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ENTRETIENS 01 avril 2023

Aldo Ciccolini, pianiste Zen
© D.R.

Si le pianiste a aujourd'hui soixante-dix ans, sa jeunesse pianistique reste intacte. En pr√©lude √† son r√©cital du 6 d√©cembre au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, il a accept√© d'√©voquer une carri√®re d√©j√† longue de cinquante ann√©es, et dont le point de d√©part fut un Premier Prix au Concours Marguerite Long, en 1949.

 

Le 04/12/2000
Propos recueillis par Pauline GARAUDE
 



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  • Aldo Ciccolini, d'o√Ļ vient votre histoire d'amour avec le piano ?

    Tr√®s jeune, je m'ennuyais de la vie quotidienne dont j'avais horreur et me r√©fugiais dans la musique qui, pour moi √©tait et est toujours, du r√™ve. Quand ma soeur se mettait au piano, je restais des heures √† l'√©couter et √† la regarder. Dans ma t√™te a d√Ľ s'√©tablir un lien entre les notes que j'entendais et les signes que je voyais sur le papier. Naturellement, vers trois ou quatre ans, je posais mes mains sur le piano et m'amusais √† d√©chiffrer. On ne m'a jamais appris le solf√®ge mais la premi√®re oeuvre que j'ai d√©chiffr√©e √©tait un passage de Norma de Bellini. Mon p√®re, impressionn√© a d√©cid√© avec ma m√®re de me faire d√©buter le piano. J'ai alors commenc√© avec une dame assez √Ęg√©e mais remarquable.

     
    On vous dit héritier, par professeurs interposés, de l'héritage de Liszt et Busoni. Qu'en pensez-vous ?


    Effectivement, j'ai eu à Naples le professeur Paolo Denza qui était élève de Liszt. Il a transmis une certaine tradition du piano moderne car lui-même sortait de la vieille école napolitaine et avait été remarqué par Busoni lors d'une audition. L'enseignement était principalement basé sur l'importance du doigté, adapté à la morphologie de chaque élève. Le pouce était le pivot autour duquel tournait la main, ce qui impliquait une autre gestuelle, plus souple du poignet, qu'on n'enseignait pas auparavant. Paolo Denza avait en plus un instinct formidable. Il m'écoutait jouer, en me tournant le dos et pouvait me dire : "pourquoi mets-tu le medium ici ? Mets le quatrième doigt." Il sentait la différence.

     
    Vous êtes devenu vous-même professeur très jeune. Que pensez-vous transmettre à vos élèves ?

    Le plus important est de leur faire aimer la musique, puis, au vu de leurs possibilit√©s, voir ce qu'il est possible d'am√©liorer. L'√©l√©ment d√©terminant est la motivation du sujet. Elle ne s'apprend pas et je le regrette car j'ai eu beaucoup d'√©l√®ves tr√®s talentueux mais sans d√©termination. Bien s'asseoir est vital car parmi les jeunes, beaucoup sont g√™n√©s √† cause d'une mauvaise position. Ils montent les √©paules, sont crisp√©s et ne savent pas ce qu'est la d√©tente. Alors, dans l'Acad√©mie o√Ļ j'enseigne en Italie, j'ai recours √† des exercices de gymnastique collective o√Ļ je leur fais tomber les bras, et sentir cette chute libre, ce poids qu'ils doivent restituer sur le clavier. C'est gr√Ęce √† ce poids, √† la souplesse du geste et du poignet que l'on peut tenir et p√©trir un clavier, obtenir un beau toucher et une belle sonorit√©.

     
    Comment jugez-vous la jeune génération des pianistes ?

    Je trouve un manque de personnalité inquiétant. L'évolution de la société tend peut-être à unifier tous les êtres. Je pars du principe que notre façon de jouer est notre carte d'identité. Nous jouons comme nous sommes et nous sommes comme nous jouons. Aujourd'hui, on a développé la notion d'habileté, de vitesse et de force. Mais en fonction de quoi ? Beaucoup ressentent une grande ivresse à jouer vite et fort mais sans comprendre la raison profonde de la musique
    Toute l'habilet√© du monde ne nous met pas √† l'abri de l'ennui et de la monotonie. On perd l'habitude de jouer avec cette partie extr√™me des phalanges, le "gras" du doigt, qui donne tant de sonorit√© et de rondeur. On abaisse juste des touches. Et rares sont les √©l√®ves qui ont une lecture int√©grale d'une oeuvre. Ils se pr√©occupent des notes. Mais quant √† regarder une liaison, o√Ļ elle commence et o√Ļ elle finit, o√Ļ est la ponctuation, que sont le non legato et l'hyper legato
    Toutes ces notions se perdent.

     
    Que leur reprochez-vous principalement ?

    De ne pas vivre ce qu'ils font. Ceux qui ont du talent sont plus nombreux qu'à mon époque. Mais c'est l'optique avec laquelle on prépare les élèves qui a changé. Le piano est hélas devenu un sport. On parle de compétition et de concours pour voir celui qui joue le plus vite et le plus fort. Malheureusement les jurys sont faits en dépit du bon sens. Ils devraient être composés que de pianistes qui eux, connaissent et peuvent véritablement juger des paramètres requis pour un candidat. Il y a des pianistes de compétition et ceux de carrière. Michelangeli était un pianiste de carrière. De ce fait, les concours internationaux n'ont plus grande valeur. Et sans compter leur explosion quantitative : il y a 187 concours par an ! La notion même de concours se banalise totalement. Admettons que sur ces 187 concours, vous sortez 40 pianistes. Pensez-vous qu'il y a 40 bons pianistes nouveaux chaque année ?

     
    Que recommanderiez-vous à un pianiste qui souhaite devenir professionnel ?

    Tout d'abord, toute personne qui se destine √† ce type de carri√®re doit avoir un moral d'acier, sans √©tat d'√Ęme et sans peur. Elle doit aussi oublier toute finalit√© et travailler sans but d√©termin√©. J'ai une certaine tendance Zen qui me porte √† croire que si on se fixe une finalit√© pour tout ce que l'on fait, on rate tout.

     
    Votre carrière est l'une des plus longues et des plus impressionnantes qui soit. Quels sont les pires et meilleurs souvenirs que vous avez en mémoire ?

    Le pire est paradoxalement le jour o√Ļ j'ai remport√© le concours Marguerite Long. En 1949, je m'y suis pr√©sent√© sans y croire et sans attendre quoi que ce soit, mais juste parce que j'avais d√©j√† le programme √† mon r√©pertoire. Apr√®s l'obtention totalement inattendue du Premier prix, je suis all√© d√ģner seul Place du Tertre et l√†, j'ai senti tout le poids de cette responsabilit√© : l'enjeu d'une carri√®re pesait sur mes √©paules. Or avec la guerre, j'avais abandonn√© l'id√©e de devenir pianiste professionnel. J'√©tais devenu accompagnateur √† Naples dans les classes d'art sc√©nique et jouais √† l'op√©ra. J'avoue que le prix m'a donn√© l'impression qu'un gouffre s'ouvrait sous mes pieds.

    Pour le meilleur souvenir, ce devait être la cinquième fois que je venais jouer en France, à Cannes. Dans l'avion j'ai rencontré deux Américains qui souhaitaient venir m'écouter et à qui j'ai laissé deux places. Je monte sur scène pour donner mon récital et il y avait 6 personnes dans la salle dont les deux Américains. On a donc mis des chaises sur l'estrade, autour du piano, et j'ai joué pour eux.

     
    Et votre tout premier concert ?

    C'√©tait le 2√®me Concerto de Chopin avec l'Orchestre de San Carlo. Ce souvenir est dramatique. La r√©p√©tition avait lieu un 4 novembre 1942, jour de la Sainte Barbe. Tous les navires de guerre √©taient √©quip√©s et ce fut le jour du premier bombardement am√©ricain en Italie. Nous avions fini de r√©p√©ter le 1er mouvement et au moment de commencer le second, je vois la salle bouger comme s'il y avait un tremblement de terre. Le directeur du th√©√Ętre nous a dit de rester calmes et d'aller dans les couloirs. Quand nous sommes sortis, c'√©tait un d√©sastre !

     
    Dès vos débuts, la musique française a fait partie de votre répertoire : comment l'avez-vous découverte ?

    Au conservatoire de Naples, Paolo Denza adorait cette musique et nous en faisait beaucoup travailler. J'avais étudié pratiquement tous les Préludes de Debussy , la Suite Bergamasque
    J'aime la musique fran√ßaise en raison de son √©quilibre parfait entre toutes les composantes, du dosage de chaque √©l√©ment qui est merveilleux et dont il r√©sulte une v√©ritable alchimie. On nous a aussi toujours parl√© de l'√Čcole fran√ßaise du piano, de ce jeu perl√©, comme ont pu le repr√©senter Cortot et Casadessus.

     
    √Ä c√īt√© des Fran√ßais, Liszt occupe une place privil√©gi√©e dans votre panth√©on musical, n'est-ce pas ?

    Oui, je suis ravi d'avoir fait la premi√®re int√©grale en public et en disque des Harmonies po√©tiques et religieuses, une oeuvre majeure. Il y a chez Liszt beaucoup de pi√®ces de d√©monstration et d'habilet√© comme les √Čtudes que j'aime moins. Le Liszt que j'affectionne particuli√®rement est celui des Ann√©es de P√®lerinage et des Fun√©railles. Et si je ne devais garder qu'une seule oeuvre ce serait la B√©n√©diction de Dieu dans la solitude. J'aime beaucoup ce compositeur mais je trouve Chopin plus √©lev√©, surtout quand on voit l'aboutissement auquel il est arriv√© dans ses Mazurkas.

     
    Vous avez enregistré assez tardivement les Sonates de Beethoven. Pourquoi ?

    Il faut avoir travers√© une vie pour les jouer, m√™me les sonates de premi√®re mani√®re. Je me suis beaucoup pench√© sur le texte pour les comprendre, pour saisir le Beethoven qui est dans les sonates. L'interpr√©tation, ce n'est pas une colombe du Saint Esprit qui vient se poser sur votre √©paule dans un moment de gr√Ęce. Tout est dans la partition. Un pianiste n'est pas un cr√©ateur mais seulement un interpr√®te. Il n'a pas le droit de se mettre √† la place du compositeur, mais il se doit comprendre le mieux possible ses intentions et son √©criture.

     
    En ce moment, vous enregistrez les oeuvres pour piano de Castel Nuovo Tedesco : que représente-t-il pour vous ?

    Une p√©riode oubli√©e de la musique italienne, mais les Italiens d√©testent tout ce qui est italien ! Son oeuvre pour le piano est tr√®s bien √©crite, profond√©ment h√©bra√Įque et l'on y sent quelques influences espagnoles dues √† ses origines lointaines. Il me semble que le devoir d'un interpr√®te est de regarder un peu tout. Tant d'oeuvres sont injustement oubli√©es.

     
    Et la musique écrite pour la piano aujourd'hui, que pensez-vous ?

    Rien. Je crois que le piano a cessé d'exister en tant qu'instrument de création. On a tout fait : les clusters, on a pincé les cordes et démoli des instruments de grande valeur
    Attention, il y a quand m√™me quelques exceptions. J'aime Ligeti dont les √Čtudes s'inscrivent dans la lign√©e de celles de Debussy. Elles posent des probl√®mes pianistiques redoutables mais d'une fa√ßon strictement musicale. Quant √† Dutilleux, c'est le dernier grand compositeur et sa Sonate pour piano est la derni√®re grande sonate digne de ce nom.

     
    Il n'y a donc plus de création


    Pour moi, la cr√©ation n'a plus du tout de sens et je pr√©f√®re le bruit de la circulation sur les Champs-√Člys√©es. C'est une musique tellement plus spontan√©e et originale ! La musique et la cr√©ation sont condamn√©es √† dispara√ģtre. Comme toute chose dans cet univers, la musique a un commencement, une dur√©e et une fin. D'ailleurs je crois que la cr√©ation musicale s'est tarie avec l'√Čcole de Vienne. Celle d'aujourd'hui n'exprime plus l'√™tre humain et le public qui l'√©coute ne s'y reconna√ģt plus. On a siffl√© Pelleas et M√©lisande √† sa cr√©ation, mais siffler prouve une r√©action, une forme d'int√©r√™t. Aujourd'hui, on ne siffle m√™me plus !

     



    Trois disques pour découvrir l'interprète :

    - Frans Liszt, Années de Pélerinages, EMI

    - Erik Satie, Les Inspitations Insolites, EMI

    - Déodat de Séverac, l'Oeuvre pour piano, EMI

     

    Le 04/12/2000
    Pauline GARAUDE


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