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ENTRETIENS 19 novembre 2017

Véronique Gens, une grandeur méritée

Si grande que chacun de ses mouvements est empreint de noblesse, Véronique Gens est passée de l'Atelier lyrique de Tourcoing au Festival de Salzbourg, avec l'aisance des vraies grandes dames que l'on croit partout chez elles. La voici grandeur nature.

 

Le 27/08/2000
Propos recueillis par Antoine Livio (1931-2001)
 



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  • D'où vient votre décision de vous consacrer au chant ?

    Je n'ai jamais décidé de chanter. On a décidé pour moi. En fait, j'ai commencé dans un choeur d'enfants, quand j'étais petite fille, parce que ma soeur aînée en faisait partie et que notre mère ne savait que faire de moi pendant ce temps. J'avais trois ans à peine ! Et ça m'a plu. Donc dès que j'en eus l'âge, j'ai commencé de faire cela sérieusement : du choeur d'enfants, un peu plus grands, au choeur de jeunes filles, puis au choeur d'adultes, j'ai toujours chanté. On me donnait des petits solos, pour Noël
    j'avais six, sept ans, je revois ma mère au premier rang du public, verte d'angoisse. Mais on est inconscient à cet âge-là. C'était juste pour le plaisir de chanter. Je trouvais ça formidable. Ensuite, on m'a conseillé de travailler un peu ma voix, estimant que ça pourrait être intéressant. Et je suis entrée au Conservatoire à Orléans, dont un professeur m'a fait rencontrer William Christie. Un concours de circonstances.

     
    Tout a donc réellement commencé avec William Christie ?

    Oui, puisque je suis entrée dans sa classe au Conservatoire de Paris, l'année où il a monté cet Atys de Lully, dont on a tant parlé, et qui a déclenché la reconnaissance de la musique baroque dans le monde. J'étais dans le choeur d'Atys avec Hervé Niquet. À côté de nous, Marc Minkowski jouait du basson et Christophe Rousset était au continuo, tous ces gens par la suite ont fondé leur propre ensemble. J'ai bénéficié de cet élan.

     
    Vous n'êtes pas restée longtemps dans les choeurs ?

    Dans les opéras baroques, il y a une multitude de petits rôles que William Christie confie aux choristes. Il y en a des tout petits, des moins petits, des moyens et des importants
    il y en a pour tout le monde. J'ai donc commencé avec ces petits rôles, et peu à peu j'ai progressé. Bill m'a fait confiance très vite, si bien que j'ai été embarquée dans les grandes tournées internationales des Arts flo, en petit effectif, avec aussi Gérard Lesne qui lui aussi a créé son ensemble peu après. Je garde un très bon souvenir de cette période, car c'était la découverte de toute cette musique que tout le monde était avide de connaître, de jouer. J'en ai vraiment la nostalgie car ma vie de cantatrice aujourd'hui est une vie de solitaire. Or je suis assez timide et je supporte très mal d'être seule

     
    Quelle fut votre réaction quand on vous a proposé de chanter du Mozart ?

    Certes, la musique baroque française est formidable et j'étais heureuse de la chanter, mais elle développe peu la voix. En premier lieu, c'est du français, et ensuite il y a ce style d'ornements qui est vraiment anti-vocal, il faut le dire ! Il y a donc plusieurs raisons qui firent qu'un jour je me suis rendu compte que ma voix avait besoin d'un peu plus d'amplitude. C'est alors que j'ai rencontré Jean-Claude Malgoire, qui m'a proposé mes premiers rôles mozartiens : Chérubin pour commencer, et ensuite la Comtesse, toujours dans les Noces de Figaro. Puis Dona Elvira du Don Giovanni et Vitellia de la la Clémence de Titus
    Et voilà, tout d'un coup j'ai réalisé que j'avais besoin de chanter des choses un peu plus larges. Ce n'était pas si terrible de passer du baroque à Mozart mais je n'arrivais pas à m'y faire car jamais de ma vie je n'avais imaginé qu'un jour je chanterais Chérubin.

     
    Quel est le metteur en scène qui a guidé vos premiers pas ?

    Ce fut Jean-Marie Villégier, encore dans la période Atys. Nous avions des costumes si sublimes, ce spectacle était tellement beau, même pour une choriste, j'ai beaucoup appris en l'écoutant et en regardant les autres. Par la suite, j'ai eu la chance de travailler avec Jean-Pierre Vincent pour les Noces de Figaro, quand j'ai chanté ma première comtesse à Lyon. Il y eut aussi Guy Joosten, en Belgique, pour Fiordiligi. Et enfin il y eut Peter Brook avec qui j'ai pu repenser tout l'apprentissage de la scène.

     
    Mais passer du baroque à Mozart, cela signifie changer non seulement de voix, mais aussi de gestique !

    J'avais beaucoup pratiqué la gestique baroque en chantant Rameau, Lully, Charpentier
    et tout d'un coup il a fallu devenir naturelle. Plus de ces gestes un peu plaqués, selon le mot qu'on prononce. J'ai eu du mal à retrouver une nouvelle contenance. De surcroît, je suis grande ! J'ai de grands bras. Pour mon premier Chérubin, à chaque fois que je faisais un geste, je me sentais ridicule. Je dois à Peter Brook d'avoir retrouvé plus de naturel et la démarche pour entrer dans un personnage de sorte qu'il sonne juste.

     
    William Christie ne vous en pas voulu de l'avoir trompé avec Mozart ?

    Je ne l'ai pas trompé. Je pense qu'il fut ravi pour moi que je chante cette musique là. Nous avons travaillé pratiquement dix ans ensemble. On a fait beaucoup de choses en commun. C'était bien pour lui et pour moi que je choisisse une autre voie, une autre voix aussi. Mais s'il me demandait maintenant de rechanter avec lui la musique qu'il aime, j'en serais ravie. Mais il faudrait que je choisisse plutôt du Rameau, des musiques assez tardives où l'on peut chanter avec une voix plus développée. C'est vrai que les Leçons de Ténèbres de Charpentier ou de Couperin, c'est terminé pour moi. Je pourrais, bien sûr, mais avec la voix que j'ai maintenant, je n'en ai pas envie car il faut une espèce de spontanéité, une voix très claire, très jeune, sinon ça ne marche pas. Ce sont des actrices qui chantaient cette musique, donc des voix pas travaillées du tout. J'ai beaucoup de mal à écouter cette musique baroque française avec des voix dotées d'un grand vibrato, je trouve que c'est très dommage, enfin bref
    passons ! (1)

     
    Mais Mozart n'est pas seul à votre répertoire ?

    Il ne faut jamais se cantonner uniquement dans un style ou un genre. Je chante beaucoup les mélodies françaises. Beaucoup de Debussy, de Berlioz, en particulier la Damnation de Faust.

     
    Mais c'est un rôle de mezzo !

    Oui, mais c'est un mezzo qui est très tendu. En fait, c'est parfait pour ma voix. Tous ces rôles, où les mezzos ont du mal, sont très confortables pour moi. Fiordiligi est très confortable également, parce que c'est à la fois très aigu et très grave. Ca se ballade beaucoup.
    Vitellia n'est pas un rôle facile, c'est aussi très aigu et très grave, donc c'est confortable pour moi, sauf le fameux trio, qui est infernal. Mozart devait en vouloir réellement à celle qui allait chanter Vitellia. C'est terrible, ça monte jusqu'au contre-ré, alors que l'air descend jusqu'au contre-sol en bas
    mais Vitellia est un rôle que j'aime. Elle est forte, beaucoup plus forte qu'Elvira et moins hystérique. Mais surtout elle se modifie psychologiquement. Elle commence très méchante, très dure, puis elle s'humanise. Les rôles qui se transforment, qui évoluent, sont toujours intéressants à interpréter.
    En revanche il y a beaucoup de choses pour soprano qui sont trop aiguës pour ma voix, par exemple Donna Anna (dans Don Giovanni) que je ne pourrai jamais chanter ! Enfin jamais
    on ne sait jamais.

     
    Mais vous avez les aigus !

    Oui, mais je suis un peu fainéante !

     
    Est-ce qu'un jour le bel canto va vous séduire ?

    Je ne sais pas. Je fais confiance à la vie. Il y a une dizaine d'années, jamais je n'aurais imaginé chanter Mozart, encore moins à Salzbourg ! Donc qui sait, ce que je chanterai dans dix ans

     
    Que préférez-vous ? les rôles que vous possédez ou découvrir de nouvelles partitions ?

    C'est bien de faire les deux. Il faut s'essayer à des choses nouvelles, au moins une fois par an. Mais c'est vrai qu'on me demande beaucoup pour ces rôles de Mozart que j'ai déjà chantés. Le seul rôle nouveau, ce sera au Liceo de Barcelone, je vais chanter Pamina, pour la première fois. Depuis longtemps je rêvais de chanter ce rôle ! Il faut chanter des choses nouvelles, lire des partitions pour enrichir son répertoire. Je fais beaucoup de récitals, donc ça prend du temps pour apprendre ces mélodies, en trouver des nouvelles, les enregistrer. Parce que j'ai la chance de faire beaucoup de disques. Je travaille tantôt avec Roger Vignolles, tantôt avec Suzanne Manoff. Ils sont très différents mais complémentaires. C'est important de changer de partenaire. On rentre si vite dans une routine, où on ne réfléchit même plus, on fait ça
    paf ! on met le pilote automatique ! Il faut casser les habitudes. Car mon premier souci, dans ces récitals de mélodies françaises, c'est vraiment de me faire comprendre. Je suis française. Les poèmes sont assez beaux, en général, et je pense que c'est très important que les gens comprennent ce que je dis, parce que dans ces mélodies le texte est aussi important que la musique. Si l'on favorise l'un au détriment de l'autre, ça ne marche pas.

     
    Quand une pièce est nouvelle, vous vous mettez au piano, pour la déchiffrer ?

    Je fais partie de l'école baroque. J'ai du mal à me faire assister par un pianiste ou un chef de chant. Je devrais quelque fois, mais
    j'avoue que j'aime mieux travailler seule. Déchiffrer d'abord tranquillement. Ensuite écouter - si ça existe - un enregistrement, mais chercher à découvrir par moi-même. En général, quand j'arrive à la première répétition, je n'ai jamais encore travaillé avec un pianiste. C'est ma manière à moi. Avec la musique baroque, quand il fallait lire cette musique souvent illisible, des pattes de mouches et encore mal écrites, on s'habitue à lire, et c'est un bon exercice auquel tous les chanteurs devraient se plier au lieu d'être toujours assisté. Je pianote assez mal, je suis incapable de m'accompagner quand je chante mais je me joue les accords.

     
    Y a-t-il quelqu'un qui surveille votre voix ?


    Oui, pour tous les chanteurs, c'est indispensable. La voix n'est jamais terminée et quand c'est quelque chose est réglé, hop, il y a quelque chose d'autre qui se déglingue. De plus, on vieillit, le temps passe ! Les choses qui étaient faciles deviennent plus difficiles, ou au contraire les choses qui étaient difficiles deviennent plus confortables, enfin en ce qui me concerne ? car je ne parle que pour moi ? ça change beaucoup, et ça change toujours, et j'ai vraiment besoin d'une oreille extérieure pour me corriger. Certains professeurs peuvent régler certains problèmes, mais pas tous, donc il faut changer d'oreilles ou de professeurs. Oh ! je n'en ai pas eu vingt-cinq ! juste trois ou quatre
    mais le contrôle est essentiel.

     
    Y a-t-il un rôle que vous rêviez d'aborder, d'interpréter ?

    Une folie ? hum
    oui, il y en a beaucoup ! mais j'aimerais bien chanter Desdémone dans Othello de Verdi ! Mais c'est pour quand je serai grande
    c'est ce que je dis toujours !

     
    Pas trop grande quand même, car vous faites déjà
    combien déjà ?


    Ça, je ne le dis pas ! Du reste je ne sais pas exactement combien je mesure. Mais c'est vrai qu'il y a des rôles qui me traversent l'esprit. Si ça doit se faire, ça se fera
    sinon, je n'en ferai pas une maladie !

     


    (1) Le CD des leçons de Ténèbres de Couperin paru cette année (Decca) avec Sandrine Piau et Christophe Rousset a été enregistré en 1997.

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    Le 27/08/2000
    Antoine Livio (1931-2001)



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