur une scène intense comme le pas de deux final d’Onéguine qu’un ballet où tout le monde n’attend que les trente-deux fouettés de l’ultime coda. Pour moi, l’essentiel est de parler avec son corps, par le raffinement du geste, l’élégance des bras, la poésie du mouvement.

     

    Même si votre carrière d’Étoile doit forcément s’ arrêter dans assez peu d’années puisque vous avez 37 ans, comment voyez-vous les saisons à venir? Comment allez-vous employer ce titre qui vous donne une plus grande liberté encore et une absolue légitimité face à tout le grand répertoire ?

    Je ne vais pas être boulimique et me dire que maintenant, je vais tout faire. Je suis consciente de mes qualités et de mes défauts et des ballets auxquels je peux apporter quelque chose. Madame Lefèvre l’est aussi et ne m’aiguillera pas dans de mauvaises directions. Des exemples ? Don Quichotte, cela ne me correspond plus du tout. Si je n’ai pas le choix, je travaillerai et je le ferai. Mais sans plaisir.

    Je sais en revanche qu’à la rentrée on reprend Giselle, un rôle qui me tient beaucoup à cœur. J’ai déjà souvent dansé le deuxième acte dans des galas. J’adorerais travailler la scène de la folie. Beaucoup plus qu’un Lac des cygnes, dont le troisième acte est un peu moins moi… encore que…

    Manon de MacMillan, c’est un rêve absolu. Il y avait avant Roméo et Juliette, mais j’ai sans doute passé l’âge ! Non, mieux vaut un rôle comme Manon ! Et puis il y aura des reprises, des Enfants du paradis, de la Dame aux camélias. J’aimerais bien faire Raymonda et refaire la Bayadère.

    Ce que je n’ai pas fait et que j’adorerais aborder, c’est In the night de Robbins. Certains Balanchine aussi. Le choix est vaste. Mais de toutes façons, je tiens à rester moi-même. Je suis une chercheuse qui essaie de trouver comment utiliser au mieux ce que son corps peut faire sans reproduire nécessairement ce que font les autres. Je peux m’en inspirer, mais pas copier, même avec les maîtres de ballet qui nous apprennent les rôles.

    J’aime beaucoup à cet égard travailler avec Cltohilde Vayer qui est une grande artiste et qui sait comment suggérer, proposer, sans imposer. Quand j’ai été distribuée dans les Enfants du paradis, tout le monde a commencé à me demander si j’allais essayer de rivaliser avec Arletty. Je me suis simplement dit que, moi Isabelle Ciaravola, j’allais y mettre le maximum de moi-même pour interpréter Garance et pas Arletty.

     

    Quelques noms qui ont marqué votre carrière et vous ont aidée à arriver à cette nomination d’Étoile ?

    Je vais sûrement en oublier et j’espère qu’ils ne m’en voudront pas , mais il y eut par exemple Noëlla Pontois qui m’a fait travailler la Sylphide avec beaucoup de générosité. Isabelle Guérin m’a suivie pendant deux ans et c’est grâce à elle que je suis montée Première Danseuse. J’ai aussi beaucoup reçu de Clairemarie Osta qui a un très bon regard sur les autres. De Jean-Guillaume Bart aussi. J’ai travaillé sur les Enfants du paradis avec Florence Clerc. Elle est très douce, elle apaise, elle dédramatise. Elle a beaucoup travaillé sur son corps et peut ouvrir bien de portes.

    Et puis bien sûr Daniel Franck, qui a fait la liaison entre la Corse et le Conservatoire. Et Attilio Labis, qui m’a appris à danser grand, à aller au-delà de la technique. Pas question d’oublier non plus Ghislaine Thesmar, qui a une façon étonnante de vous donner des images, avec des références à des tableaux, à des films, avec une culture phénoménale qui vous emmène un peu partout. Pour arriver à être danseuse Étoile, on a besoin de la générosité de beaucoup de monde. Malgré les inévitables rivalités, c’est une solidarité qui existe vraiment au sein de notre compagnie, à tous les niveaux.

     

    Le 24/04/2009
    Gérard MANNONI



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