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ENTRETIENS 19 aoűt 2019

Jean-François Borras,
le plaisir et la prudence

© Youness Taouil

Don José ou Werther sur les plus grandes scènes, Jean-François Borras se produisait en cette deuxième partie de saison à l’Opéra Bastille, avant de clore 2018-2019 par le Théâtre du Capitole de Toulouse. Nous nous sommes entretenus avec le ténor français pour mieux comprendre son approche des rôles et les évolutions de sa carrière.
 

Le 24/06/2019
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



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  • Vous Ă©tiez rĂ©cemment Don JosĂ© Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Que recherchez-vous dans ce rĂ´le ?

    C’est un rôle qu’on m’a proposé tout de suite, alors que j’avais seulement 29 ans, et au moins trente fois depuis. Je l’avais jusqu’à l’année passé toujours refusé, car il faut une certaine maturité dans la voix, à moins de posséder très jeune une voix qui pourrait aller vers le ténor dramatique. Mais je suis ténor lyrique.

    De même pour Werther, cela aurait été une erreur en début de carrière, et ce n’est pas la seule qui m’ait été proposée. La première fois que j’ai fait Roméo en Italie, on m’a demandé Samson tout de suite après ! Là aussi, c’était forcément trop tôt, et il suffit de voir quand Roberto Alagna a pris ce rôle pour comprendre qu’il me faut encore attendre.

    J’ai donc attendu jusqu’à l’année dernière avant d’oser Don José pour deux représentations à Hong-Kong, et c’était encore un peu mes débuts à Bastille, où j’avoue avoir pris un plaisir particulier. Le fait d’avoir été face à une Carmen exceptionnelle (Anita Rachvelishvili), aide forcément, mais j’ai aussi beaucoup apprécié la mise en scène. Je la reprendrai à Venise plus tard, en version plus petite, mais là à Bastille, sur cet énorme plateau, je me suis d’abord inquiété, puis en fait, entre la musique de Bizet et les déplacements demandés par Calixto Bieito, tout fonctionne dans sa plus pure simplicité.

     

    Vous citez Roberto Alagna que vous avez remplacé dès les premières représentations de cette reprise. Avez-vous regardé sa précédente prestation et vous êtes-vous inspiré de lui ?

    On m’avait donné la vidéo de 2017, mais je ne fais pas du tout la même fin, car je fais ce que l’assistant metteur en scène m’a demandé. Il prend le couteau très rapidement, alors que je respecte l’idée de le prendre seulement juste avant l’égorgement. Normalement, j’écoute toujours les metteurs en scène et m’adapte à leurs demandes. Je trouve cette mise en scène forte, notamment par rapport à cette ambiance de gitans, qui du coup crée plus de violence et apporte une grande force. Beaucoup de gens s’attendent aux castagnettes, mais j’aime cette production qui donne plus d’impact au livret.

    Concernant le chant, beaucoup de types de voix peuvent porter ce rôle, mais ce qui m’intéresse aujourd’hui est, sans être surpassé par la tessiture, ni par le volume de l’orchestre, de pouvoir jouer avec d’autres cartes, notamment l’interprétation et les dynamiques. Un Roberto Aronica par exemple, qui tient Calaf ou le Des Grieux de Puccini, n’a en commun avec mon répertoire que Don José, et c’est aussi ce qui est intéressant dans ce rôle aux multiples palettes.

     

    Vous dites souhaiter attendre pour prendre certains rôles. Comment appréhendez-vous les prochains ?

    J’ai dit non sur Don José à 29 ans pour dire oui à 43 ans. Mon premier chef lorsque je l’ai abordé était Yves Abel, qui m’a prévenu que je le chanter de nombreuses fois, et dans le même temps, il m’a prévenu de faire attention, de continuer à chanter mon répertoire plus léger, pour ne pas modifier trop prématurément la voix.

    J’ai commencé à chanter à 7 ans et demi, pendant quinze ans en tant que petit chanteur et jeune voix d’homme. Donc j’ai vu beaucoup de répertoire, et je discute toujours avec mon professeur, ainsi qu’avec Michèle Command, et dès qu’on me demande un nouveau rôle, j’échange avec eux. À côté de cela, j’écoute beaucoup les anciens, car depuis un peu plus d’une décennie, Domingo a ouvert une porte qui n’est pas la meilleure à suivre, mais qui inspire beaucoup trop les programmateurs.

     

    Quels exemples suivez-vous ?

    Si on me demande de reproduire certains passages comme l’a fait Domingo, j’en suis incapable. On m’a fait la même chose récemment, à Dallas, en me demandant si je voulais écouter Gregory Kunde. À 65 ans, il chante un Des Grieux (dans Manon Lescaut) extraordinaire, et le chef après la représentation me dit que c’est vraiment un exemple à suivre. Mais non, ce n’est pas un exemple : c’est une exception !

    Seuls quelques ténors, rossiniens, avec une rigueur et un choix du répertoire, mais aussi avec quelque chose d’exceptionnel, peuvent encore chanter, alors que leur voix aurait pu se casser dix fois. Chris Merritt a un moment a voulu faire comme Kunde, mais il ne chante plus depuis longtemps. Kunde et Domingo aussi ont eu chacun un passage à vide, mais après une petite pause, ils sont revenus à leur plus haut, et Domingo a même réussi ensuite à évoluer vers des rôles de barytons.

    Dans un autre, genre, je souhaite citer Gabriel Bacquier, avec qui j’ai énormément appris à l’Académie lyrique de Monte-Carlo. Mais heureusement que j’étais ténor, car il poussait tellement certains barytons qu’ils n’en pouvaient plus. Il oubliait parfois que s’il a eu cette carrière exceptionnelle, c’est parce qu’à la place de cordes vocales, il avait du fil de fer qui lui permettait d’ouvrir jusqu’aux aigus de ténor !

     

    Votre répertoire est principalement français, avec des incursions régulières dans l’italien.

    J’ai débuté avec Pedrillo dans L’Enlèvement au sérail. Je n’étais pas revenu à l’allemand avant cette saison, dans La Chauve-souris à Lausanne. Et cela m’a été extrêmement complexe dans l’apprentissage. En comparaison, j’ai appris l’intégralité de mon rôle de Méphistophélès en moins de vingt jours, il m’avait fallu à peine cela pour Werther, alors qu’il m’a fallu un mois et demi pour apprendre le rôle d’Alfred de Johann Strauss, quand cette partie représente le quart de l’autre.

    On m’a demandé plusieurs fois Tamino aussi, mais il y a de nombreux textes parlés en plus des textes chantés, et pour les faire vraiment bien, il faudrait que je travaille à fond pendant quatre mois, là où tant d’autres chanteurs peuvent le faire tellement naturellement. Chez moi, le naturel est l’italien et le français. J’ai commencé par l’italien car il y a tous les rôles, des petits aux très longs, alors que dans le français, tous ou presque sont lourds, longs et difficiles.

     

    Vous chantez les trois plus grands Faust (Berlioz, Gounod et Boito). Quel est votre favori ?

    Je fais mes débuts dans La Damnation de Faust en décembre, je ne pourrai donc en parler qu’à ce moment-là. Celui de Gounod m’intéresse, mais j’y ai pris du plaisir véritablement pour la première fois à Marseille, car Nadine Duffaut était là, et nous avons pu échanger longtemps sur le personnage. Pour autant, ce n’est pas Faust que je préfère chez Gounod, car si la musique est extraordinaire, le personnage manque de caractère. Il peine surtout par rapport à Méphisto, qui peut tout se permettre, et s’il y a une superbe Marguerite, le ténor est écrasé.

    Parmi les plus grands rôles français, toutes les palettes sont couvertes dans Roméo, Des Grieux ou Werther. Le Faust de Gounod est malheureusement moins complet, alors que j’ai à l’inverse pris énormément de plaisir à interpréter celui de Boito dès ma prise de rôle l’été dernier. La aussi la musique est sublime, mais en plus il y a un vrai personnage à jouer.

     

    Quel est votre rapport à la mise en scène ?

    J’ai du mal avec une chose en particulier : lorsque que le metteur en scène met complètement hors contexte l’histoire de l’opéra qu’il est censé illustrer. À l’inverse, je n’ai aucun problème avec le moderne, la mise en scène de Bieito raconte Carmen, ce qui me plaît. En revanche, la Carmen d’Aix me semble totalement hors-sujet, et je pense que Tcherniakov est un artiste à qui il manque cruellement des créations à travailler.

    Je peux comprendre qu’on ne puisse plus faire La Traviata avec perruques et crinoline en permanence, mais il faut pour l’opéra et pour les metteurs en scène les plus dynamiques leur fournir une nouvelle matière, et pas leur demander de revisiter inlassablement de simples histoires d’amour. Je défends vraiment de faire écrire de nouveaux compositeurs, et créer de nouveaux spectacles complets, en recourant aux metteurs en scène qui veulent raconter des choses neuves.

     

    Vous pourriez alors participer à ces productions, car on vous connaît peu dans la musique contemporaine ?

    Pour le moment, je n’en ai jamais fait, et j’avoue que mon agent me propose principalement l’opéra romantique. Même le récital n’est pas simple pour moi car je n’ai pas le temps de travailler la mélodie. C’est encore plus long pour le contemporain, et depuis le début de l’année, mon agenda ne m’a pas laissé un seul jour de libre, donc il faudrait vraiment que j’allège pour pouvoir me permettre plus de récitals, et que je bloque un créneau encore plus large pour travailler sur une partition nouvelle.

     

    Et pour ouvrir votre répertoire ?

    Maintenant que je chante Don José, certains voudraient me faire changer de répertoire. Mais c’est hors de question. Que mon répertoire évolue, c’est évident, mais il y a des rôles que je veux absolument garder. Je vais donc adapter en quittant petit à petit certaines partitions trop légères, mais je veux encore chanter longtemps Don José ou Riccardo.

    J’espère pouvoir aller un jour jusqu’à Cavaradossi, mais pour le moment, rien que la fin du premier air en concert est dangereuse. Si vous arrivez sans avoir tout à fait la voix pour ce rôle, l’écriture, la tension émotionnelle, ce que vous voulez ajouter de vous est impossible à tenir sans risquer de trouver ses limites. On m’a déjà proposé Radamès, mais c’est trop tôt aussi. Je vais donc laisser évoluer la voix et petit à petit, pour sans doute tenir ces rôles dans le futur.




    À voir :
    Werther de Massenet (rôle-titre), mise en scène : Nicolas Joel, direction : Jean-François Verdier, Théâtre du Capitole, Toulouse, jusqu’au 2 juillet.
    Les Contes d’Hoffmann, (rôle-titre), mise en scène : Stefano Poda, direction : Jean-Yves Ossonce, Opéra de Lausanne, du 29 septembre au 9 octobre.

     

    Le 24/06/2019
    Vincent GUILLEMIN



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