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ENTRETIENS 22 septembre 2017

Calixto Bieito,
la musique d’abord

Après trois Carmen discutables, l’Opéra de Paris n’a pas voulu prendre de risque en allant chercher la production vieille de presque vingt ans de Calixto Bieito. L’occasion pour la Grande Boutique de retrouver des huées tout en étant défendue par les amateurs de mises en scène à idées, et l’occasion pour nous de revenir avec le Barcelonais sur sa mise en scène.
 

Le 10/03/2017
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



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  • Les trois dernières productions de Carmen à l’Opéra de Paris ont été considérées comme des ratages.

    Je n’en savais rien et pour être franc, je n’en ai vu aucune. Pour ce qui est de la réaction du public, en général, j’ai juste peur dix minutes avant d’entrer sur scène, parce que je sais que je dois y aller et que je n’aime pas cela. C’est tout.

     

    Comment travaillez-vous un nouveau projet d’opéra ?

    J’utilise beaucoup d’images, de photographies. J’ai aussi une bonne base cinématographique, mais parmi les différents arts, la photo et la peinture restent les plus importants. Par exemple, je suis retourné au Prado dernièrement pour voir les Goya : il y a quelque chose dans la lumière et dans l’ambiance de Carmen qui ressemble à ses tableaux.

    J’ai toujours mon appareil photo sur moi bien que je sois un très mauvais photographe, mais pour mon travail, je capture des instants qui m’inspirent ensuite. Je suis également d’une nature curieuse et vis dans une ville, Bâle, où l’art est omniprésent. On y voit des choses excellentes et d’autres moins bonnes, et il y a une partie de business là-dedans, mais c’est le temps dans lequel nous vivons et je cherche à voir un maximum de choses. J’écris également beaucoup, même des poèmes, pas pour les publier, mais pour moi, et pour m’en servir ensuite dans mes mises en scène.

    J’aime aussi beaucoup laisser venir l’idée, je regarde très souvent les rivières que j’ai toujours eues près de moi dans toutes les villes où j’ai vécu. L’eau me donne toujours de l’inspiration, car souvent l’idée n’est pas consciente, elle vient d’ailleurs et ce n’est pas toujours en la cherchant qu’on la trouve. Si vous êtes tranquille dans un bar ou devant la mer, des pensées vous viennent que vous n’auriez jamais eues à votre bureau. Il y a une très belle conférence de Zweig au Brésil appelée le Mystère de l’art dans laquelle il décrit quelque chose de similaire.

     

    Comment voyez-vous la femme Carmen ? Est-elle stupide, facile, ou à l’inverse manipulatrice ?

    Il s’agit d’une femme profondément humaine, qui vit à la frontière. À la frontière de ses émotions et littéralement à une frontière physique vu l’endroit dans lequel elle se trouve. Ce n’est pour moi pas une manipulatrice mais juste une femme qui souffre de ses relations avec les hommes. Je n’ai pas du tout été intéressé par le côté femme fatale du personnage, ou par ses excès de féminité. Il y a le peuple, les soldats, une atmosphère de pauvreté. C’est aussi une histoire d’amour qui se finit par un meurtre. J’ai commencé à préparer cet opéra il y a vingt-deux ans et mon idée était de m’intéresser surtout aux penchants humains, avec toutes ses contradictions, tout le côté sombre et à l’inverse aussi tout le versant lumineux.

     

    Depuis sa création, avez-vous revu votre mise en scène et votre point de vue sur le personnage ?

    Non, j’ai créé cette production en 1999, à l’époque déjà avec Roberto Alagna. Peu après, l’Opéra de San Francisco m’a proposé de modifier le propos pour l’adapter à la frontière entre les États-Unis et Mexique et j’ai refusé, pour des questions d’authenticité. J’ai préparé cette Carmen pendant un long voyage entre le Maroc et l’Espagne, c’est pour ça que je parle littéralement, émotionnellement et métaphoriquement tout le temps de frontières. Ce que je voulais en faire il y a longtemps est toujours ce que je veux dire aujourd’hui : le point de vue n’a pas changé car si vous parlez d’émigrants et de frontières, certains pourront vous dire que le propos est opportuniste aujourd’hui, mais cette idée a pourtant deux décennies.

     

    Que pensez-vous du texte de Mérimée et surtout du livret, qui comme beaucoup de textes lyriques de cette période en France sont souvent critiqués pour leur facilité ?

    J’ai utilisé Mérimée mais n’ai pas repris une seule de ses phrases dans ma mise en scène. J’ai juste supprimé dans le livret deux ou trois répliques qui pour moi n’étaient pas nécessaires, car la musique se suffit à elle-même. J’aime ce texte et cette histoire.

     

    Elina Garanca, que nous avons interrogée à propos de son passage éclair à venir en fin de saison dans cette Carmen, nous a dit ne pas s’inquiéter d’entrer dans une nouvelle production qu’elle ne connaissait pas, car elle souhaitait surtout savoir qui serait son Don José, et en apprenant que c’était Alagna, elle savait qu’ils pourraient créer quelque chose ensemble quoiqu’il arrive.

    Cela ne m’inquiète pas du tout non plus car cette production a servi à une cinquantaine de chanteurs, et chacun l’a adaptée à sa façon, parfois sans moi et sans même que nous échangions sur les personnages. J’ai un point de vue spécifique concernant la dramaturgie et j’aime travailler avec des acteurs et chanteurs, mais je travaille avec la fantaisie, et les noms que vous me donnez ne me laissent aucune inquiétude en la matière. C’est fantastique de voir maintenant le sens de la liberté qu’il y a finalement dans ce spectacle, pas seulement par le concept de la pièce sur la liberté de la femme, mais plus globalement par la vie qui se dégage de cette production ; je ne pense pas que quelqu’un puisse changer cela réellement aujourd’hui même s’il l’imposait.

     

    Carmen est un opéra populaire. Approche-t-on différemment une œuvre comme Orestia de Xenakis par exemple, que vous allez monter prochainement à Bâle, avant de revenir à du populaire avec Tosca ?

    Pour moi, c’est la même chose. La musique est différente et implique diverses fantaisies, mais mon approche et ma façon de travailler sont les mêmes. J’aime beaucoup Carmen et pour un opéra populaire, c’est certainement le meilleur quatrième acte, avec un magnifique duetto à la fin, où il faut juste une lumière et deux chanteurs. J’adore cet espace complètement vide et en même temps totalement libre.

    Je travaille d’ailleurs aussi de la même manière au théâtre et à l’opéra, si ce n’est qu’au théâtre, j’ai à trouver la musique qui accompagne le texte, alors qu’à l’opéra ce sont les mots sur lesquels je cherche à prendre appui. Même si l’on voit mes mises en scène comme très intellectuelles, je travaille plus avec la musique qu’avec le livret. La musique est primordiale à l’opéra, et c’est aussi l’une des choses les plus importantes dans ma vie. Mon frère est musicien, ma mère aussi, mon père était un travailleur de la classe moyenne adorant l’opéra italien, et j’ai grandi dans une atmosphère très musicale.

     

    Avez-vous évolué, en vingt ans, sur la manière de choisir les ouvrages lyriques que vous allez mettre en scène ?

    J’ai la chance de dire qu’aujourd’hui, j’ai beaucoup de liberté, je peux vraiment choisir, refuser, ce qui est un énorme avantage. Par exemple, on m’a souvent demandé de monter Lucia, et pour le moment je dis toujours non, car je n’en ai pas envie. Je me sens privilégié, mais je choisis une œuvre avant tout pour la musique et pour l’authenticité. Cela ne veut pas dire que Donizetti n’est pas authentique, mais je ne suis pas une personne très ironique. En tous cas cette musique me touche moins que d’autres, c’est pour cela que je ne la mets pas en scène.

    À l’inverse et malgré la difficulté des partitions, Zimmermann ou Xenakis sont si intéressants et ont créé quelque chose de tellement original que cela me passionne ; Xenakis écrivait en utilisant tout le temps les mathématiques, mais il a recréé la liberté. C’est quelque chose de fascinant dans l’art et dans ces temps nihilistes, l’art est pour moi la seule chance de garder foi en quelque chose. Cela m’inspire d’une façon ni pessimiste ni optimiste, mais à l’époque actuelle, il faut parfois se forcer à être optimiste.




    À voir :
    Carmen, mise en scène : Calixto Bieito, direction : Bertrand de Billy, Opéra Bastille, jusqu’au 16 juillet.
    Orestia de Xenakis, mise en scène : Calixto Bieito, direction : Franck Ollu, Theater Basel, du 24 mars au 27 mai 2017.
    Tosca de Puccini, mise en scène : Calixto Bieito, direction : Karl-Heinz Steffens, Opéra d’Oslo, du 11 au 24 juin 2017.

     

    Le 10/03/2017
    Vincent GUILLEMIN



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