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ENTRETIENS 15 juillet 2020

Elina Garanča,
en route vers Wagner

© Peter Schirnhofer / DG

Ă€ travers sa prise du rĂ´le de Santuzza Ă  l’OpĂ©ra de Paris, avant celle d’Eboli en français dans Don Carlos la saison prochaine sur la mĂŞme scène, et en mĂŞme temps qu’un nouvel album pour Deutsche Grammophon oĂą elle aborde pour la première fois des personnages dramatiques, Elina Garanča dĂ©finit ses choix pour l’avenir.
 

Le 16/12/2016
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



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  • Après l’avoir annulĂ© Ă  la Scala l’an passĂ© pour des raisons familiales, vous prenez enfin le rĂ´le de Santuzza dans Cavalleria Rusticana Ă  Paris en cette fin d’annĂ©e.

    Santuzza était un rêve depuis longtemps. Dans ma carrière j’étais considérée comme une mezzo-soprano lyrique, faite pour le bel canto, et lorsque j’avais demandé il y a quelques années à mon professeur d’évoluer vers ce rôle, il m’avait dit d’attendre encore un peu. Santuzza est un personnage que j’aime particulièrement et plus encore dans la production de Mario Martone, car il la voit fier et forte, convaincu du droit chemin contre le reste de la société. Elle croit en quelque chose de plus grand que Dieu : qu’il existe une justice dans le monde. C’est un projet très intéressant, avec un regard sur la moralité, sur ce qui est bon et ce qui est mal.

    Mais j’attendais également ce rôle vocalement parce que pour une soprano dramatique c’est un peu trop bas, et pour une mezzo souvent trop haut. La voix doit donc parfois se battre entre deux tessitures, ce qui peut créer un rendu trop agressif, voire vulgaire. Avec beaucoup de chanteuses, elle regarde vers la vengeance dès le début, alors que pour moi, ce sentiment de vendetta doit arriver comme une surprise pour elle, en même temps que le désespoir.

     

    Vous avez donc pris le rĂ´le maintenant en raison du projet de Mario Martone ?

    Je voulais le prendre un jour quoi qu’il arrive, il m’a été proposé au bon moment dans de bonnes conditions. Cela correspond au plan de carrière que je me suis fixé et que je laisse entendre dans mon dernier album pour DG : développer le répertoire dramatique et quitter petit à petit le répertoire lyrique. J’aime ce genre de rôle pour trouver d’autres couleurs : les femmes caractérielles, les sorcières ! C’est déjà ce que je fais avec Carmen ou la Cenerentola : ce ne sont pas juste des filles stupides, elles ont quelque chose de plus puissant.

     

    Comment abordez-vous ce rôle de caractère ?

    Je crois que chaque personnage à un passé ; lorsqu’il entre en scène il doit arriver avec ce passé. Vous devez montrer au public comment sent cette personne, la façon dont elle se tient, s’assied, prend son manteau. Cela passe en partie par son propre charisme, mais surtout par celui que vous donnez au personnage. Lorsque j’arrive sur une nouvelle production, je demande au metteur en scène comment je dois être pour lui, plutôt triste, plutôt nerveuse, plutôt apeurée ? Pour moi c’est très important.

     

    Cela fonctionne bien lorsque vous avez de nombreuses répétitions, mais par exemple en juillet vous allez être Carmen un seul soir, pour une production qui en aura vu passer trois avant dans la saison.

    Il y a des rôles comme Charlotte dans Werther ou Carmen pour lesquels je demande avant tout qui va être mon partenaire, car il est très important pour moi de savoir que je peux faire tout ce que je veux faire et que le partenaire saura réagir en face. C’est pour cela qu’en face de Roberto Alagna je n’ai aucune peur. Nous avons beaucoup chanté ensemble, dès que c’était possible, je le connais et il me connaît ; nous nous faisons extrêmement confiance. Il y a nos deux caractères en scène et donc pour ces rôles la production n’a pas beaucoup d’importance. Pour cette Carmen de Paris, j’aurai eu le DVD de travail avant, et j’aurai quatre ou cinq répétitions, ce qui me suffit pour reprendre le rôle.

    J’ai par ailleurs besoin de comprendre l’idée directrice du metteur en scène et à partir de là, je peux faire ce que vous voulez. Si on me dit que j’ai tort et qu’on me l’explique, je n’ai aucun problème et je corrige. À l’inverse, je n’ai pas non plus de problème pour rentrer en conflit s’il le faut avec un metteur en scène, si cela conduit à une discussion intelligente. Ce que je n’aime pas, c’est ceux qui ne savent pas. Cela ne leur plaît pas, et lorsqu’on demande pourquoi, ils ne savent pas.

    « Je n’aime pas les metteurs en scène qui ne savent pas. Â»

     

    Vous venez de sortir un nouvel album dans lequel vous touchez Ă  de nouveaux rĂ´les.

    Oui, je viens de dépasser quarante ans et Santuzza est mon premier rôle vériste. Je pense que mes dix prochaines années, c’est-à-dire globalement jusqu’à la fin de ma carrière, vont vraiment évoluer vers des rôles de mezzo dramatique. Eboli est le prochain, en français comme vous le savez pour l’Opéra de Paris, avec une distribution fantastique. Didon des Troyens que j’avais dû annuler en 2013 à Berlin est le suivant, ensuite je pense à Dalila, mais pour moi le rôle principal à venir et dans lequel je vais me plonger juste après Eboli, c’est Amnéris, car j’adore Aïda et suis particulièrement heureuse de commencer bientôt à chanter dans cet opéra. Plus tard, d’ici cinq ans environ, je m’orienterai vers Kundry et la Teinturière.

     

    En effet, on vous connaît dans Richard Strauss avec Octavian, mais vous n’avez pour le moment jamais touché à Wagner ?

    Non, car chanter Wagner ou des rôles lourds de Strauss nécessite une autre technique et d’autres capacités que pour les rôles plus légers. Verdi et la musique française ont encore besoin d’une partie de la souplesse du Bel canto, mais c’est déjà globalement une autre technique. Et surtout, ce qui me fait ne pas aller trop vite est que je veux au maximum éviter le vulgaire. On utilise souvent des voix de l’Est pour Verdi et souvent elles ne sont pas assez hautes naturellement et rendent quelque chose de laid. Dans ces rôles, je veux arriver avec ma voix et juste quelques modifications pour pouvoir tenir un chant plus dur. Cela prend du temps.

     

    Vous allez prendre le rôle d’Eboli en français.

    Premièrement, ce sera la version longue sans aucune coupure, donc il va falloir travailler dur pour l’apprendre. Ensuite, cela va avec une dynamique de rejouer ailleurs le rôle en français, mais bien sûr il faudra aussi que je l’apprenne en italien pour la suite. Deuxièmement, une nouvelle production est toujours plus intéressante et il est toujours agréable d’en être créateur. Et puis la distribution promet d’être fantastique : Jonas Kaufmann, Sonya Yoncheva, Ludovic Tézier et Ildar Abdrazakov. Des générations de chanteurs différentes et des personnes qui aiment jouer et qui aiment la compétition entre eux, ce qui forcent à donner le meilleur de soi.

     

    On parle de vous pour Valentine dans les Huguenots, pourtant un rôle de soprano. Cela semble improbable mais repose la question d’autres rôles de soprano plus lourds comme Norma ?

    Concernant Valentine, je n’ai aucune idée d’où vient cette rumeur mais ce n’est absolument pas prévu, et je n’ai pas la tessiture pour le rôle en effet. Pour les autres, je n’aime pas la tension vocale impliquée par les rôles de soprano, et ma couleur appartient à mon corps, et ce ne sont pas ceux d’une soprano. Vous parlez de Norma et en tant que personnalité, oui, pourquoi pas, mais vocalement, non.

    Je ne suis pas quelqu’un de très obtempérant ni de follement amoureux dans la vie, or ce sont souvent ces rôles que l’on donne aux sopranos. Ensuite une soprano est le numéro un, et j’aime avoir ce challenge de rendre la numéro un nerveuse lorsque j’entre en scène, cela me plaît, comme dans Devereux ou Bolena par exemple, où il y a une tension permanente. Pour moi, les plus belles évolutions de carrières sont celles d’un mezzo débutant avec le baroque pour passer au Bel canto puis à Verdi et enfin au répertoire germanique avec Wagner. C’est ce chemin que je suis en train de parcourir.




    À voir :
    Cavalleria rusticana de Mascagni, mise en scène : Mario Martone, direction : Carlo Rizzi, Opéra Bastille, Paris, jusqu’au 23 décembre.

    À écouter :
    Revive

    Mascagni, Cilea, Berlioz, Verdi, Saint-SaĂ«ns, Moussorgski, Massenet, Ponchielli, Leoncavallo ; Elina Garanča, mezzo-soprano, Orquestra de la Comunitat Valenciana, direction : Roberto Abbado, CD Deutsche Grammophon 479 5937

     

    Le 16/12/2016
    Vincent GUILLEMIN



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