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ENTRETIENS 22 juillet 2019

Gerard Mortier, la foi intacte
© Philippe Desmazes / AFP

Toujours à l’affût de nouveautés et néanmoins fidèle à ces recréateurs iconoclastes que le public parisien a adoré détester cinq saisons durant, Gerard Mortier a pris la direction artistique du Teatro Real de Madrid. Plus que jamais convaincu de la nécessité d’un théâtre politique, il tord le cou aux nostalgies et fustige les complaisances.
 

Le 29/10/2010
Propos recueillis par Mehdi MAHDAVI
 



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  • MalgrĂ© les dĂ©ceptions parisiennes et le rendez-vous manquĂ© avec le New York City Opera, la foi qui vous animait lorsque vous avez pris la direction de la Monnaie de Bruxelles en 1981 est-elle intacte ?

    La croyance dans une utopie ne va pas sans accès de mélancolie. Mais je me dois de transmettre mon énergie à la jeune génération. D’une part, le théâtre est souvent confronté à un manque de professionnalisme, d’envie d’excellence. Je le dis avec humilité, car j’ai moi aussi dû apprendre mon métier. Nombreux sont ceux qui s’imaginent entrer dans une cour de récréation. D’autre part – et c’est typiquement personnel –, je crois absolument qu’il a une fonction dans la société, et qu’il peut, non pas changer le monde, mais donner à réfléchir sur celui-ci.

    Mes premières expériences en Espagne m’ont conforté dans cette idée. Et peut-être cela a-t-il rechargé mon énergie. J’ai travaillé comme un fou dès mon arrivée, justement sur cette excellence. Ce très beau bâtiment qu’est le Teatro Real était fermé, à tel point qu’il donnait l’impression d’être une prison. Nous avons donc commencé à ouvrir cette maison, en accrochant par exemple des banderoles pour attirer l’attention à la sortie du métro.

    Les jeunes ne connaissent pas cette institution. Et ne s’y intéressent pas, parce qu’ils la croient réservée à une élite capitaliste, pour laquelle elle a d’ailleurs été créée. Même si j’ai déjà changé le chœur et instauré un esprit d’équipe, il reste encore beaucoup à faire. D’autant que le public madrilène réagit beaucoup mieux qu’on ne me l’avait annoncé.

     

    Qu’est-ce qui, dans la mentalité, la culture espagnoles, vous stimule ?

    Je suis venu à Madrid d’une part car j’ai dû annuler New York, d’autre part car l’Espagne m’a toujours fait des propositions. New York posait une question nouvelle pour moi : est-il possible de faire du théâtre avec des fonds privés ? J’ai dû constater que non. Le système européen, où l’État décide de soutenir ses institutions culturelles, est bien meilleur ; on n’y est pas à la merci des mécènes qui veulent bien se présenter.

    J’ai certes eu des discussions avec Vienne et Berlin, mais l’Espagne m’a toujours intéressé. J’ai saisi cette opportunité parce qu’elle me donne la possibilité, après tant d’années de travail, de découvrir une mentalité, une culture très européennes, mais avec des spécificités que je ne connaissais pas assez bien, et qui me fascinent.

    Le ville est très agréable à vivre, et me rappelle, d’un point de vue professionnel, l’atmosphère de Bruxelles. J’avais naturellement dû mettre beaucoup plus de choses en place à la Monnaie, mais le système de stagione me permet de collaborer avec de très bons chanteurs, dans un véritable esprit d’équipe. De plus, j’ai ressenti, bien plus fortement qu’en théorie, l’intégration des cultures arabe et gitane.

    Enfin, l’Espagne est une jeune démocratie, qui s’interroge encore sur elle-même, un pays qui n’a que très brièvement entrevu la philosophie des Lumières, avant d’être de nouveau suffoqué, comme l’a si bien montré Goya dans ses Peintures noires. Ce nouveau terrain stimule ma créativité. Car je risque aussi de tomber dans une certaine routine, moi qui y suis si farouchement opposé.

     

    Cette créativité n’exclut pas la fidélité à des artistes tels que Christoph Marthaler, Krzysztof Warlikowski.

    Ma créativité est sollicitée par la rencontre, le travail avec des artistes espagnols. Les compositeurs Mauricio Sotelo, Elena Mendoza, Alberto Posadas, Hèctor Parra, mais aussi les écrivains – Mario Vargas Llosa écrivait un texte pour le journal du Teatro Real avant d’obtenir le prix Nobel de littérature.

    Je discute Ă©galement avec cette gĂ©nĂ©ration qui modernise l’art du flamenco, notamment le danseur Israel Galvan. Je suis toujours Ă  l’affĂ»t de nouvelles rencontres. Je n’en essaie pas moins de nouveaux chemins en dehors de l’Espagne. Le projet de Bob Wilson avec Marina Abramović et le chanteur Antony m’a tout de suite intĂ©ressĂ©.

    Quant à Marthaler et Warlikowski, j’espère qu’ils seront eux aussi inspirés par la rencontre avec ce pays. Ils ne doivent pas simplement faire ici ce qu’ils feraient ailleurs. J’ai par exemple demandé à Marthaler de mettre en scène les Contes d’Hoffmann d’Offenbach. Connaissant sa recherche d’un décor unique avec Anna Viebrock, je lui ai suggéré le café du Circulo de Bellas Artes, où pourrait très bien se trouver le poète. Avec Warlikowski, c’est pour Madrid que j’ai développé l’Incoronazione di Poppea, parce que ce Monteverdi lui ira très bien, mais aussi parce que Sénèque est né à Cordoue.

     

    Et le patrimoine lyrique espagnol ?

    La zarzuela m’intéresse d’autant plus qu’elle fascinait Nietzsche. Il y a un théâtre spécialisé dans ce genre à Madrid, mais j’en programmerai certainement une quand je le connaîtrai mieux. Je veux créer des opéras espagnols – avec Mendoza, sur un texte de l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti, Sotelo, sur El Público de García Lorca –, mais aussi présenter Ainadamar du compositeur argentin Osvaldo Golijov, dont García Lorca est le protagoniste. J’ai également étudié des pièces intéressantes comme Yerma de Villa-Lobos, pour laquelle je dois trouver la bonne cantatrice.

    J’explore une autre voie avec le chef d’orchestre baroque Gabriel Garrido, qui m’a proposé un opéra créé au Pérou, sur un texte de Calderón. J’ai enfin découvert grâce à un musicologue qui travaille à la fameuse bibliothèque Conde Duque un opéra de Mercadante composé pour Madrid, I due Figaro, que je vais faire avec Riccardo Muti. Mais je ne vois pas pourquoi je devrais monter des opéras espagnols qui ne me semblent pas plus intéressants que les Pêcheurs de perles – que je vais donner en version de concert pour monsieur Flórez.

     

    En matière d’esthétique scénique, la tendance semble actuellement à la nostalgie : l’Opéra Comique recrée la production mythique d’Atys, l’Opéra de Paris récupère à la Scala les décors des Noces de Figaro de Giorgio Strehler…

    C’est la Restauration ! Qu’on ne le prenne pas pour une attaque ; Nicolas Joel est aussi là pour ça. Qu’on aime ou pas la mise en scène de Marthaler est une autre affaire. Mais prétendre aujourd’hui ressusciter les Noces de Figaro de Strehler, qui doit se retourner dans sa tombe, c’est jeter de la poudre aux yeux du public. J’ai très bien connu cette production, et il est impossible au meilleur assistant du monde de la reprendre. Ces Noces étaient fantastiques, mais elles ont quarante ans.

    Les mises en scène qui ont tenu le plus longtemps sont celles qui ont été reprises par leur auteur. Je présente de nouveau le Chevalier à la Rose de Wernicke, qui a quinze ans maintenant, parce que je le connais très bien, mais c’est une exception.

    Je sais, pour avoir vu ces Noces à la Bastille à l’époque d’Hugues Gall, que leur délicatesse s’est perdue dans ce lieu pour lequel elles n’ont pas été créées. Je n’oublierai jamais l’entrée du Comte au deuxième acte avec Gabriel Bacquier. Car Solti et Strehler travaillaient en fonction des chanteurs dont ils disposaient. Cette reprise est tout bonnement contraire à l’esprit du théâtre.

    Le cas d’Atys est différent, car Christie et Villégier vont recréer eux-mêmes leur spectacle. Il a d’ailleurs été question que je l’amène à Madrid comme un objet historique, mais je pense demander autre chose à William Christie, avec le festival d’Aix-en-Provence. Je dois avouer, pour être juste avec mes collègues, qu’il m’arrive de penser à certaines mises en scène que j’ai montées.

    Je vais présenter un nouveau Boris Godounov, et je me suis demandé s’il ne serait pas mieux de reprendre la production de Wernicke. Mais Herbert n’aurait pas aimé que je le fasse après sa mort, lui qui était toujours pour la modernité. Je peux parfois comprendre la séduction de la nostalgie, mais mieux vaut être inventif.

     

    Votre première saison s’achèvera avec une de vos œuvres fétiches, Saint François d’Assise de Messiaen, non pas au Teatro Real, mais dans un complexe sportif.

    Il s’agit de la mise en scène avec la coupole d’Emilia et Ilya Kabakov, conçue pour la Ruhrtriennale. Il a fallu trouver un lieu comparable. La Caja Mágica est sans doute un peu trop vaste, mais je ne pouvais pas le faire au Teatro Real, même dans une autre production. Il est bon d’ailleurs de sortir parfois de ces bâtiments trop fermés. Je n’ose pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais j’ai encore très peur. Naturellement, j’ai utilisé un truc : j’ai mis Saint François dans l’abonnement. Car contrairement à Paris, nous en avons beaucoup.

    C’est de cette manière que j’ai convaincu le public bruxellois qu’il n’était quand même pas si mal d’écouter du John Adams, etc. Je sais que beaucoup d’abonnés ont protesté. Je les oblige à écouter du Messiaen alors que Tosca est en vente libre ! Mais ils ont la possibilité de rendre leur place, et même de ne pas renouveler leur abonnement. Peut-être se sont-ils dit que ce Mortier n’allait pas rester trop longtemps ! Onéguine et Mahagonny n’en ont pas moins été des succès.

     

    Cette réputation de grand méchant loup vous colle décidément à la peau.

    Elle a été partiellement créée par la presse. Parce que cette image se vend mieux. Mais est-ce vraiment si mal ? Ceux qui me rencontrent ne diront certes pas que je suis un agneau sous une peau de loup, mais je ne suis pas non plus un loup sous une peau d’agneau. J’ai des idées très précises, mais je peux tout à fait changer d’avis face à de bons arguments. Se pourrait-il que je ne sois pas ce monstre que la presse de droite avait annoncé ? Même si j’aime mordre quand il faut.

     

    Le 29/10/2010
    Mehdi MAHDAVI



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