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ENTRETIENS 06 mars 2021

Bruno Mantovani marie musique et gourmandise

Dans son appartement du IXe arrondissement, pas de piano. Dans l’entrée trône une armoire réfrigérée emplie de vins blancs et de champagne. On n’est pas chez un chroniqueur gastronomique mais chez le compositeur Bruno Mantovani (34 ans), que nos confrères du Monde ont qualifié de « Mozart du XXIe siècle ».
 

Le 10/06/2009
Propos recueillis par Nicole DUAULT
 



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  • Qu’est-ce cela fait d’être qualifié de « Mozart du XXIe siècle Â» ?

    Passons à votre deuxième question ! Ce n’était pas une bonne idée de dire cela. Certes il me faut faire très attention parce que j’ai 34 ans et que si on me compare à Mozart il ne me reste plus qu’un an à vivre ! Je pense plus sérieusement que nous vivons dans une époque mozartienne.

    Beethoven, Wagner étaient des compositeurs radicaux. Ils cassaient tout ce qui existait autour d’eux. Mozart piquait ce qu’il y avait à droite et à gauche pour créer quelque chose d’original. Aujourd’hui, on est dans cet état-là. Héritant de tout ce qui s’est passé depuis cinquante ans, les compositeurs de ma génération créent quelque chose de cohérent sans agir en rupture. En cela, on est dans une époque mozartienne.

     

    À 34 ans, vous rencontrez un succès inouï. Qu’est-ce que cela représente ?

    Sans fausse modestie, je suis arrivé à faire ce que je veux quand je veux. Le succès, c’est la liberté. Il me donne accès à des institutions et à des types de projets pas évidents. J’ai ainsi la chance d’écrire beaucoup d’œuvres avec orchestre. Le succès n’est pas économique. Plus j’ai de succès, plus je me lance dans des projets utopiques, des exigences plus fortes. Dans ce sens-là, je le vis sainement.

     

    Qu’est-ce qui a fait votre succès ?

    Les interprètes, beaucoup d’ensembles ainsi que les compositeurs chefs d’orchestre Peter Eötvös et Pierre Boulez qui ont très tôt joué mes partitions. Des solistes comme les pianistes Jean-Efflam Bavouzet et Claire Désert ont joué ma musique avant que j’écrive pour eux. Ils m’ont défendu.

     

    On dit votre musique, contrairement à beaucoup de pièces contemporaines, parfaitement accessible.

    Je ne suis pas démago. J’écris pour moi et j’essaie de me surprendre moi même. Je retrouve des gestes qui sont dans la tradition occidentale. Que mon écriture puisse toucher le public, sans doute est-ce parce qu’il s’y retrouve. Pour moi, les symphonies de Beethoven sont parmi les choses les plus inaccessibles qui soient. Don Giovanni de Mozart est pour moi une énigme absolue. Je connais pourtant bien cette musique.

     

    Où picorez-vous ?

    Partout. Je suis méditerranéen. J’ai grandi à Perpignan et je suis d’origine italienne et espagnole. Ma culture musicale première est allemande et autrichienne. C’est avant tout Mozart, Haydn, Beethoven puis Schoenberg, Berg, Webern avec quelques personnages comme Varèse, Fauré puis Brahms et Schumann qui se sont greffés plus tard. J’éprouve une étrangeté à l’égard de Ravel et de Debussy. Je ne les comprends pas complètement.

    Toutes les musiques qui ont englobé une rhétorique classique après les Viennois comme Boulez font partie de mes influences profondes. Ma musique ne ressemble pas à celle de Boulez. Dieu sait pourtant que je l’aime ainsi que le bonhomme ! Je subis aussi l’héritage d’une génération postérieure. Il y a une diversité incroyable chez les compositeurs qui ont entre 45 et 60 ans, les Jarrell, Eötvös, Murail puis la musique électronique, la variété, le jazz.

     

    Vous avez pratiqué le jazz ou la variété. Quels sont les musiciens que vous aimez dans ce domaine ?

    J’ai été très tôt amateur de Miles Davis, de Prince, de Michael Jackson ainsi que de la musique afro-américaine. J’ai encore besoin de cette musique aujourd’hui.

     

    Vous avez deux concerts proches, le premier à la salle Pleyel dans le cadre d’Agora en liaison avec le chef du plus célèbre restaurant au monde El Bulli de Ferran Adria, et le second un concert dégustation à Reims aux Flâneries. Tous deux mettent en rapport les sons et les goûts qui, pour vous, se répondent.

    Ce n’est pas une première que je travaille sur le rapport musique-gastronomie et que j’improvise sur des vins comme je vais le faire à Reims. J’ai prévu une autre partie plus sérieuse. Ma compagne, la pianiste arménienne Varduhi Yeritsyan, élève de Brigitte Engerer, sera à mes côtés.

     

    Que va-t-il se passer le 11 juin à Pleyel ?

    L’idée est partie d’une conversation avec Franck Madlener, directeur de l’IRCAM pour la création d’une pièce utilisant à la fois de électronique, de l’électro-acoustique, un orchestre et le sens de l’espace. Il me fallait une inspiration. Il se trouve que je vais dîner au Bulli et je me dis qu’Adria fait en travaillant sur l’illusion exactement le même boulot que ce que j‘évoquais avec Franck Madlener. Quand je vais dans les grands restaurants, j‘ai toujours un carnet de notes et un appareil de photo avec moi. J’ai photographié les plats des plus grandes tables du monde.

     

    À Paris, quelle est pour vous LA table ?

    Pierre Gagnaire. Il cherche la nouveauté, l’innovation, de nouvelles textures, de nouveaux accords. Je me sens très en phase avec lui. Chez Gagnaire, je prends toujours le menu dégustation avec quinze plats parce que le parcours est incroyable. Ne serait-ce que la première entrée avec des coquilles saint Jacques et des carrés de gélatine au thym. Ces carrés entouraient des moules. Dans la cuisine plus traditionnelle, il y a Eric Fréchol du Bristol ou Mathieu Pacaud de l’Ambroisie.

     

    Quand vous donnez des concerts, finissez-vous la soirée dans les grands restaurants ?

    Oui, bien que ce ne soit pas toujours la bonne occasion. J’ai donné deux concerts à la Philharmonie de Cologne cette année et je suis allé dans deux grandes tables de cette ville qui sont des merveilles. En revanche, quand je vais à Chicago, c’est épouvantable. Les musiciens sont pourtant d’habitude assez gourmets…

     

    Faites vous la cuisine ?

    Oui, et bien, d’après ce qu’en disent les amis. J’invente des choses selon les produits et surtout d’après les vins choisis. Je vais au marché et voilà. Pour mon anniversaire, nous étions six et j’ai inventé quatorze plats. J’ai commencé, en un retour à l’enfance, par des sucettes qui étaient faites notamment de parmesan et de piment fumé. J’aime faire des réinterprétations, comme du gaspacho version granitée.

     

    Quand vous allez à El Bulli, vous prenez le menu à 35 plats…

    De toute façon, il n’y avait que ce menu et je lui ai envoyé un courriel quelques jours après et lui ai fait part de mon projet avec l’Orchestre de Paris. Nous sommes restés en contact. Il sera au concert du 11. Il est sensible à l’art contemporain et quand je lui ai proposé mon projet, il a été d’accord. Ce que j’aimerais maintenant, c’est qu’il fasse un plat en accord avec ma musique. Ce serait génial. Je le suis et, comme on dirait pour un grand couturier, je ne veux pas rater une de ses collections, puisque d’année en année, il change tout.

     

    Ce concert paraît extravagant. Comment par exemple une meringue peut-elle être traduite en musique ?

    Le problème est de renvoyer des paramètres musicaux à des paramètres gustatifs, ce que beaucoup de chefs d’orchestre font sans s’en rendre compte, en disant par exemple, il faut jouer plus épicé. Une fois tous les plats fixés, percevant telle texture comme surprenante ou telle acidité, je fais une description analytique et des correspondances musicales. L’acidité ce sont les aigus. Les plats d’Adria ne sont pas univoques : un plat, c’est parfois dix paramètres sans compter l’aspect visuel.

    La première entrée d’Adria et le début de ma pièce concernent une olive qu’il sert dans une petite cuillère. En fait, il s’agit d’une gélatine qui a l’aspect de l’olive. Quand on la mange, elle explose et à l’intérieur il y a de l’huile de l’olive. Dans la pièce musicale, il y a un impact repris par l’électronique et des percussions graves.

    La suite n’est pas un reportage gustatif. Je privilégie un plat parce que le potentiel musical est différent. Pour le public, pas de dégustation, mais une œuvre musicale. Je m’inspire du goût comme d’autres s’inspirent de la littérature ou de la sculpture. J’ai créé une œuvre sur les églises de Bologne et l’auditeur n’a pas les photos des églises quand il écoute ma musique. Je ne vois pas de différence entre s’inspirer de la gastronomie d’Adria et de la pensée de Gilles Deleuze !

     

    Votre musique est-elle narrative ?

    Elle est narrative, jamais décorative. La cuisine d‘Adria n’est pas décorative ! Chez lui, la plupart des plats se dégustent avec les mains. C’est le seul restaurant au monde où vous n’avez pas de pain. Quant aux couteaux, il faut attendre une vingtaine de plats avant d’en voir un.

     

    Vous créez une œuvre nouvelle, Dédale, au Festival de Reims.

    Bien sûr, c’est plus sérieux. Mais j’ai écrit à partir de ce thème une musique pour un film qui n’était pas tourné ! C’est le cinéaste et plasticien Pierre Coulibeuf qui l’a imaginé sur des œuvres et un musée du plasticien Ibéré Camargo. J’ai créé une sorte de réservoir musical, une musique autonome qui n’avait rien à voir avec de la musique de film. Je ne suis pas dans l’illustration.

     

    Vous allez cet été dans de nombreux festivals, notamment à celui de la Meije en l’honneur d’Olivier Messiaen, puis à des manifestations musicales en Allemagne. Comment y arrivez-vous ?

    Je ne fais que cela. Il faut produire beaucoup. Je ne travaille pas pour payer mon loyer mais, il me faut travailler encore et encore. Reprenons ce que je fais avec El Bulli : il a plus de gens qui écoutent ma musique que de privilégiés qui vont à El Bulli. Si je voulais faire plus intelligent, je prendrais des textes de Deleuze et j’écrirais des mélodies dessus.

     

    Pourquoi, pour qui écrivez-vous ?

    Pour moi. L’inspiration ne regarde que celui qui écrit.

     

    Angelin Preljocaj écrit avec vous le ballet Siddharta pour les danseurs de l’Opéra.

    Le ballet Siddharta écrit avec Preljocaj, c’est le dernier genre que j’ai abordé. Le bouddhisme, le côté soixante-huitard et contemplatif me gonfle. Preljocaj voulait faire un ballet rock’n roll et me parle de Siddharta. J’ai pensé qu’il était fou, mais il a réussi à m’entraîner dans ce mythe et dans ce parcours moderne d’épreuve, de souffrance violente et intime. C’est la chef de l’Ensemble Intercontemporain Susanna Mälkki qui dirigera.

     

    Vous écrivez votre deuxième opéra. De quoi s'agit-il ?

    Je commence mon deuxième opéra. J’en suis au deuxième acte. Nicolas Joel m’a appelé dès sa nomination à l’Opéra de Paris. Il avait entendu à la radio mon premier opus lyrique, l’Autre côté, donné à l’Opéra du Rhin. Il connaissait mon projet de ballet à l’Opéra de Paris. Il m’a dit : « c’est bien de faire des ballets, mais gardez un peu de temps pour moi ! Â» Mon premier opéra était au masculin. J’en voulais un deuxième qui soit féminin. Le premier était un opéra politique, le deuxième l’est aussi, parce que, pour moi, un opéra est forcément politique, y compris Così fan tutte.

     

    Pourquoi avoir choisi le nom de la poétesse russe Akhmatova ? C’est Nicolas Joel qui vous a proposé ce sujet ?

    Non. Je lui ai dit que je voulais travailler sur la guerre et que j’avais besoin d’un conseil littéraire. Il m’a présenté à son dramaturge, Christophe Gristi. Montrer la guerre sur scène, c’est compliqué, presque autant que l’érotisme. Je voulais parler de la guerre vue de l’autre côté. Nous avons évoqué la poétesse russe Anna Akhmatova dont nous avions lu les œuvres. Christophe Gristi a élaboré une dramaturgie. C’était il y a deux ans, et j’ai commencé à écrire en février dernier J’ai écrit à ce jour un tiers de la partition. Christophe n’a pas fini le livret. Je le rattrape. J’ai besoin du livret et des dialogues pour écrire.

     

    Qu’est-ce que cet opéra raconte ?

    Il évoque les problèmes de la création artistique mais aussi les misères qu’elle a subies de la part de Staline et de la censure. Cela évoque également les rapports d’une femme, star de la poésie, avec son fils, emprisonné, qui pense qu’elle ne peut rien pour lui alors qu’elle essaie de l’en sortir. On parle de la guerre sans la montrer.

     

    Y aura-t-il de la musique électronique ?

    Non, instrumentale mais avec quelques passages pré-enregistrés. Ce sera de la musique symphonique avec cinq clarinettes et un orchestre atypique très sombre. Pas de harpe, pas de piano mais un accordéon, puisqu’en Russie il y a toujours cet instrument.

     

    Comment vous écrivez ? Avec un ordinateur ?

    Avec du papier et un crayon, puis je recopie à l’ordinateur. J’écris très vite mais pas bien. J’ai mon système pour perdre le moins de temps entre le cerveau et l’ordinateur. Après, j’en fais une copie pour que mon éditeur ait quelque chose de propre. J’écris sans piano, c’est trop limitatif. J’écris une musique qui repose beaucoup sur l’harmonie en quart de ton, sur les dynamiques et les timbres. Au piano, cela ne marche pas. La répétition générale piano de mon premier opéra a été une souffrance absolue.

     

    Le 10/06/2009
    Nicole DUAULT



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