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ENTRETIENS 19 novembre 2017

Doris Soffel,
La longévité d’une diva

Sur scène à Paris dans les Contes d’Hoffmann en novembre dernier et à nouveau Clytemnestre straussienne sur toutes les scènes d’Allemagne, Doris Soffel revient avec nous sur les rôles mythiques de son répertoire passé et actuel, et développe son art de la longévité, démontrant une incroyable maîtrise sur le temps et sur son instrument.
 

Le 01/02/2017
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



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  • Vous êtes revenue en novembre sur la scène parisienne pour chanter la mère d’Antonia dans les Contes d’Hoffmann d’Offenbach. Quels sont vos autres rôles cette saison ?

    La mère d’Antonia est le plus petit rôle de ma vie depuis que j’ai commencé il y a quarante-quatre ans. Je serai en revanche Klytämnestra dans deux productions différentes cette saison, à Stuttgart puis à Munich, après avoir chanté ce rôle la saison passée à Essen, Berlin et Garmisch. Puis je suis programmée dans la nouvelle production d’Andrea Chénier à Munich aux côtés d’Anja Harteros et Jonas Kaufmann, et ensuite à Hambourg en Première Prieure dans Dialogues des Carmélites avec Kent Nagano, et enfin dans la nouvelle Salomé avec Ivo van Hove et Daniele Gatti à Amsterdam.

     

    Vous chantez depuis quarante-quatre ans. Comment avez-vous construit votre carrière ?

    J’ai toujours pensé que je chanterais jusqu’à ma mort. J’ai donc rapidement appris à modérer mes prises de rôle et à préparer un plan de carrière afin de développer une technique de chant que j’ai toujours aujourd’hui, et qui me permet de tenir si facilement. Au début de la trentaine, j’étais dans l’Ensemble de l’Opéra de Stuttgart et on m’a imposé de chanter Ulrica du Bal masqué. Je l’ai tenue deux fois, puis ai arrêté en faisant comprendre que j’étais trop jeune et que la tessiture était trop grave.

    Le lendemain, on m’a alors demandé d’essayer la Vénus de Tannhäuser, et j’ai répondu que la tessiture ne s´adaptait pas bien avec mes autres rôles du moment. J’ai donc su être responsable pour sauver ma voix, mais cela n’est possible que si vous êtes suffisamment convaincante dans les rôles qui vous correspondent, et à condition d’avoir un fort caractère, ce qui est mon cas !

     

    Vous avez donc refusé Verdi et Wagner dans un premier temps, pour vous consacrer au Bel canto.

    J’ai quitté l’Ensemble de Stuttgart pour passer à une carrière internationale grâce à mes liens avec Joan Sutherland. Mais j’ai tout de même commencé avec Wagner, et notamment Fricka, d’abord pour Armin Jordan à Bâle, puis pour Solti dans le Ring de Bayreuth en 1983. Dans le même temps, j’ai découvert ma passion pour le Bel canto. Un soir, après un concert avec Sutherland, elle m’a demandé pourquoi je chantais déjà Wagner et m’a conseillé de ne pas abandonner le Bel canto pour pouvoir prolonger ma carrière d’au moins dix ans. Christa Ludwig aussi avait raison de me dire que je ne pourrais pas chanter Cenerentola et Brünnhilde en même temps.

    Aujourd’hui, non seulement les jeunes artistes lyriques chantent trop, mais ils mélangent trop les rôles, on n’écoute pas Callas lorsqu’elle disait « ma voix n’est pas un ascenseur ! » Toutes ces divas avaient raison, et j’ai adoré quitter momentanément Wagner pour aborder Cendrillon.

     

    Pourtant vous avez toujours continué les rôles allemands.

    L’allemand est ma langue maternelle, la plus évidente pour apporter au rôle le caractère psychologique et les variations énoncées par le texte. J’ai alors conservé des rôles souples, comme Octavian, le Compositeur d’Ariane à Naxos. Mais après ce rôle, on m’a à nouveau demandé si je ne voulais pas prendre Léonore de Fidelio, et là j’ai cette fois carrément répondu non, car ce rôle aurait raccourci ma carrière de cinq ans au moins.

    Il faut avoir confiance en soi pour savoir ce que l’on doit refuser, et ce pour quoi il faut encore attendre. À partir de là, j’ai pu tout tester, en prenant le temps, jusqu’à des répertoires contemporains avec Penderecki et Reimann, ce dernier avec lequel j’ai fait de nombreux récitals et qui a écrit une pièce pour moi, en utilisant ses connaissances sur ma voix.

     

    Quels ont été vos rôles fétiches ?

    Cela dépend de quelle partie de ma vie nous parlons. Lorsque je chantais Mozart, c’était Sextus, quand j’ai chanté Rossini, c’était Cenerentola, lorsque je suis passée à Bellini, c’était Adalgisa dans Norma, puis chez Verdi, j’ai adoré Amnéris et Eboli. Il y a une vingtaine d’années, j’ai chanté Charlotte, avec Kraus et Araiza, mais j’ai toujours senti que quelque chose allait exploser en moi, car ma voix devenait plus grosse, et quand Kraus a chanté devant moi Pourquoi me réveiller ?, je me suis posé cette question, et j’ai cherché comment évoluer.

     

    Et donc vous avez abordé Clytemnestre, celle qui a de mauvaises nuits…

    Une amie m’a demandé pourquoi je voulais rester la fille la plus belle en scène, et non celle qui a la personnalité la plus intéressante à développer. Là encore cette question était intelligente ; un an plus tard, en 1996, j’étais Clytemnestre dans Elektra avec Hildegard Behrens et Lorin Maazel. On m’a prévenue que Leonie Rysanek ne serait pas en forme pour chanter le rôle, en me demandant si j’acceptais de la couvrir. Je sortais tout juste de Charlotte et de ma Carmen d’Oviedo et me suis posée sur le sofa dans ma loge quand je me suis dit qu’il fallait que je prenne le risque.

    Je suis donc allée à Salzbourg et ai chanté un air devant Maazel, qui a tout de suite été d’accord pour que je couvre Rysanek si elle n’allait pas mieux, ce qui a été le cas, donc j’ai chanté la première et presque toutes les représentations. J’ai donc dû passer d’un extrême à l’autre pour enfin aborder des rôles de ce type qui m’intéressaient particulièrement. Au fur et à mesure, j’ai chanté Ortrud, Brangäne, Kundry, puis la Nourrice de la Femme sans ombre, rôle auquel je suis revenu après mes cinquante ans et que je chante encore souvent.

     

    Vous allez défendre trois Clytemnestre différentes cette année encore, notamment dans la production de Stuttgart en janvier.

    En effet, et cette dernière pour Konwitschny est la plus folle. Je l’ai déjà jouée à Leipzig et c’était magnifique. J’avais fait Salomé avec lui en 2009, une production qui avait fait scandale mais dont nous avons été très heureux du résultat. Ensuite, je me produirai en février à Munich dans la production de Wernicke que je connais aussi et qui est un peu plus statique, mais très forte. Je suis une grande fan de cinéma et quand j’arrive sur une production, je tente de me souvenir de ce que j’ai vu du jeu des grands acteurs pour l’appliquer sur scène.

    Par exemple à Munich dans Arabella il y a deux ans, la mise en scène était signée du réalisateur Andreas Dresen et je jouais Adelaïde, qui peut être un rôle stupide. Nous en avons parlé et avons décidé de passer d’une femme ahurie à une femme tarée : j’ai donc mis mes cheveux n’importe comment, ajusté un pyjama et pris un côté légèrement alcoolique. C’est l’avantage de l’expérience : vous avez plus de liberté. Et puis en tant que mezzo, vous devez plus travailler pour que l’on fasse attention à vous, ce qui est finalement bénéfique.

     

    Pourtant avec votre fort caractère, n’est-il pas frustrant sur le long terme de laisser toujours le rôle principal à la soprano ?

    Si bien sûr, et notamment parce que j’admets que je suis une diva. Dans le répertoire belcantiste, j´étais souvent la primadonna, c’est d’ailleurs pour cela que Carsen me voulait à Paris, car il souhaitait une vraie diva pour le rôle de la mère d’Antonia. Et de toute évidence, ce n’est pas agréable d’avoir la petite loge près des toilettes et non la grande avec le piano et le sofa.

    S’offrent alors à vous deux solutions : soit vous gardez vos rancœurs pour vous, soit vous cherchez à devenir soprano dramatique. La plupart de mes collègues qui ne l’ont pas supporté à l’époque sont devenues soprano dramatique ; aujourd’hui la plupart d’entre elles ne chantent plus, car elles n’ont plus de voix.

     

    Quels sont vos souhaits pour les saisons à venir ?

    D’avoir la santé, le physique et de garder la voix avant tout, et puis j’ai déjà des projets jusqu’en 2020, par exemple The Old Lady dans Candide de Bernstein à Barcelone, The Baroness dans Vanessa de Samuel Barber au festival de Glyndebourne et je ferai mes débuts en Erda dans l’Or du Rhin à Hambourg. Je tiens tout particulièrement à une nouvelle création de la Deutsche Oper de Berlin en 2019, dans laquelle j’aurai un rôle important. Mais je n’ai pas le droit de vous en dire plus à l’heure actuelle…




    À voir :
    Clytemnestre dans Elektra à Stuttgart jusqu’au 8 mars puis à Munich les 10, 13 & 17 février
    La Comtesse de Coigny dans Andrea Chénier à Munich du 12 mars au 31 juillet
    Madame de Croissy dans Dialogues des Carmélites à Hambourg du 21 avril au 05 mai
    Hérodiade dans la nouvelle production de Salomé par Ivo van Hove à Amsterdam du 09 juin au 05 juillet

     

    Le 01/02/2017
    Vincent GUILLEMIN



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