altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
désinscription




ENTRETIENS 15 juillet 2024

Ted Huffman,
artiste de l’imaginaire

© Lea Meienberg

Bien connu à Montpellier où a notamment été présenté en 2021 l’opéra de Venables Denis & Katya dont il a écrit le livret, Ted Huffman reprend à l’Opéra de Rennes sa production du Couronnement de Poppée étrennée à Aix l’année dernière. Rencontre avec le metteur en scène américain, qui dévoile son approche laissant une large place à l’imaginaire.
 

Le 29/09/2023
Propos recueillis par Vincent GUILLEMIN
 



Les 3 derniers entretiens

  • Ted Huffman,
    artiste de l’imaginaire

  • JĂ©rĂ´me Brunetière,
    l’opéra pour tous à Toulon

  • Jean-Baptiste Doulcet, romantique assumĂ©

    [ Tous les entretiens ]
     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)


  • L’OpĂ©ra de Rennes reprend Le Couronnement de PoppĂ©e dans votre mise en scène, crĂ©Ă©e en 2022 Ă  Aix-en-Provence. Comment avez-vous abordĂ© l’opĂ©ra de Monteverdi ?

    À Aix, nous avions la chance d’être au Théâtre du Jeu de Paume, assez petit comme l’Opéra de Versailles, de Valence ou de Rennes où la production du Couronnement est reprise. Le fait que l’action soit resserrée dans l’espace s’adapte parfaitement à la proximité que je voulais mettre en scène. Je travaille souvent avec des espaces dénudés, certains diront vides, mais qui sont pour moi des espaces abstraits, où l’on n’essaie pas de recréer ou de transposer une réalité.

    Mon intérêt principal aujourd’hui est de laisser beaucoup d’espace pour l’imagination, sans rechercher une esthétique tautologique, avec la tentative souvent risquée de doubler le texte en racontant une autre histoire, ou avec un décor qui ne deviendrait qu’ornemental. Dans Poppée, l’espace est pour moi un laboratoire de l’humanité pour exposer le débat entre Amour, Fortune et Vertu qui introduisent l'œuvre, sans vouloir être trop explicite, car la différence entre les dieux et les humains est ténue. Dans cet ouvrage, il y a un attachement très fort à exposer la nature humaine, où certains savent ce qu’ils veulent quand d’autres ont davantage de doutes, et où chaque personnage représente une façon d’être spécifique.

     

    Vous évoquez le dénuement, qui sert véritablement à mettre en avant l’histoire ainsi que les corps dans leurs plus pures expressions. Vous ne cherchez donc ni à représenter ni à transposer l’action ?

    Les scénographies qui essaient de reproduire les lieux et les époques tuent l’imagination et présentent une doublure littérale du texte, dans laquelle le spectateur est obligé de s’insérer. Pour ma part, j’ai besoin de m’imaginer les lieux, un peu à la manière de ce qu’était le théâtre grec, et même si j’utilise quelques éléments de décors, accessoires et costumes, on se perd souvent dans une tentative d’exploration d’une proposition initiale de laquelle on ne peut plus sortir.

    Dans les mises en scène lyriques, l’esthétique qui vise à reproduire une réalité est souvent banalement exposée alors que l’opéra est un genre où texte et musique ont pour but d’ouvrir des portes vers des impressions nettement plus fortes qu’une simple exposition. À cela s’ajoute le fait qu’aujourd’hui, on parle beaucoup de consommation, sans que les actes ne suivent pour le moment, notamment dans les décors. Mon esthétique reflète donc mes préoccupations écologiques et politiques, bien que l’idée première reste avant tout d’aborder les œuvres comme une page blanche, sur laquelle je ne laisse pas de place au décoratif.

     

    Comment choisissez-vous les opéras que vous mettez en scène, en dehors de ceux pour lesquels vous écrivez aussi les livrets ?

    Je recherche principalement des pièces pour lesquelles j’ai une grande réaction sur le texte. Dans de nombreux opéras, le livret est assez faible et même s’il est possible de créer un véritable jeu avec certains, je privilégie pour le moment les textes de haut niveau. Monteverdi et le baroque vénitien sont un merveilleux exemple où la musique et le texte sont intégrés en parfaite combination dans une même dynamique.

    Je prépare aussi une production de Street Scene de Kurt Weill pour l’Académie de l’Opéra de Paris en avril 2024. C’est un ouvrage fascinant en raison de sa nature hybride (mi-opéra, mi-théâtre musical), qui nécessite une distribution aux compétences variées, certains chantent de manière classique, d'autres dans un style populaire, d'autres dansent. Ce mélange de cultures théâtrales reflète les différentes communautés d'immigrés qui tentent de trouver un terrain d'entente dans l'histoire, et ce type de projet me permet aussi de demander aux artistes d'aller au-delà de leur pratique habituelle.

     

    Vous attachez une grande importance au texte ainsi qu’aux interactions sur scène. Pourtant, vous mettez principalement en scène de l’opéra et très peu du théâtre pur ?

    Mes expériences de jeunesse ont été vraiment plus liées à l’opéra qu’au théâtre. Puis en tant que performer, j’étais ensuite lié principalement au théâtre musical, donc j’ai toujours privilégié la mise en scène de pièces musicales. Mais on me demande de plus en plus de mettre en scène du théâtre et je vais un peu développer cette voie, avec plusieurs projets prévus dans un avenir proche.

     

    Votre intérêt pour le texte rejaillit aussi dans l’écriture, puisque vous écrivez les livrets des opéras de Philip Venables.

    La majorité des textes que j’ai écrits l’ont été pour lui, mais souvent, ces textes sont déjà tirés d’interviews, d’extraits de livres ou de discours. Philip et moi sommes très intéressés par des textes politiques ou à caractère politique, avec une lecture contemporaine des événements décrits. Je crois que lorsque j’écris des textes faits pour être chantés, l’une des choses que je recherche est aussi de traiter des mots par nature incomplets sans musique, donc qui ont besoin de la musique pour être mis en valeur, notamment dans leur puissance poétique.

    Pour discuter de la force d’un texte à mettre en musique, Philip Venables est le meilleur compositeur possible, car il a lui-même un rapport très fort au texte et ne peut pour le moment plus s’en passer dans ses œuvres. Mais j’ai aussi en ce moment quelques projets avec d’autres artistes, qui permettent de ressentir d’autres besoins et d’autres attentes. Cette approche est un peu différente de la mise en scène, puisqu’il y a d’abord une réflexion sur le fait de proposer un texte qui nécessitera de la musique pour prendre vie, avant de réfléchir ensuite à comment mettre ce grand tout en vie par la mise en scène.

     

    Quels compositeurs ou ouvrages classiques voudriez-vous aborder dans l’avenir ? Et concernant le rapport texte-musique, seriez-vous intéressé par exemple par Wagner ?

    Les projets d’opéras contemporains restent toujours en haut de ma liste, car je vois avant tout l’opéra comme un art d’aujourd’hui, même si cela me prend plus de temps et d’énergie que de mettre en scène un ouvrage déjà existant. Comme il faut savoir se limiter sur ce répertoire moderne, j’aimerais développer dans la continuité de Poppée le répertoire baroque vénitien, mais ces dernières années, de grandes maisons d’opéras m’ont aussi demandé de toucher au grand répertoire.

    Je crois qu’il est temps pour moi de rentrer en effet dans des ouvrages comme ceux de Wagner, pour lequel je peux vous confier avoir justement plusieurs productions dans les prochaines années. Par rapport à ce que l’on évoquait précédemment, les ouvrages de Wagner sont justement le parfait exemple d’un texte qui ne tiendrait pas la route par sa seule substance, mais se voit totalement magnifié par la musique, avec laquelle il est en parfaite fusion.




    À voir :
    Le Couronnement de Poppée, Monteverdi, mise en scène : Ted Huffman, direction : Damien Guillon, Opéra de Rennes, du 1er au 8 octobre 2023.

     

    Le 29/09/2023
    Vincent GUILLEMIN


      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com