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ENTRETIENS 20 août 2019

Jeanine Roze, une pionnière

Il y a trente-cinq ans, Jeanine Roze quittait le monde de la variété pour créer les Concerts du dimanche matin. Une belle histoire, de la gare d’Orsay au Théâtre des Champs-Élysées en passant par le Théâtre du Rond-Point et le Châtelet, racontée par cette grande dame de la musique très concernée par l’évolution du public et du monde du classique.
 

Le 03/01/2011
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Comment sont nés les Concerts du dimanche matin ?

    Tout a commencé en 1975, quand j’ai quitté le domaine des variétés pour celui de la musique classique où je ne connaissais personne. Sont venus vers moi des artistes comme Jean-Claude Pennetier, Michel Portal, Emmanuel Krivine, des jeunes qui allaient monter et que personne ne voulait engager car ils étaient trop peu connus.

    Ignorante du système des subventions étranger aux variétés, j’ai décidé de les produire moi-même. Je ne connaissais pas non plus les salles de concert traditionnelles. J’ai donc cherché un théâtre et me suis tournée vers la gare d’Orsay, lieu absolument magique, très couru alors.

    J’ai expliqué à Jean-Louis Barrault que je n’avais pas d’argent mais que je voulais produire ces artistes sur Paris et qu’ils étaient prêts à jouer gratuitement. Était-il possible de venir chez lui faire une heure de musique le dimanche matin, sans réservation et gratuite pour les moins de neuf ans ? Les principes de ce qui existe encore aujourd’hui.

    Il a accepté de me donner son théâtre à condition que cela ne lui coûte rien. En réalité, cela lui a forcément coûté de l’argent, puisqu’il me donnait un théâtre en ordre de marche. Je ne payais pas le plateau, mais lui payait le théâtre. Au bout de trois ans, nous avons commencé à gagné trois sous et pu lui donner un peu d’argent. Je suis restée quatre ans à la gare d’Orsay, puis dix ans au Théâtre du Rond-Point que j’ai quitté quand il est parti.

    Ce furent alors dix ans au Théâtre des Champs-Élysées, puis dix au Châtelet et maintenant, me voilà de retour au TCE.

     

    C’est donc ce petit groupe d’artistes que d’autres sont venus grossir au fil des années.

    Tout s’est monté grâce à la volonté des artistes, comme, à l‘époque, le Trio à cordes de Paris, le flûtiste Alain Marion, Frédéric Lodéon et beaucoup d’autres. C’était très nouveau. Il n’y avait en 1975 pas tellement de musique sur Paris. Les séries de Jean Mercure au Théâtre de la Ville étaient différentes, puisqu’elles proposaient un même artiste sur une semaine entière.

    Ce que nous faisions n’était pas aussi bien coordonné et reposait d’abord sur les souhaits des artistes. Certains venaient plusieurs fois dans l’année, car il fallait remplir, quand même. Il n’était pas question de sortir une brochure trois mois à l’avance. On faisait en septembre la programmation d’octobre… Et puis France Musique a accepté de diffuser des concerts, ce qui nous a obligés à nous organiser davantage, tandis que je m’initiais aussi à cet univers nouveau pour moi.

    Je devenais professionnelle tout en étant marginale, ce que je suis restée jusqu’à la fin du Théâtre du Rond-Point. J’ai intégré le circuit normal en arrivant au Théâtre des Champs-Élysées. Jusque-là, nous étions portés par la compagnie Renaud-Barrault, plus par les gens de théâtre que par ceux de la musique. J’étais aussi aidée par des structures avec qui j’avais travaillé en variétés et auxquelles j’avais déjà accès.

    Il m’était plus facile à l’époque d’obtenir un papier dans l’Aurore, le Parisien ou le Monde que dans les revues spécialisées qui ne me connaissaient pas.

     

    Quelle différence de fonctionnement y avait-il entre le milieu de la variété et celui du classique ?

    Cela n’avait rien à voir, et c’est toujours le cas. Je viens de produire le Quatuor Ebène aux Folies Bergère dans un concert cross-over. Au lieu des structures classiques confortables de Virgin, avec toute l’efficacité d’une attachée de presse comme Aude de Jamblinne, je me suis retrouvée dans un lieu complètement privé.

    L’organisation n’est pas la même, ni la façon de communiquer et de vendre. La responsabilité non plus. Ce ne sont pas des monopoles. Ces salles qu’on loue, il faut qu’elles louent elles aussi et que le client soit content. Si l’on n’est pas content du Théâtre des Champs-Élysées ou de la salle Pleyel, le client va où ?

    On a vite fait le tour des possibilités, alors qu’en privé la compétition est rude. Il faut être encore plus efficace, mais avec moins de moyens. Le public venu à ce concert et habitué aux Champs-Élysées a sans doute été surpris de ne pas trouver autant de contrôleurs pour l’accueillir. Cela bouchonnait un peu, mais on ne peut pas s’offrir autant de personnel d’accueil. Pour la technique non plus.

     

    Quand les jeunes avec lesquels vous avez débuté sont devenus célèbres, vous avez quand même continué à rechercher d’autres jeunes.

    Effectivement, mais dans une moindre mesure. D’ailleurs, dès que nous sommes passés dans une salle de 2000 places, je ne pouvais plus prendre le même risque qu’avec les 900 fauteuils d’Orsay. Avec 300 ou 400 personnes en placement libre dans une salle de 900 places, cela fait presque une belle jauge. S’il y a 2000 places, c’est dramatique, y compris pour l’œil des artistes.

    Il y a eu au début un passage de témoins où les artistes qui avaient commencé et qui ensuite remplissaient les salles acceptaient de revenir chaque année dans les mêmes conditions financières. Et puis cela s’est perdu peu à peu. Aujourd’hui, peu d’artistes qui remplissent les salles acceptent de venir le dimanche matin aux mêmes conditions que les autres.

    En revanche, quand on a plusieurs fois dans l’année des artistes très célèbres, le public nous fait davantage confiance sur des noms qu’il ne connaît pas encore car on devient une référence. Mais je ne peux plus faire trente concerts avec des jeunes à découvrir comme autrefois, d’autant que l’on est aussi bloqués par la surenchère de concerts sur Paris. Même le dimanche, il y en a partout au même créneau horaire.

     

    Combien de concerts donnez-vous par an maintenant ?

    Trente cette année, avec un mélange de gens connus et d’autres qui le sont du milieu professionnel et pas encore du grand public. Ils passeront au stade supérieur, mais rien ne dit qu’ils resteront alors avec moi. Ils iront peut-être à Pleyel ou ailleurs.

     

    Parallèlement aux Concerts du dimanche matin, il y a Jeanine Roze Production qui programme des grands concerts et des opéras le soir.

    C’est un autre créneau qui s’est beaucoup réduit depuis un an puisque mon associé Michel Franck, avec qui je faisais depuis quelques années de l’opéra, est devenu directeur du Théâtre des Champs-Élysées. J’ai donc renoncé à toute cette partie qui était vraiment très lourde. Jeanine Roze Production était devenu comme un théâtre privé. On avait jusqu’à soixante ou soixante-dix représentations du soir. L’année dernière, j’ai produit neuf opéras, des concerts baroques avec des grands chanteurs, mais j’ai complètement abandonné.

    Cette année, je n’ai produit que du piano, à part quelques concerts décalés. Le lyrique n’est plus de mon niveau économique et je ne voyais pas l’intérêt d’entrer en rivalité avec le Théâtre. Il me reste juste quelques formations baroques en concert, sans mise en scène, comme le Concert d’Astrée et Emmanuelle Haïm, Jean-Claude Malgoire et La Grande Écurie et la Chambre du Roi, avec lesquels j’ai des affinités profondes, ce qui ne les empêche pas d’aller faire des opéras mis en scène aux Champs-Élysées ou ailleurs.

     

    Au fil des ans, quels changements avez-vous pu constater dans le public ?

    Depuis 1975, il y a eu un certain nombre de morts dans mes fichiers ! Je vais beaucoup au concert et je constate que pour la musique de chambre, il n’y a pas de jeunes, surtout pour le quatuor à cordes. Un moment, le baroque a pu toucher un public plus jeune, mais on atteint de tels prix aujourd’hui que c’est de moins en moins vrai. On ne joue plus dans les églises où on entrait pour vingt francs !

    Pour l’opéra qui est un spectacle complet, les jeunes viennent davantage. Les pianistes qui ont été très médiatisés à leurs débuts en attirent aussi, mais cela dépend également des constructions de carrières. Au début par exemple, le même public venait systématiquement à Sokolov et à Grimaud. Aujourd’hui, c’est l’un ou l’autre. Le public s’est divisé.

     

    Y a-t-il des solutions miracle pour faire venir le public jeune ?

    Je n’y crois pas. La solution tentée à New York par le directeur du Met consistant à faire des projections des premières dans le métro et ensuite dans les cinémas n’est pas forcément la bonne car j’ai pu constater que bien des New Yorkais qui découvrent l’opéra sur grand écran vont ensuite davantage au cinéma et moins au Met.

    À Paris, c’est pareil. Quand il y a eu les projections de la Fille du régiment avec Natalie Dessay, les salles obscures étaient bondées… mais du même public que celui de l’Opéra. Qui va aller, même en province, voir ces films et s’intéresser à entendre Natalie Dessay ou Jonas Kaufmann parler avant d’entrer en scène ou pendant l’entracte ? Les mêmes que ceux qui les connaissent déjà.

    Est-ce que le succès du Don Giovanni de Losey a déclenché chez des jeunes des envies de spectacle vivant ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que tant que l’Éducation nationale ne fera rien, il n’y aura pas de vrai renouvellement du public.

     

    C’est dans cet esprit que vous avec songé à organiser des ateliers musicaux pour enfants pendant les Concerts du dimanche matin ?

    Il y a beaucoup de propositions pour les jeunes dans différentes structures comme Pleyel, mais je voulais garder le principe de la gratuité. Les parents payent leur place, mais les enfants ont l’atelier gratuit pendant le concert. Je demande aux animateurs d’avoir un thème en commun avec celui du concert pour que parents et enfants puissent en parler ensemble.

    Il y a un atelier d’éveil musical pour les 3-5 ans, un pour les 6-8 ans et l’atelier de chant pour les 8-13 ans. Chaque atelier comporte quinze séances. Quand je suis arrivée au Châtelet, Jean-Pierre Brossmann a mis les studios à ma disposition pour ces ateliers.

    Louis Dandrel m’a fait un logiciel spécial qui permettait parallèlement à ceux qui ne s’intéressaient pas du tout à la musique classique de composer la leur avec possibilité d’écoute par les parents ensuite. Et puis j’ai tout de suite créé l’atelier chant. Je m’engageais à prendre les enfants mais les parents devaient s’engager pour quinze concerts.

    Les enfants font du chant, de l’expression corporelle, de la musique classique, du jazz, des arts de la scène pendant quatorze séances et la quinzième, ils donnent un spectacle, au Théâtre des Champs-Élysées où tout se passe maintenant. J’ai retrouvé comme abonnés jeunes des enfants qui avaient commencé à venir à trois ans ! Il y a donc une mini transmission.

    Chez le public des associations symphoniques, on s’est pendant longtemps repassé les abonnements de génération en génération. Mais tout cela est fragile. La télévision est le seul support qui pourrait toucher un très large public, mais elle ne le fait pas. De nouveaux facteurs entrent aussi en ligne de compte, comme les RTT qui font que davantage de gens partent en week-end et que le samedi soir qui était un bon jour devient très difficile. Même pour le vendredi soir, il faut des artistes costauds !

    Un passage au JT peut encore remplir une salle, si l’artiste passe bien, comme David Fray ou Hélène Grimaud. Le bouche à oreille fonctionne en revanche très bien, à son rythme qui n’est pas toujours rapide, mais il fonctionne. Les producteurs de la comédie musicale sur Mozart l’ont bien compris.

    Il était vital pour eux de remplir les salles. Plutôt que de dépenser en communication une fortune qu’ils n’avaient pas, ils ont fait une avant-première en invitant tous les coiffeurs de Paris. À la sortie, ils étaient plus attentifs au jugement de leurs invités que de la critique. Les coiffeurs ont aimé, ils en ont parlé à leurs clients et le bouche à oreille a fonctionné !

    Dans le domaine de la musique classique, nous avons toujours dix ans de retard et nous continuons à vivre en circuit fermé. Qui songerait à inviter les coiffeurs en avant-première d’un opéra ou d’une série de concerts ? Mais sans être systématiquement pessimiste, il faut bien reconnaître que le vieillissement du public restera presque inévitable tant que rien de méthodique, de suivi et de généralisé ne sera pas fait pour l’éducation musicale des enfants au niveau de l’école.

     

    Le 03/01/2011
    Gérard MANNONI



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