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ENTRETIENS 20 juillet 2019

Vanessa Wagner, pianiste de la génération techno
© Eric Manas

Sa distinction aux Victoires de la musique classique 1999, dans la catégorie "jeune talent", lui a apporté reconnaissance publique et engagements. Depuis, elle compte parmi les pianistes français les plus appréciés de sa génération.
 

Le 06/09/2000
Propos recueillis par Stéphane HAIK
 



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  • Quels souvenirs conservez-vous des Victoires de la musique classique 1999 ?

    Un souvenir bien sûr heureux, mais plutôt imprécis, où j'étais comme entre ciel et terre. Vous imaginez ma surprise à l'annonce de mon nom : cette distinction m'était chère, comment aurait-il pu d'ailleurs en être autrement pour un jeune artiste, bien qu'ayant préféré ne jamais imaginer cette possibilité, sans doute par superstition, comme pour mieux conjurer le sort. En plus de m'avoir apporté un flot d'engagements que je ne soupçonnais pas, les Victoires de la musique ont ceci de particulier qu'elles m'ont permis de " savourer " la reconnaissance d'un large public ; en ce sens, cet événement s'avère mille fois plus important qu'un concours international, où vous pouvez avoir la chance d'être distingué par la profession, rarement par le public. Je n'ai jamais eu, d'ailleurs, l'esprit de compétition : cela ne correspond pas à mon tempérament ; j'abhorre la jalousie qui se développe souvent entre jeunes musiciens ; ce fut, dès le départ, un choix délibéré que de ne jamais me présenter devant le moindre jury international. Et puis, les concours ont cette fâcheuse tendance à encourager une certaine standardisation du jeu, où la virtuosité digitale prime sur l'essentiel : comprendre au mieux le texte, bref, donner un sens à l'expression musicale.

     
    Quel rapport entretenez-vous avec votre instrument ?

    Comme vous pouvez l'imaginer, mon piano est un compagnon idéal, qui compense la grande solitude inhérente à la vie de soliste, cet instrument avec lequel vous semblez, tour à tour, en opposition et en symbiose, qui est parfois un fidèle prolongement de votre âme, indépendamment du caractère percussif du clavier. Scruter les réactions du public vis-à-vis de cette situation est une chose toujours intéressante, riche en symboles : le mythe de l'être humain – le pianiste – dans une espèce de lutte perpétuelle pour maîtriser au mieux l'instrument continue de fasciner ; il y a ce sentiment de récréation permanente, qui prend une dimension souvent inattendue lorsque la partition est absente.

     
    À ce propos, partagez-vous l'attitude d'un Richter qui privilégiait la présence d'une partition ?

    Jouer sans partition n'apporte rien de bien significatif, si ce n'est l'exercice de sa mémoire visuelle : s'appuyer sur un texte, c'est, par opposition, un gain de confort inestimable et la quasi assurance de respecter au mieux les multiples ponctuations dont sont emplies certaines partitions, notamment celles de Bach. Et si je joue moi-même , sauf cas exceptionnels, toujours de mémoire, j'aimerai m'inscrire en faux contre cette frange du public qui continuera de penser qu'une partition au-dessus du clavier est là pour pallier les carences d'un pianiste qui n'aurait pas assez travaillé. Ce type de réflexion est hélas encore monnaie courante.

     
    Vous avez d'ailleurs pour Richter une grande admiration, n'est-ce pas ?

    C'est le moins que l'on puisse dire : par son jeu, sa présence sur scène, son intégrité, il est à mes yeux l'artiste absolu. Je conserve à portée de main "chroniques d'un voyage en Sibérie", où une femme raconte, au jour le jour, les errances du pianiste dans l'URSS de l'époque. Quand on voit qu'un musicien de ce niveau a joué dans des églises par 10 degrés sur des pianos droits, cela rend humble et devrait ramener à la réalité nombre de pianistes, trop fiers, trop capricieux.

     
    D'autres pianistes font-ils partie de votre panthéon ?

    J'ai une vraie passion pour les femmes pianistes d'autrefois, en particulier pour Marcelle Meyer, Annie Fischer et Clara Haskil. Mais si je devais n'en retenir qu'une seule, ce serait Haskil, dont les disques m'accompagnent depuis mon enfance : son toucher me fait fondre, son délié, sa fluidité sont proprement inouïs.

     
    Ces légendes du passé ne vous sont familières que par le truchement du disque. Mais un enregistrement permet nombre de " retouches " qui éloignent de la spontanéité du concert, qu'en pensez-vous ?

    C'est l'éternel problème du disque, pâle reflet du concert dès lors que la technique du montage prend le pas sur le propos musical : pour moi, c'est une chance, vraiment, de pouvoir enregistrer pour Lyrinx, label indépendant français qui privilégie toujours les prises de son naturelles. Quant aux disques des pianistes du passé, précarité du son mise à part, ce qui les rend si " authentiques ", c'est qu'ils étaient, dans la plupart des cas, réalisés en une seule prise, traduisant avec fidélité un point de vue musical souvent engagé, loin de la tendance à l'uniformisation à laquelle on assiste depuis quelques années. De précieux instantanés d'un temps révolu.

     
    Etes-vous intéressée par les pianos de facture ancienne ?

    Je suis d'une nature curieuse : si je n'ai pas pris le risque de l'expérimentation de ces pianos anciens en concert, j'ai fait quelques tentatives en privé. Un constat s'impose, d'emblée : à quelques rares exceptions près, l'acoustique des salles d'aujourd'hui est incompatible avec l'épanouissement sonore de ces pianos, et les techniques du jeu pianistique ont à ce point évolué, qu'un pianiste, habitué des grands pianos de concert, aura toujours le sentiment de " violenter " ces beaux instruments.

     
    Comment choisissez-vous votre répertoire ?

    En la matière, je n'ai aucune stratégie : je procède par envies, impulsions et motivations de l'instant. Cela correspond à des espèces de " tranches de vie " : les effusions contenues dans la musique de Rachmaninov me séduisaient autrefois, car j'éprouvais alors un impérieux besoin de me mettre " des notes sous les doigts " ; la simplicité lumineuse de la texture des Sonates de Mozart correspondait à mes attentes il y a quelques mois ; aujourd'hui, c'est Schumann qui est l'objet de mes préoccupations.

     
    Comment vous préparez-vous à l'abord d'une nouvelle partition ?

    Lorsque, il y a quelques années, mes choix se sont orientés vers Scriabine, j'ai étudié dans le détail le parcours de cet homme atypique, sorte de fou-dingue, dont la psychologie a considérablement influencé son oeuvre. Mais, d'une manière générale, cette démarche biographique ne s'impose pas, les partitions, sous réserve que l'on accepte de les décortiquer comme on " démonte " un texte littéraire, fournissent, elles-mêmes, les clés de leur compréhension.

     
    Vous semblez montrer un intérêt constant pour la musique d'aujourd'hui


    Encore une fois, c'est la curiosité qui m'a attiré vers les répertoires d'aujourd'hui, non l'enseignement du Conservatoire de Paris où, quelle que soit la qualité de la pédagogie qui y est dispensée, on ne vous encourage pas particulièrement à explorer les " terres " de vos contemporains. C'est vrai, j'ai eu la chance de croiser sur mon chemin des compositeurs qui ont été de vrais révélateurs : je pense à Eric Tanguy, Thierry Escaich et Pascal Dusapin. Mon répertoire contemporain n'est certes pas immense, mais j'estime qu'il est de la responsabilité des interprètes d'avoir une attitude de " musiciens-citoyens ", d'autant que cette musique-là correspond à de véritables attentes du public, plus réceptif qu'on ne veut bien le supposer.

     
    On vous dit également passionnée de "musique techno", est-ce exact ?

    Je préfère, le terme de " musique électronique ", moins restrictif, moins péjoratif, que l'expression courante " musique techno ". Je me considère même comme une vraie spécialiste de ce courant musical, à la dimension sociale patente, propre à susciter des élans festifs qui sont aux antipodes du phénomène de violence que l'on a trop tendance à lui associer. Des études sociologiques tendent à prouver que la " musique électronique " est une réminiscence de certains rituels anciens : je trouve ces correspondances instructives, bien que souvent tirées par les cheveux, car après tout, ce qui compte, c'est que cette musique soit prompte à engendrer l'émotion.

     
    Par contraste, l'univers classique ne vous semble-t-il pas trop fermé, trop figé ?

    Figurez-vous que j'adore le rituel attaché à un concert classique : l'habit, le salut, le silence, le respect me plaisent. On dit souvent : " La musique classique n'a plus de public. Présentons-là autrement. " Ce n'est là que pure démagogie, à l'image du développement du " crossover ", cette musique bigarrée sans intérêt. Bien sûr, il faut pousser les jeunes à aller au concert, à écouter des disques, mais sans dénaturer la musique, en ne la présentant pas sous des atours qui ne sont les siens. Faciliter l'accès à la musique, oui ; estimer que le musicien classique doit être en jean et baskets pour drainer de nouveaux mélomanes, non. À charge pour les politiques, le corps enseignant, les médias, de ne pas mentir aux gens, de leur donner les moyens, intellectuellement honnêtes, de parvenir au plaisir de la musique classique. C'est un travail de longue haleine, j'en conviens ; on pourrait peut-être commencer par tordre le cou à quelques fausses légendes : contrairement à une idée largement répandue, il est plus simple d'assister à un concert classique à petit prix qu'à un concert de Céline Dion, dont les places sont vendues à des tarifs souvent inabordables. Pourquoi ne pas dire cette vérité ?

     


    Discographie

    -Rachmaninov : Seconde Sonate, 3 Préludes, Six Moments musicaux – LYR 153
    -Scriabine : Fantaisie, Trois Morceaux, Poème tragique, Poème nocturne, Vers la flamme, Sonate op.9 – LYR 168
    -Mozart : Sonates n° 2, n° 4, n° 8 et n° 10 – LYR 190
    (tous les disques de Vanessa Wagner ont été enregistrés chez Lyrinx, distribué en France par Harmonia Mundi)

    Vanessa Wagner en concert

    En septembre, elle se produira le 9 au Parc Floral de Paris dans le cadre du festival "Classique au vert". Au programme Mozart et Liszt.
    Le 29 elle donnera un concert à Strasbourg, dans le cadre du Festival Musica (Berg, Webern, Ohana, Scriabine et deux Etudes de Pascal Dusapin, dont une lui est dédiée).
    En octobre, elle se produira Ă  AngoulĂŞme, Ă  Piano en Valois.

     

    Le 06/09/2000
    Stéphane HAIK



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