altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
désinscription




ENTRETIENS 19 novembre 2017

Mikko Franck,
la musique en liberté

© J.F. Leclercq

Avant deux concerts de musique française et une tournée de plus de dix jours dans les grandes villes d’Asie, le chef finlandais Mikko Franck, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, se confie sur ses choix de répertoire actuels et à venir ainsi que sur sa vision de l’interprétation.
 

Le 11/05/2017
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



Les 3 derniers entretiens

  • Jean-François Heisser, beethovénien respectueux

  • Michel Plasson, une vie pour la musique française

  • Marc Soustrot,
    baguette franco-germanique

    [ Tous les entretiens ]
     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)


  • Avec la nomination d’Emmanuel Krivine à l’Orchestre national de France et la demande de jouer plus de pièces françaises, avez-vous échangé pour préparer la nouvelle saison du Philharmonique de Radio France ?

    Emmanuel Krivine n’a pas encore officiellement pris ses fonctions, nous n’avons donc pas encore eu l’occasion de nous rencontrer. Lorsque nous préparons les programmes de saison, les nombreuses discussions se font directement avec l’administration pour être sûr qu’il n’y aura pas de conflit de répertoire entre le National et le Philharmonique.

    Le répertoire est tellement vaste que ce n’est pas réellement un problème, et puis les choses se font naturellement, car chaque formation a un profil différent, le Philharmonique étant connu pour un répertoire large et éclectique, allant du baroque à la musique contemporaine, quand le National maintient un pan plus classique. Un nouvel élément apparaîtra également la saison prochaine avec la programmation d’œuvres de musique de chambre, ce qui ouvre des combinaisons inédites, en plus de valoriser les fantastiques individualités de cet orchestre.

     

    Vous commencerez aussi la saison prochaine en tant que principal chef invité de l’Orchestra Nazionale di Santa Cecilia, comment allez-vous gérer cette double casquette ?

    Cela ne modifiera pas vraiment mon emploi du temps, car cette saison, je me suis notamment retrouvé quatre fois en fosse à Vienne, pour Tosca avec Kaufmann et Gheorgiu, mais aussi pour Salomé, la Ville morte et Tristan. L’an prochain, je ne serai pas en fosse à Vienne et pourrai donc utiliser ce temps pour l’orchestre romain, et le reste pour le Philharmonique, avec lequel je serai encore plus présent que cette saison.

     

    Comment décririez-vous votre prochaine saison avec l’Orchestre Philharmonique ?

    Tout d’abord, nous allons nous aussi garder la musique française comme axe important de notre répertoire, en plus de maintenir un orchestre vivant dans son époque en continuant à jouer de la musique contemporaine. Nous travaillerons beaucoup avec les autres formations de la maison, le chœur et la maîtrise, ce qui ouvre de grandes possibilités, car tous les orchestres du monde n’ont certainement pas autant l’opportunité de jouer avec une grande formation chorale dès qu’ils le souhaitent.

    Les opéras seront également une partie importante de la saison, car j’ai grandi avec et depuis le début de ma carrière, j’essaie de rester moitié chef symphonique moitié chef d’opéra. Nous allons donc proposer en version concertante Madama Butterfly, que nous jouerons à Paris quasiment avec la même distribution qu’aux Chorégies d’Orange. Nous savons aussi qu’Elektra sera très attendue en décembre, avec Nina Stemme qui a pris le rôle à Vienne il y a deux ans lorsque j’étais en fosse.

     

    Quand Marek Janowski dirigeait le Philharmonique, il programmait des opéras très rares. Vous semblez à l’inverse chercher un répertoire plus connu.

    J’essaye de trouver une flexibilité entre œuvres connues et moins célèbres. L’Affaire Makropoulos donnée dernièrement n’est pas tant jouée que cela, Butterfly un peu plus c’est certain, mais je pense qu’il est intéressant d’avoir un bon équilibre afin d’intéresser tous les publics à une nouvelle forme d’interprétation.

    Le fait de jouer une œuvre lyrique en version de concert modifie profondément les données, déjà physiquement, car l’orchestre est sur scène et offre un rendu vraiment différent, mais aussi pour les chanteurs, qui peuvent se concentrer totalement sur la musique. Du coup, vous devez trouver toute l’action dans la musique, ce qui est un véritable défi. Et enfin pour le public, cela amène une autre écoute et nécessite une imagination qui découle de la musique et des couleurs de la partition, car chacun doit alors se faire seul sa propre mise en scène du drame.

     

    Pour revenir au présent, vous dirigez Ravel et Debussy dans deux concerts d’affilé en mai [le premier aura finalement été dirigé par son assistante sur un remplacement au pied levé]. Avez-vous la même approche de ces deux compositeurs et quelle est plus globalement votre approche de la musique française par rapport aux autres ?

    Je pense que la musique française est très spécifique par ses harmonies et ses coloris. En cela Ravel et Debussy sont pour moi assez semblables, même si la sonorité de chacun est facilement identifiable. Mon approche globale est assez similaire pour ces artistes que pour les autres musiques, celle d’une musique devant être saisie directement, sans la pousser vers quelque chose qui ne serait pas naturel pour elle. J’essaie de laisser la musique apparaître dans une liberté à laquelle je ne veux pas apporter mon propre style.

    Par exemple, il faut faire très attention à la notion de ritardando dans les partitions, car en poussant l’idée, on risque de casser la fluidité mais aussi la couleur des œuvres. Ils sont à mon avis souvent plus inscrits pour rendre une couleur plutôt qu’un effet physique. J’essaie donc de créer une ligne, un fluide, à partir desquels la musique et les harmonies peuvent apparaître. Cela consiste à trouver le maximum d’air à l’intérieur même de la musique, plutôt qu’à appuyer les idées écrites sur la partition. Je ne sais pas si cela a du sens, et c’est difficile à décrire, car la musique est avant tout une sensation et une émotion.

     

    Lorsque vous préparez une œuvre, vous focalisez-vous sur la partition, ou allez-vous également chercher des éléments de contexte externes ?

    Pour moi la partition est le plus important, et normalement à quelques exceptions près, toutes les informations dont j’ai besoin pour diriger sont à l’intérieur. Bien sûr, parfois je peux être curieux d’aller chercher des éléments ailleurs, ou même d’écouter des enregistrements passés de l’œuvre, mais dans ce dernier cas, je n’écoute surtout pas une seule version, mais plusieurs.

    Ensuite, je reviens systématiquement à la partition pour ne surtout pas diriger une interprétation d’un autre interprète, mais bien mon interprétation de cette partition. En plus, parfois la tradition intervient et amène trop loin l’interprétation d’une pièce de ce qui est écrit initialement. Je m’adapte ensuite aussi au lieu et à l’ensemble avec lequel je joue pour trouver la solution la plus naturelle de rendre cette musique, afin de créer cette notion de liberté que je recherche, tout en faisant évidemment en sorte que l’on continue à tous jouer ensemble.

     

    Vous évoquez beaucoup la notion de liberté, et justement en plus de ressentir cela dans vos interprétations, on n’y ressent aussi jamais de tristesse, jamais de noirceur. Est-ce quelque chose que vous souhaitez faire passer ou est-ce seulement une conséquence de votre manière d’être et de diriger ?

    Je ne sais pas. C’est une question intéressante que je ne me suis pas vraiment posée. Bien sûr je suis triste parfois, mais peut-être en effet que le type de son que je recherche est plus axé sur la liberté et la volupté, afin de ne pas limiter l’écoulement naturel de la musique. J’adore la musique, donc c’est presque toujours un moment de bonheur pour moi lorsque je suis au pupitre. Faire quelque chose que j’aime plus que tout, et le faire en tant que profession, est quelque chose de très gratifiant qui ne peut que me rendre heureux. Cela crée certainement une attitude positive dans mes interprétations, auxquelles je tente également de donner une véritable intégrité, une honnêteté et une sincérité sans prétendre m’en servir pour me mettre en avant avec les œuvres que je dirige.

     

    Juste après les concerts de mai, vous partez en tournée en Asie. Que voulez-vous démontrer là-bas ?

    Je pense qu’il est fantastique d’avoir un grand orchestre français jouant de la grande musique française. Nous nous sentons forcément proche de cette musique, et sommes donc par la même occasion des ambassadeurs de la culture française à l’étranger. Ensuite, lorsque vous faites une tournée, vous avez très peu de temps pour vous préparer avant chaque soirée, ce qui est assez dur physiquement et mentalement, et de surcroît cette fois nous ne connaîtrons pas certaines salles, dans lesquelles la plupart d’entre nous ne serons jamais allés.

    C’est pourquoi il est très important dans ces conditions de choisir correctement le répertoire : il faut quelque chose qui motivera chaque jour les musiciens et moi-même, car il faut que même dans les moments de fatigue on puisse se dynamiser et donner le meilleur. Dans les pièces que nous avons choisies pour cette tournée, il y a tellement de belles choses que même si nous sommes fatigués ou tristes, nous serons heureux de jouer.

     

    Cet été, vous dirigerez Rigoletto aux Chorégies d’Orange.

    Oui, je reviens à Verdi avec Rigoletto, le dernier Verdi que j’ai dirigé, à Helsinki en 2013. J’attends beaucoup de la production, mais quoiqu’il en soit, c’est toujours une expérience très spéciale de diriger au Théâtre Antique, il y a vraiment un sentiment impressionnant à l’intérieur, une puissance non seulement par la taille du monument, mais aussi comme une force de la nature. Et puis c’est toujours un défi, car on ne sait jamais quelle sera la météo, s’il y aura du vent, de la pluie.

    Mais justement, je ressens toujours quelque chose de fantastique lorsque je suis là-bas, qui m’oblige à admettre que je ne suis pas le chef ici, que je ne peux pas contrôler grand-chose par rapport à la puissance des éléments. Et pour revenir à la notion de liberté, j’aime là-bas le fait que l’évolution des événements soit en grande partie indépendante de mes capacités personnelles. C’est une expérience très humble.

    À partir de là, je suis très heureux de diriger Verdi pour la première fois avec mon orchestre, car cela va nous faire travailler des choses que nous n’avons pas encore vues, notamment sur l’articulation et la dynamique. Et puis avoir Leo Nucci sur scène est toujours passionnant. Je devrai donc retravailler beaucoup la partition, car comme me le disait récemment un collègue : « Faire Rigoletto avec Nucci, c’est comme être à une Masterclass Verdi ». Je veux donc arriver vraiment prêt, et je vous promets qu’à la scène finale, je ne serai pas heureux !

     

    Le 11/05/2017
    Vincent GUILLEMIN



      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com