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ENTRETIENS 19 décembre 2018

La présence d'esprit de René Bosc

© Radio-France/Christophe Abramowitz

Cette année, René Bosc succède à Alain Moëne pour assumer la direction artistique de " Présences ", le festival de la création contemporaine organisé par Radio-France qui se déroule jusqu'au 16 février, et dont l'accès est gratuit. Entretien avec un homme bien décidé à ouvrir son festival sur tous les horizons de la création contemporaine.
 

Le 30/01/2002
Propos recueillis par Yutha TEP
 



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  • René Bosc, pensez-vous qu'une conquête, ou une reconquête, du public soit nécessaire pour la création contemporaine ?

    Pas seulement pour la musique contemporaine. Le public de la musique classique en général vieillit, c'est un fait qu'on ne peut réfuter. On essaie d'y apporter une solution en organisant de plus en plus de concerts jeune public, ce à quoi je souscris totalement, mais cela ne suffit pas. D'après moi, il faut que les compositeurs eux-mêmes s'y intéressent.

    Le public de la musique contemporaine est très restreint. J'estime que la seule " star " est Pierre Boulez, parce qu'il est à la fois compositeur et interprète, et qu'il jouit d'une reconnaissance internationale assez unique. Cependant, même pour Boulez, une bonne salle signifie huit cents ou neuf cents spectateurs, pas deux mille ou trois mille. Cela donne à réfléchir. Il me semble que les compositeurs ont conscience de ce fait.

    Le fait que cette musique a besoin de l'aide de l'Etat pour survivre est également une réalité, mais alors on peut se demander pourquoi elle mériterait plus ce soutien que le Hip-Hop : je vous avoue que cette interrogation me trouble vraiment. On peut toujours trouver une différence entre la musique dite sérieuse et le reste, mais quand on voit le peu de passion que certains acteurs investissent dans la création, il y a de quoi se poser des questions.

     
    Présence a-t-il réussi à se constituer un public véritable ?

    Les critiques que l'on peut formuler à l'égard de Présences, parfois fondées, parfois moins, ne sauraient faire oublier que le festival attirent un public important. La gratuité joue évidemment un rôle important, c'est même la raison principale, et il faut ici rendre hommage à mon prédécesseur, Alain Moëne.

    Maintenant, il faut bien considérer la composition de ce public. Présences n'attire pas que les aficionados de la musique contemporaine. Il est différent de celui de l'Intercontemporain et de la Cité de la Musique, plus familial, moins connaisseur peut-être, ce qui pour moi n'est pas un handicap, car ce public vient aux concerts comme à une fête, souvent désireux d'être surpris. Il a confiance en la programmation, ce qui permet de proposer des oeuvres difficiles.

     
    C'est la première année que vous avez en charge la direction artistique de Présences. Que comptez-vous apporter de neuf ?

    Si Présences 2002 est une première pour moi en tant que directeur artistique, j'avais déjà en charge la partie technique l'an passé. Cela a été très bénéfique, car je peux maintenant m'occuper de tout. Et quand je dis " tout ", j'entends vraiment ce terme dans un sens exhaustif, y compris le lever de rideau avant un concert. Il y a vraiment un cérémonial sur lequel on doit réfléchir, et ne pas laisser les musiciens entrer sur scène comme s'ils se rendaient à leur bureau !

     
    Les quelques minutes qui précèdent un concert, sont primordiales pour la manière dont le public appréhende la musique.

    Naturellement ! Le public s'est habitué à voir les musiciens d'un orchestre arriver en file indienne. Imaginons que dès l'ouverture du rideau, le chef et ses musiciens sont déjà sur place : le climat d'écoute est immédiatement différent. Cette année, pour " Les impros du siècle ", confié à des jazzmen, nous avons essayé de penser le cérémonial d'une façon tout à fait différente. Nous avons imaginé que chaque minute du concert correspondait à une année du XXe siècle : le concert dure 100 minutes, nous avons donc cent années.

    Il y a bien sûr des années difficiles à illustrer musicalement, comme les deux guerres mondiales, où il y a tant de choses à exprimer : il y a alors une sorte de contraction du temps, qui fait qu'en une minute, il se déroule d'innombrables événements. Et c'est la liberté qui va présider à tout ce concert : est-ce qu'un jazzman va citer, pour la minute 13, le Sacre du Printemps de Stravinsky ? Rien ne le garantit


    Et quand les gens vont voir arriver leur année de naissance, est-ce que leur écoute va en être influencée ? Ce qui m'intéresse, c'est ce rapport entre les personnes présentes dans la salle et le déroulement du concert. L'environnement du concert offre une réflexion, il se dira que les choses changent, et que ces changements méritent une attention, j'en suis persuadé.

     
    Cela peut-il influencer la création même ?

    Je suis sûr que la dynamique créée touchera aussi les compositeurs. Et il y en a beaucoup capables de convaincre un public par leurs partitions. Actuellement, on met le plus souvent une pièce de musique contemporaine dans une première partie d'un concert en réalité organisé autour d'une deuxième partie dédiée à Mahler, par exemple. On supporte la première partie parce qu'elle est là, on écoute poliment avant d'attaquer le plat de résistance. Un tel procédé a été utile en son temps pour faire connaître la musique contemporaine, je ne suis pas sûr que cela soit encore une bonne idée de nos jours. Le public n'est pas le seul à penser de cette manière, le chef fait de même une fois sur deux.

     
    On vous reproche déjà de trop favoriser les musiques tonales ou consonantes. Qu'elle est votre position ?

    Je vise avant tout l'ouverture sur tous les horizons. Si j'ai un a priori favorable pour les musiques tonales, je suis avant tout fasciné par les personnalités. Quand je suis arrivé à Radio France, près de 99 % des commandes étaient destinées à la musique atonale, et cela n'est pas une figure de style ! Je ne trouve pas cela normal : il faut qu'un rééquilibrage se fasse car un festival doit illustrer la vie musicale réelle, mais il est hors de question que Présences soit perçu comme le pôle tonal de la création musicale.

    On me dit que je vais raviver un conflit éteint, mais sérieusement, comment parler de musique contemporaine sans aborder de front ce problème ? Tant pis s'il y a par la suite des polémiques, car c'est ce qui fait vivre la musique. De toute façon, je suis loin de penser qu'il suffira de programmer de la musique tonale pour faire revenir le public dans les salles, ce n'est pas si simple que cela. John Adams est joué bien plus souvent que Pierre Boulez, c'est un signe, mais pas décisif, car cela peut provenir du fait élémentaire que la musique de Pierre Boulez est bien plus difficile à jouer que celle de John Adams.

    Il est drôle de noter que John Adams et Pierre Boulez sont un peu le couple infernal de la musique contemporaine, on voit rarement l'un sans l'autre ! Pierre Boulez se déplace beaucoup, à Chicago, à Los Angeles ou Cleveland surtout, et il défend alors sa musique. Et souvent, vous vous apercevez que John Adams vient quelques semaines ou mois plus tard pour y donner sa musique

     
    Du fait de votre politique d'ouverture, avez-vous rencontré des difficultés pour le choix des interprètes cette année ?

    Pas vraiment, car si un interprète estime qu'il ne jouera pas bien une certaine musique, il est absurde de la lui imposer. Mais il est vrai qu'en France, beaucoup d'ensembles se cantonnent dans un style ou une école. Par exemple, l'Ensemble Itinéraire a largement consacré ses activités aux compositeurs spectraux.

    C'est vraiment un curieux phénomène franco-français. En revanche, si vous prenez le cas du London Sinfonietta ou de l'Ensemble Modern, vous remarquez qu'ils jouent toutes les musiques. Chez les Modern, une partie des musiciens adore Lachenmann, une autre Steve Reich, et cela ne les empêche pas de jouer ensemble. En France, on ne verra pas de sitôt l'Ensemble Court-Circuit jouer du John Adams.

    Je reste persuadé néanmoins que si le dialogue est constructif, on peut avoir des surprises. Je suis très heureux que Myung-Whun Chung ait accepté d'ouvrir le festival. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il considère qu'il est de son devoir de prendre part à ce festival, en partie parce que le Philharmonique a un vrai passé en matière de création : pour lui, diriger dans Présences revient à s'inscrire dans la tradition de l'orchestre. Et il compte bien s'investir également dans les futures éditions de Présences.

    Je lui ai présenté plusieurs partitions, sans lui dire le nom des compositeurs, et il a choisi celle de di Tucci, alors qu'elle était en concurrence avec des noms bien plus prestigieux. Je crois beaucoup en cette oeuvre. Sérieusement, si l'on ne parvient pas à convaincre les chefs " maison " de prendre part à un festival de Radio France, où va-t-on ?

    Pour l'ouverture du festival 2003, Kurt Masur dirigera pour sa part la Neuvième Symphonie de Henze. Le cas est un peu différent, car Kurt Masur a beaucoup fait pour la musique de Henze. C'est lui qui a par exemple créé cette symphonie à New York. On a un peu tendance à taire son action pour la création : il a quand même créé un oratorio symphonique de Michael Torke, Four Seasons, en octobre 2000.

    Il ne faut pas avoir peur de demander aux chefs ce qu'ils veulent diriger, on a toujours des surprises, et la musique contemporaine a besoin que des chefs prestigieux s'investissent. Pour Di Tucci, son oeuvre sera reprise à Bordeaux, Lilles, Montpellier, Strasbourg. Je suis allé voir les chefs des autres orchestres, et à partir du moment où Chung a donné le coup de départ, tout le monde a suivi : cette tournée est bien plus importante à mes yeux que le simple fait de voir Chung faire l'ouverture du festival.

     
    Que prévoyez-vous pour les futures éditions de Présences ?

    En 2003, le festival s'organisera autour de Hans Werner Henze ; en 2004, ce sera Philippe Hersant et en 2005, Pierre Boulez. J'aime les choses simples, et que l'on puisse avoir une idée globale d'un festival. Pierre Boulez en 2005 fera date, même s'il ne s'agira pas d'une intégrale, Boulez sera mis en regard de jeunes compositeurs, à qui on fera une commande pour chaque concert.

    Avoir une salle pleine pour une de ses créations, c'est formidable pour un jeune créateur. Je remercie d'avance Pierre Boulez de se prêter à ce jeu-là. Par cette politique, je veux montrer que nous avons une vision de l'avenir. On va peut-être me critiquer de faire une édition Philippe Hersant, parce que c'est de la musique tonale. Tant pis !




    En savoir plus sur le festival.

    Lire la critique du concert d'ouverture de Présences 2002

     

    Le 30/01/2002
    Yutha TEP



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