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ENTRETIENS 20 septembre 2017

Michel Plasson,
une vie pour la musique française

Le Festival de Colmar 2017, pour sa vingt-neuvième édition, rend hommage à l’un des plus grands chefs français actuels. À 83 ans, Michel Plasson revient avec nous sur son amour jamais démenti pour la musique de notre pays et raconte les combats de sa vie pour la reconnaissance de Berlioz, en termes de répertoire mais aussi de son.
 

Le 07/07/2017
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



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  • Le Festival de Colmar vous rend hommage cette année et vous y dirigez un compositeur que nous n’avez plus abordé à l’opéra depuis très longtemps, Hector Berlioz, pour une Damnation de Faust.

    C’est exact. Je ne sais même pas si j’ai dirigé Berlioz à l’Opéra de Paris d’ailleurs ! La Damnation, je l’ai surtout conduite à l’étranger et notamment au Japon. Berlioz est un des quelques plus grands musiciens que la France ait jamais eus, un des deux ou trois je dirais, et il a une caractéristique particulière : c’est un mal-aimé chez nous. Il est apprécié dans toute l’Europe mais a toujours été mis de côté en France ; il en est mort d’ailleurs. Il n’est pas seulement mort de ses deux femmes, mais aussi de la peine que lui faisait son pays en ne l’admirant pas, et cela se perpétue.

    Bizarrement et très souvent, les Français n’aiment pas les leurs et privilégient ce qui vient d’ailleurs. C’est un paradoxe mais aussi une constante, surtout dans le domaine musical. Cela est tout de même moins vrai en littérature, en poésie ou en peinture. La musique est plus éloignée des Français et cette flamme du romantisme apparue dans ce que je considère comme un désert musical en France a voulu étonner et être aimée ; il n’a réussi qu’à étonner. Berlioz est un élément perturbateur, et pourtant c’est un musicien génial.

     

    Vous ne l’avez pourtant jamais enregistré ?

    Non, c’est surprenant et j’aurais beaucoup aimé, mais à l’époque où le disque a commencé à devenir populaire, les Anglais se sont accaparé Berlioz, évidemment Sir Colin Davis, mais pas seulement. D’un certain côté tant mieux car leur travail a beaucoup aidé à faire connaître ce génie dans le monde, mais pour moi leur musicalité n’était pas forcément tout à fait en adéquation avec ce compositeur.

    La France a eu tout de même un très grand interprète pour Berlioz, justement inspiré par l’Alsace, il s’agit bien sûr de Charles Munch. Cet homme avait un génie musical, quel que soit le chemin qu’il indiquait, même si cela était dangereux et même quelques fois plus que dangereux, on acceptait et on serait mort pour lui. Il demandait d’aller à un endroit et on y allait, même s’il n’y avait pas de pont.

     

    Pensez-vous prendre moins de risque lorsque vous dirigez ?

    Personnellement, je cherche à donner du plaisir, ce qui est pour moi le rôle premier d’un musicien et un rôle extraordinaire. C’est celui qui décrypte, qui décode la musique. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère me confier en musique qu’en interview, car les mots sont pauvres et la musique est riche. Avec cette Damnation qui est merveilleuse, pleine du génie de Berlioz avec aussi de l’humour et de l’amour, je vais tenter de donner du plaisir. Alors évidemment il y a une certaine prise de risque, mais elle est différente.

    D’ailleurs, j’aurais aimé diriger aussi d’autres pièces de Berlioz que je n’ai jamais abordées, Roméo et Juliette par exemple, mais les plus belles choses dans cette œuvre sont les scènes d’amour, et je ne sais pas bien faire ça. À Toulouse, j’ai dirigé les Troyens ou la Grande Messe des Morts, que Berlioz considérait comme sa plus belle œuvre, mais jamais Roméo.

     

    Qu’allez-vous essayer de faire ressortir de cette Damnation de Faust ?

    D’abord, j’aime servir la musique et les interprètes, je vais donc essayer de valoriser ceux qui chantent avec moi. J’ai toujours voulu mettre en avant les chanteurs, ce qui n’est pas toujours le cas d’un chef, même d’un chef d’opéra. Aujourd’hui, on ne comprend souvent plus rien dans l’opéra français, or il est important de comprendre et la langue française est mortelle pour cela, car elle n’a pas d’accent tonique. Il faut donc savoir où ils étaient placés dans la pensée du compositeur, qui évidemment s’il imaginait Je Ne peux pas n’imaginait pas Je ne Peux pas et encore moins Je ne peux Pas.

     

    Il y a donc une forme d’évidence pour vous face à cette musique ?

    Oui, je la ressens comme ma langue maternelle, c’est-à-dire que je ne me pose aucune question et même si je me trompe, je sais exactement ce que je dois jouer, comme je parle et comme je dis les choses avec mon âme. Et d’ailleurs lorsque j’entends parler certains en disant que dans Berlioz il y a des temps ou des mouvements qui sont décalés ou à côté, cela revient pour moi à parler d’une langue étrangère en disant qu’elle est mal construite et qu’elle n’est pas claire, alors qu’en réalité on ne la comprend tout simplement pas. À l’inverse, pour moi, tout est évident dans la musique de Berlioz. C’est une culture et l’imprégnation de ce que l’on est.

     

    Vous parlez aujourd’hui souvent de « son perdu », mais vous n’utilisez pas la notion de tradition. Comment faites-vous cette différence ?

    Le son perdu est un son perdu par la France, car en Allemagne il n’y a pas de son perdu ou beaucoup moins, et lorsque j’ai dirigé pendant sept ans les Dresdner Sinfoniker, l’orchestre était composé essentiellement de Saxons et sonnait totalement allemand. Il faut donc aussi parler d’école.

    Pour moi, le principal problème chez nous vient de la mondialisation et de la distanciation des Français face à la musique. Certains orchestres aujourd’hui sont comme un Hôtel Hilton, ils sont tous plus ou moins bons, mais quand ils sont bons vous ne faites plus la différence entre l’un et l’autre. La cause de ce que nous disons est sacrée, et pour la musique américaine, le son Hilton, ce son généraliste, fonctionne, mais pour la musique française, il ne va pas du tout. La musique française dans sa structure et sa définition moléculaire est tellement particulière qu’elle exige des écoles instrumentales spécifiques.

    En France, on n’est pas soucieux de conserver ce genre de choses, puisque de toute façon on n’est même pas soucieux de conserver cette musique du XIXe, et tout particulièrement Berlioz. À l’époque, on jouait sur des instruments différents, on a donc élargi les sonorités au détriment des timbres. C’est un sujet qui existe aussi dans la musique baroque, mais auquel je tiens tout particulièrement pour la musique française.

    Vous parliez de tradition, mais pour moi ce dont je parle est une nécessité, or la nécessité n’est pas une tradition. Debussy ou Ravel ont écrit par exemple des choses admirables dans le domaine soliste des bois. On peut évidemment jouer aujourd’hui l’Alborada au Fagott allemand, mais cela n’a rien à voir avec le timbre d’un basson français. Pourtant, avec la complicité de la France, on a abandonné le basson presque partout, attendu que c’est l’élément essentiel de la petite harmonie puisque c’est la basse, et la basse est la base.

    Mais comme les chefs d’orchestres de nos jours voyagent tout le temps et veulent retrouver le même son partout, comme ils veulent la même chambre d’hôtel, eh bien on a abandonné le basson. Le Fagott est plus facile, plus juste, donc on joue du Fagott. De même, le Philharmonique de Vienne aurait pu abandonner ses cors car ils sonnent plus difficilement, et pourtant ils sont nécessaires pour imposer cette couleur à l’orchestre. Écoutez Petrouchka au basson, le son est inouï de beauté !

     

    Comment travaillez-vous avec l’orchestre ?

    Je parle très peu, je prends le son, je ne l’attaque pas, ce dernier terme impliquant pour moi souvent le martyriser. Je le prends littéralement, avec une part un mystère, mais pour moi cela a toujours fonctionné et même si on ne peut transformer une formation, on peut en quelques secondes y faire passer autre chose. Le principal est déjà de s’approcher d’un idéal, l’enlacer est plus rare. Nous verrons ce que l’on arrive à faire à Colmar !

     

    Et après Colmar ?

    J’ai encore de beaux projets et j’aimerais faire des belles choses avec de beaux orchestres, notamment des orchestres que je n’ai pas dirigés. J’aurais par exemple aimé diriger le Concertgebouw d’Amsterdam, et surtout je veux encore donner du bonheur !




    À voir :
    La Damnation de Faust de Berlioz, version de concert, Orchestre national philharmonique de Russie, direction : Michel Plasson, samedi 8 juillet 2017 en l’église Saint-Matthieu, Colmar.

     

    Le 07/07/2017
    Vincent GUILLEMIN



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