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ENTRETIENS 25 janvier 2022

Le passé retrouvé (7) : Renata Tebaldi

Juin 1986. La Tebaldi vient de publier la traduction fran√ßaise de ses m√©moires lorsque cet entretien est r√©alis√© √† Paris o√Ļ la grande diva est venue faire la promotion de son livre. Elle assiste √† une soir√©e √† l'Op√©ra Garnier o√Ļ Pavarotti chante l'Elixir d'amour de Donizetti et a droit √† une standing ovation de toute la salle lorsqu'elle entre. Elle parle ici de sa carri√®re, de sa rivalit√© avec Maria Callas, de ses grands r√īles, de sa d√©cision d'arr√™ter de chanter.
(Entretien réalisé le 6 juin 1986 pour Le Quotidien de Paris).

 

Le 23/08/2004
Propos recueillis par Gérard MANNONI
 



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  • Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre carri√®re ?

    Je suis heureuse de ce que j'ai r√©alis√©, car je me suis efforc√©e de faire le mieux possible ce que j'avais √† faire, en sacrifiant notamment toute vie personnelle de femme pour vivre enti√®rement une vie d'artiste. Les satisfactions que j'ai re√ßues pendant ma carri√®re sont tellement grandes que je ne regrette pas ces sacrifices. D'ailleurs, il est faux de parler de sacrifices. Je ne les ai jamais v√©cus comme cela, tant ma joie de chanter √©tait grande. Chanter me permettait d'exprimer ce que je ressentais au plus profond de mon √Ęme. Je n'aurais pas pu le faire autrement. J'ai seulement cherch√© √† √™tre tr√®s sinc√®re pour exprimer ce que je ressentais r√©ellement au fond de mon coeur pour essayer de toucher le coeur de tous, des plus simples aux plus intellectuels. Je peux dire que j'ai r√©ussi, et m√™me tr√®s bien, puisque, alors que je ne chante plus depuis dix ans, je re√ßois les m√™mes marques d'affection, d'admiration et d'enthousiasme, de la part de tous ceux que je rencontre. Etre accueillie partout comme si je chantais toujours me fait un immense plaisir. C'est tr√®s important, car beaucoup d'artistes sont totalement oubli√©s apr√®s la fin de leur carri√®re, notamment parmi les chanteurs. Je re√ßois des lettres du monde entier, on m'arr√™te dans la rue pour dire merci. C'est la r√©compense de tous les efforts que j'ai faits.

     

    Cette popularité n'est guère étonnante car vous avez été plus qu'une grande cantatrice, l'une des plus grandes du siècle et même de l'histoire de l'opéra !

    Je ne sais pas si mon nom restera vraiment dans l'histoire, mais si c'est le cas, cela me procure une grande satisfaction, car mes succès ne me sont jamais montés à la tête. J'ai toujours été très reconnaissante à cet être supérieur qui m'a gratifiée de ce don. Je n'ai jamais abusé de ma renommée pour avoir des exigences déplacées. Certains profitent de la célébrité que leur procure leurs dons pour vouloir l'inaccessible. Moi, je me suis toujours satisfaite de ce que je recevais spontanément.

     

    Etiez-vous consciente que vous étiez supérieure à la majorité des autres, ou n'est-ce qu'avec le recul du temps que vous vous en êtes rendue compte ?

    C'est une question tr√®s judicieuse. Mes amis me disent encore aujourd'hui que je ne me rends pas exactement compte de ce que j'ai √©t√©. C'est sans doute d√Ľ √† la mani√®re dont je suis faite. Je suis une femme plut√īt simple, avec une forte dose de modestie, ce qui est tr√®s important. Et puis, je n'√©tais jamais totalement satisfaite de ce que je faisais et je cherchais toujours √† faire mieux, √† progresser. Quand je chantais, je ne m'√©pargnais jamais. Je ne connaissais pas la fatigue car chanter, pour moi, c'√©tait vraiment trop beau. Et aussi rendre les autres heureux. J'aime encore mieux donner que recevoir. J'ai toujours √©t√© comme cela, toute ma vie, avec une grande joie de donner, mais sans attendre de retour. S'il me vient quelque chose en retour, naturellement, √ßa me fait plaisir. Quand j'√©tais interminablement rappel√©e par le public, comme une ann√©e au Metropolitan Opera de New York le jour de mon anniversaire o√Ļ j'ai du revenir encore et encore devant le rideau de fer qu'on avait baiss√© pour tenter de faire partir les gens, je consid√©rais √ßa comme un merveilleux cadeau.

     

    Comment, dans cet état d'esprit, avez-vous vécu toute l'agitation médiatique créée autour de vous, en particulier dans votre prétendue rivalité avec Maria Callas ?

    C'√©tait un ph√©nom√®ne tr√®s int√©ressant pour nous deux, autant pour Maria que pour moi, surtout √† la Scala, quand nous y avons d√©but√©e l'une et l'autre. Il s'√©tait form√© deux clans, les Callassiens et les Tebaldistes. Comme nous faisons chacune une premi√®re √† tour de r√īle, ils emplissaient le th√©√Ętre et s'insultaient √† qui mieux mieux de toutes les mani√®res possibles. C'√©tait le r√™ve pour les journalistes et pour nous aussi car il n'y avait pas une journ√©e sans que paraisse un article concernant l'une de nous deux. Au th√©√Ętre comme dans le sport, on adore entretenir des rivalit√©s. Callas contre Tebaldi, c'√©tait un peu Maradona contre Platini ! On cr√©e ces rivalit√©s pour rehausser l'int√©r√™t de la chose. Et c'est positif, bien qu'un peu d√©sagr√©able, car on a dit beaucoup de b√™tises. Et elles ont √©t√© √©crites. On ne peut pas donner continuellement des d√©mentis. Ce qui est √©crit est √©crit, m√™me si c'est un mensonge, et on le croit. Maria a √©t√© plus d'une fois jalouse de moi car je touchais le coeur des gens et pas elle. Nous √©tions deux personnalit√©s compl√®tement diff√©rentes. J'√©tais beaucoup plus dispos√©e qu'elle au dialogue, m√™me avec les gens les plus simples, du premier machiniste au dernier √©lectricien. Ils m'adoraient tous, partout dans le monde. Elle √©tait plus hautaine, moins sympathique, et c'√©tait √† mon avantage. En sc√®ne, j'√©tais seulement sinc√®re, je pleurais pour de vrai, l√† o√Ļ elle faisait une grande recherche th√©√Ętrale et des compositions grandioses. C'√©tait une grande trag√©dienne mais qui ne touchait pas la sensibilit√© de mani√®re aussi directe que moi. Nous √©tions des personnalit√©s vraiment oppos√©es, mais sans aucun doute deux grandes personnalit√©s. Nous ne pouvions gu√®re nous nuire car nous √©tions trop diff√©rentes, comme l'√©tait notre r√©pertoire. J'ai eu mes plus grands succ√®s avec des compositeurs comme Puccini alors qu'elle a eu les siens avec Donizetti ou Bellini. Notre rivalit√©, car elle a exist√©, √©tait donc plus fond√©e sur la jalousie de clans que sur la carri√®re.

     

    Avez-vous chant√© tous les r√īles qui vous attiraient quand vous avez d√©but√© votre carri√®re ou avez-vous quelques regrets ?

    Je ne peux pas dire que j'ai des regrets. Les r√īles que je n'ai pas abord√©s sont ceux qui ne m'attiraient pas assez profond√©ment pour que je sois certaine de les interpr√©ter comme je voulais le faire. Je suis en revanche l'une des premi√®res √† avoir remis √† l'honneur un r√©pertoire oubli√© comme la Jeanne d'Arc de Verdi, Olympia dans Fernando Corsez de Spontini, le Si√®ge de Corinthe de Rossini, Jules C√©sar de Haendel. Et puis, je dois reconna√ģtre que mes deux compositeurs de pr√©dilection sont Verdi et Puccini. J'ai √©t√© follement heureuse de pratiquer Verdi, car cela vous apprend √† chanter. Je dis toujours que la musique de Verdi gu√©rit la voix. Tout ce que l'on fait mal s'entend chez Verdi. Alors, il faut bien se corriger et comme Donizetti, il vous oblige √† faire du beau chant. J'ai √©t√© tr√®s attir√©e aussi par Puccini. Ses h√©ro√Įnes sont modernes. On peut retrouver leur histoire chez tant de femmes d'aujourd'hui ! Cela m'a beaucoup s√©duite. Mais Puccini demande un tel investissement affectif qu'on est parfois √† la limite de ce que l'on peut assumer. Je n'aurais pas pu faire Suor Angelica sur sc√®ne. Butterfly √©tait d√©j√† √† l'extr√™me limite de ce que je pouvais ma√ģtriser √©motionnellement. En revanche, je ne sais pas pourquoi on ne m'a jamais demand√© de faire Liu au th√©√Ętre. Je l'ai enregistr√© deux fois, mais on n'a jamais voulu me le donner en repr√©sentation car on pr√©f√©rait que je paraisse dans des op√©ras o√Ļ je chantais dans tous les actes. Mon dernier r√īle puccinien fut La Fille du far Ouest. Je ne l'ai fait qu'√† la fin de ma carri√®re car c'est un r√īle tr√®s lourd avec lequel on peut s'ab√ģmer la voix. Comme je l'ai fait tard, et quatre fois seulement au Metropolitan, Opera, j'y ai pris un immense plaisir. Et pourtant il y a trois r√īles que je regrette de ne pas avoir chant√©s parce que j'avais peur de ne pas y √™tre au niveau que je souhaitais, Francesca da Rimini de Zandona√Į, Charlotte de Werther et Norma.

     

    Si votre carrière se poursuivait aujourd'hui, aimeriez-vous participer à des spectacles très modernes comme ceux qui sont à la mode maintenant ?

    Non. Je suis tr√®s heureuse d'avoir termin√© ma carri√®re √† l'√©poque la plus belle, une sorte d'√Ęge d'or, de la fin des ann√©es quarante au d√©but des ann√©es soixante. Ensuite sont apparus ces metteurs en sc√®ne modernes, venant du cin√©ma ou du th√©√Ętre dramatique, qui ne connaissent rien √† l'op√©ra. Il font semblant de le conna√ģtre et masquent leur ignorance sous le pr√©texte de revisiter les oeuvres. Comme celui qui a eu l'audace de faire mourir Mimi, √† Macerata, en Italie, d'une overdose ! Et en plus deux mesures apr√®s l'accord que Puccini a indiqu√© comme marquant cette mort, pour qu'on ait le temps de pr√©parer la seringue pour Mimi qui √©tait en pleine crise de manque ! Je n'aurais pas pu r√©sister √† ces idioties. Quand j'ai chant√© la Force du Destin au Mai musical florentin, sous la baguette du grand Mitropoulos, le metteur en sc√®ne, qui venait du cin√©ma, avait en t√™te l'id√©e de transposer toute l¬Ďaction pendant la guerre civile espagnole. J'aurais d√Ľ chanter habill√©e en soldat, et j'ai refus√©. Quand Del Monaco l'a su, il a refus√© lui aussi. Et Mitropoulos a embo√ģt√© le pas. Alors, devant le d√©part des trois vedettes du spectacles, le metteur en sc√®ne a modifi√© ses id√©es et a fait une Force du destin raisonnable. Je n'aurais pas pu chanter sans cela. J'ai men√© un autre combat √† New York pour une Traviata o√Ļ on voulait inverser les lieux et modifier le texte en cons√©quence. Finalement, on ne l'a pas fait. Si les artistes avaient le courage de refuser de faire des idioties, on n'en serait pas l√†. Mais ils ont peur de contrarier les metteurs en sc√®ne et de ne pas √™tre redemand√©s ensuite. Tout fonctionne comme √ßa. D'ailleurs on ne dit plus la Traviata de Verdi, mais la Traviata de Zeffirelli. C'est significatif.

     

    Ne pensez-vous pas que c'est le manque de grands chanteurs qui pousse à attirer le public vers d'autres aspects du spectacle d'opéra ?

    C'est parfaitement exact. Il n'y a plus assez de grandes personnalités dans le monde du chant. Alors, on crée artificiellement une sorte d'intérêt morbide par la folie des metteurs en scènes. C'est pour les jeunes chanteurs aussi une occasion de faire parler d'eux, et ils acceptent n'importe quoi.

     

    Vous n'êtes pas beaucoup venue à paris. Quel souvenir gardez-vous de vos apparitions au palais Garnier ?

    J'ai beaucoup regrett√© de ne pas √™tre venue plus souvent √† Paris, d'autant que je n'ai pu pratiquer en fran√ßais votre r√©pertoire. Je suis venue pour la premi√®re fois avec le San Carlo de Naples pour Jeanne d'Arc √† l'Op√©ra et √† l'√©glise de la Madeleine, deux soir√©es tr√®s importantes pour moi et dont on a beaucoup parl√©. Je suis revenue pour A√Įda et Tosca et pour deux r√©citals √† l'Espace Cardin juste avant de d√©cider de ne plus chanter. √áa ne fait pas beaucoup sur une carri√®re de trente trois ans !

     

    Travaillez-vous encore pour vous-même, pour votre plaisir ?

    Absolument pas. Du jour o√Ļ j'ai pris la d√©cision drastique d'arr√™ter, je n'ai m√™me plus fait une vocalise. J'avais compris que c'√©tait le moment d'arr√™ter, que c'√©tait fini. Mon m√©decin me conseillait de ralentir mes activit√©s. Alors j'avais pens√© abandonner la sc√®ne et me consacrer au r√©cital et √† la m√©lodie, car ce r√©pertoire est plein de joyaux incomparables. Pr√©parer une r√©cital, en fait, est encore beaucoup plus fatiguant que de pr√©parer un op√©ra. Pour trouver un ensemble de m√©lodies qui vous convient √† tous √©gards, voix, interpr√©tation, il faut en travailler un tr√®s grand nombre. Si on chante n'importe quoi, √ßa ne veut rien dire. Je le constate souvent avec les jeunes qui viennent me demander conseil. Ils ont de belles voix, mais ne me racontent rien, car ils n'interpr√®tent pas. Pour pr√©parer cette partie diff√©rente de ma carri√®re, j'ai renonc√© √† mes contrats d'op√©ra. Et alors, j'ai d√©couvert une autre vie, une vie normale. Je me r√©veillais sans avoir √† commencer la journ√©e en essayant de voir si ma voix √©tait en place, si je n'√©tais pas malade, et s'il ne fallait pas que j'appelle le m√©decin pour me remettre en √©tat pour le spectacle du soir. Une vie que je ne connaissais pas. J'ai pris √ßa comment un signe, un avertissement me disant que c'√©tait le moment de tout arr√™ter. Apr√®s quelques jours de cette s√©r√©nit√©, j'ai appel√© mon pianiste et je lui ai dit de ne plus venir, que je ne chanterais plus. Sans le savoir, j'avais donn√© mon dernier concert √† la Scala, au b√©n√©fice des victimes du Frioli. J'ai disparu de la circulation sans rien dire. J'ai finalement accept√© de faire une apparition √† la t√©l√©vision pour m'expliquer. Je n'aime pas la t√©l√©vision. Je ne suis pas plus t√©l√©g√©nique que photog√©nique ! Mais je voulais bien pr√©ciser que je n'√©tais pas malade, ni contrari√©e, mais au contraire tr√®s apais√©e et tr√®s heureuse. Et tous mes admirateurs ont √©t√© rassur√©s et contents. Et depuis je m√®ne une existence tranquille, invit√©e √† des soir√©es, f√™t√©e un peu partout, et totalement d√©tendue ! J'aimerais s√Ľrement donner quelques le√ßons, mais √† mon rythme, sans que cela devienne une obligation routini√®re.

     

    Le 23/08/2004
    Gérard MANNONI



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